CHAPITRE DEUXIÈME
cette musique-là! Le mouvement des volants et des bielles vous les renfonce dans la gorge. »
Je connais l'antienne. Colomès a la haine du machinisme, source de tous les maux. Il m'a dit une fois combien l'avait diverti, dans sa jeunesse, ce héros d'Erckmann-Chatrian, maître Daniel Rock, le vieux forgeron dont les fils, à son instigation, se ruent, armés de faulx, sur la première locomotive qu'ils voient manœuvrer... Et Colomès fait la même chose qu'eux. On fera toujours la même chose. Ils sont symboliques.
Il ne tiendrait qu'à moi d'entendre une belle conférence sur les crimes du machinisme, mais, avec mon voisin, assez d'incidentes rompent déjà le fil du discours, pour que je ne le suive pas, cette fois, dans leur labyrinthe.
J'enchaîne donc : « Enfin, vous étiez heureux? »
Il supporte fort bien, ayant ouvert une parenthèse, qu'on la ferme à sa place.
« Oui, dit-il ; en montant petit à petit notre ménage, il nous était possible encore d'obliger les camarades qui arrivaient dénués de tout. Bien souvent, nous avons retiré un matelas de notre lit, pour les coucher. Ils nous payaient de nos peines en nous parlant de Paris. Si je vous disais qu'on allait, Phonsine et moi, rôder autour de la gare, dans l'espérance de rencontrer un nouveau venu et de l'emmener chez nous...
— Vous goûtiez, vous aussi :
Celle saveur puissante Que laisse au cœur le mal de la patrie absente!
— Assurément. Ernest Cœurderoy... celui des années cinquante... Cœurderoy- le -Frénétique a écrit que l'exil centuple la vie de l'homme en lui donnant l'humanité pour patrie. C'est une phrase, et voilà tout. Celle de Saint-Just : « La patrie n'est pas le sol, mais la communauté des affections », ne me satisfait guère non plus. Il n'a raison qu'en théorie. On tient tout de même au sol par un cordon ombilical qu'on ne coupejamais. Mais il faut avoir tiré dessus pour
le savoir. Dans ses Impressions d'exil à Genève, Saint-Ferréol, ancien représentant du peuple et proscrit de 51, raconte qu'il allait souvent, par attraction, c'est le mot, passer quelques heures en France, dans un petit village du Bas-Rhin, en dépit des gendarmes. « La route pouvait me conduire à « Lambessa, dit-il, mais je respirais l'air du pays et j'étais au « milieu de compatriotes. » Et il raconte encore qu'en se promenant sur le quai du Rhône et en regardant le quai des Bergues, il croyait voir le quai d'Orsay. Il comparait aussi le quartier Saint-Gervais au faubourg Saint-Antoine, et la rue des Granges, dans les hauts quartiers, au faubourg Saint-Germain. Il se créait des mirages, quoi!
« Eh î bien, Phonsine et moi, nous en faisions autant. Quelquefois le dimanche, nous poussions jusqu'à Hermance ou jusqu'à Ferney, histoire de mettre un pied en France, comme des gamins tentés parle fruit défendu. Ou bien en traversant le pont des Bergues, je disais à Phonsine : « Voilà le canal « Saint-Martin! » Elle se fâchait et devenait toute pâle... «J'y « pense bien assez comme ça! » Mais, le dimanche suivant, c'était elle qui voulait aller déjeuner au restaurant Ardin, chemin de Florissant, bordé de haies et de vergers en fleurs. On déjeunait dans le jardin, en écoutant un artiste ambulant, nommé Ansaldi, chanter & Evasion de Bazaine, Les Capilulards, enfin des choses de sa composition, que sa jeune femme accompagnait sur l'harmonium. Et là... ou ailleurs, sous n'importe quelle tonnelle et devant une picholelle de vin blanc, Phonsine me taquinait à son tour en évoquant Romainville, Les Lilas ou Meudon ! J'avais ma revanche huit jours après. Je proposais une promenade aux Buttes-Chaumont, et nous montions... au Salève, d'où Genève, dans la lumière, nous apparaissait comme Paris, vu des hauteurs de Belleville. Etions-nous bêtes!
— Mais non.
— Mais si. Expliquez-moi ce phénomène. Nous travaillions bien tranquillement à l'établi, en face l'un de l'autre, et tout à coup, nous recevions comme une bouffée de Paris au