CHAPITRE DEUXIÈME
visage... Nous nous regardions. — A quoi penses-tu? — Au Marché du Temple. — Tiens, c'est drôle, moi aussi.
« Songez que nous nous aimions, que nous étions entourés de compatriotes, que nous ne laissions pas de famille à Paris et que nous vivions au sein d'une population parlant la même langue que nous. L'illusion de n'avoir pas quitté la France devait nous être facile. Eh! bien, pas du tout. Les figures elles-mêmes nous étaient moins nécessaires que le cadre dont l'exil les dépouillait. Exemple :
« Un jour, Phonsine, un camarade et moi, nous étions entrés au café-concert des Grottes. Un jeune bâtonniste y montrait son adresse et terminait ses exercices en battant de quatre tambours à la fois. Soudain, voilà notre camarade qui s'écrie : « Mais, je ne me trompe pas... c'est Plessis! C'est lui qui « précédaitdans la rue de Paris, le 26 mai, l'escorte des otages, « en lançant très haut un fusil qu'il rattrapait, comme une « canne de tambour-major. »
« Nous le retrouvâmes plus tard, à Paris, faisant applaudir ses imitations, ses transformations rapides et ses jongleries; mais, à Genève, il s'agissait bien de Plessis et des otages! Ni vus ni connus! L'indication de lieu seule nous avait frappés... Rue de Paris... la descente de Romainville, du Lac Saint- Fargeau et du Pré-Saint-Gervais!... Ah! je vous réponds que nous placions, dans ce cadre-là, d'autres souvenirs que ceux du 26 mai, cinq heures du soir!
« Nos accès d'ennui ne duraient pas; mais l'obsession était parfois si forte, si douloureuse, qu'elle allait jusqu'à l'étouffement. Ce qu'on appelle la nostalgie, c'est une espèce d'asthme. Le mal du pays est moral et physique : on en souffre dans la tête et dans la poitrine. Langevin, membre de la Commune, exilé à Londres, quand il respirait difficilement, allait, avec sa femme, se faire éventer par le drapeau de l'ambassade de France! Et il était internationaliste comme moi, comme nous tous.1 »