CHAPITRE DEUXIÈME
un autre jour, trouvait en train de repriser ses bas... pas les bleus, les autres, à Yhôlel du Raisin, à Neuchâtel.
« Une seule fois, ces dignes femmes scandalisèrent Genève, et voici dans quelles circonstances. Elles assistaient aux obsèques civiles de Razoua qu'on enterrait à Plainpalais. Mais comme ce n'est pas l'usage, en Suisse, que les femmes accompagnent les convois funèbres, le Courrier de Genève traita de pétroleuses celles qui formaient la tête du cortège. Il dut faire des excuses, le lendemain, oui, citoyen, les plus plates excuses! A-t-on jamais vu! Pétroleuses, Phonsine, Mme Lefrançais, Mme Tinayre... que j'oubliais! Vous savez son histoire à Mme Tinayre? Camille Pelletan l'a racontée, mais en partie seulement. C'était cette institutrice que le gouvernement de Bordeaux avait chargée, à la fin de la guerre, de réorganiser, à Paris, les écoles de filles. Républicaine ardente, à la façon de Pauline Roland, elle avait tellement pris sa tâche au sérieux, qu'elle était restée, pour la remplir, au service de la Commune. Crime impardonnable qu'expia... son mari, pourtant bien loin de partager ses opinions! En effet, le malheureux, s'étant efforcé d'arracher sa femme aux soldats qui l'emmenaient, fut lui-même saisi par eux et conduit au Châtelet, puis à la caserne Lobau sans doute, où l'on fusillait en série et à l'heure. Son cadavre n'a jamais été retrouvé..., pas plus, d'ailleurs, que la petite fortune qu'il avait sur lui au moment de son arrestation. L'autorité militaire, elle, ne rendait pas l'argent. Les cadavres non plus. Mme Tony Moilin ne put obtenir le corps de l'homme qu'elle avait épousé in extremis. Et allez donc! »
Colomès remonte son pantalon, fait deux ou trois flexions et repart :
« A Genève, grande fut la détresse de Mme Tinayre et de son frère Guerrier, délégué par la Commune à la Manufacture des tabacs. Tandis qu'il improvisait, avec sa famille, une troupe de comédiens qui battit la Suisse, Mme Tinayre courait le cachet à vingt sous, pain de ses cinq enfants! L'aîné, Julien, âgé alors d'une dizaine d'années, chiffonnait dans les
rues, en compagnie d'un biffin de Lyon nommé Auziau, ou bien travaillait, avec son frère Louis, chez un cordonnier, réfugié de Saint-Etienne, Faure, dit Cou-lordu1.
« Quant à Phonsine, pour venir en aide à nos camarades, elle blanchit d'abord leur linge à crédit; puis, comme elle était de son métier polisseuse, elle me seconda. Ce fut notre meilleur temps. Nous avons gagné, dans la bijouterie, jusqu'à des vingt francs par jour ! C'était la mode des bagues-semaine, formées de sept anneaux. Nous ne suffisions pas aux commandes. On travaillait en chantant du matin au soir, gais comme des pinsons. C'est à Genève que nous nous sommes appris réciproquement tous les refrains que nous savions. Nous les chantons encore aujourd'hui. . . pour eux-mêmes, sans doute, mais aussi parce que nous les avons dans le cœur.
« Cette allégresse doit vous paraître inconvenante, chez des gens en deuil d'une belle cause et de ses défenseurs; mais s'il est vrai qu'on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers, on l'emporte sur l'aile d'une chanson. C'est un souvenir vivant et qui embaume..., le bouquet de l'ouvrier I Nous avons toujours eu ainsi des fleurs sur notre table, parce que nous avons toujours travaillé chez nous..., et que le travail est joie, sans surveillance, sans contremaître, sans cloche ni sirène, à l'arrivée et au départ. »
Je le vois venir... Je n'échapperai pas à l'un des refrains qu'il chante le mieux. En effet :
« Mais voilà... profère-t-il, la division du travail et le développement du machinisme n'avaient pas, comme à présent, réduit l'ouvrier à un nouvel esclavage. Il pouvait encore saluer d'une chanson l'œuvre de ses dix doigts. Le bruit d'une machine ne couvrait pas sa voix. Est-ce que j'ai envie de chanter devant un monstre d'acier qui découpe ou perce des trous sans relâche? Allez donc mettre des paroles sur
1. Julien et Louis Tinayre sont devenus, l'un un graveur et l'autre un peintre distingués. Louis Tinayre a peint de beaux portraits de sa mère, de Louise Michel et de Rogeard.