‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 53 sur 175 · NUAGES SUR GENÈVE ET SUR PARIS · texte numérisé non relu

NUAGES SUR GENÈVE ET SUR PARIS

J'eus quelque peine à démêler les raisons de la rancune que Colomès nourrissait, non pas positivement contre la Suisse, mais contre ses habitants.

La proscription, somme toute, n'avait eu qu'à se louer de son premier contact avec la population genevoise, exception faite, bien entendu, de la bourgeoisie dirigeante, qui détenait les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.

Celle-ci rendait l'Association internationale des travailleurs responsable des dernières grèves dont Genève avait été le théâtre avant la guerre : grève des tailleurs de pierre et maçons; grève des typographes et des tailleurs d'habits en 1869; grève des plâtriers et des tuiliers ; grève générale enfin des ouvriers du bâtiment, en 1870. L'aristocratie financière genevoise voyait la main de l'Internationale partout, mais surtout dans sa poche et son inquiétude mijotait au feu des informations tendancieuses, publiées par le Journal de Genève, son interprète.

Les trente sections ouvrières de Genève et celles de la Suisse romande possédaient, heureusement, d'autre part, leurs journaux de combat. A Y Egalité, leur organe fédéral, avaient collaboré en 1869, Varlin, Elisée Reclus, Malon, Bakounine... En 1870, une autre feuille, la Solidarité, continuant Y Égalité, s'était publiée à Neuchâtel, sous la direction de James Guillaume; mais le gouvernement la supprima, au mois de septembre, à la suite d'un article invitant les inter-

nationaux suisses à faire cause commune avec leurs frères de France.

Auparavant, lors de la grève du Creusot, en mars 1870, le Comité fédéral romand avait ouvert, pour la soutenir, une souscription, et après la condamnation par le tribunal d'Autun, de vingt-cinq grévistes, pour la plupart pères de famille, Charles Perron, prêchant d'exemple, avait offert de prendre temporairement, à sa charge, l'enfant d'un détenu.

A deux reprises, pendant la Commune, les 15 avril et 17 mai, les internationalistes suisses, réunis au Temple-Unique, avaient envoyé à leurs frères parisiens des adresses de félicitations.

Enfin, la Commune vaincue, le 29 mai, une assemblée populaire, convoquée par la Société du Grutli et par l'Association politique ouvrière nationale, demandait au Conseil fédéral que les réfugiés venant de France fussent accueillis comme des victimes ayant droit à l'hospitalité.

La Suisse prolétarienne semblait donc leur tendre les bras, et elle les leur ouvrit en effet; son attitude, lorsque Razoua fut arrêté, le témoigne.

A quoi fallait-il attribuer le désabusement du ménage? Car Baucis, naturellement, emboîtait le pas à Philémon.

« Elle aussi, me dit-il, sur la foi des noircisseurs de papier, avait rêvé une Suisse agricole et pastorale, avec petits chalets, bergères des Alpes, sonnailles et ranz de vaches..., comme nous rêvions, nous, une démocratie appuyée sur de fortes institutions communales. Et dame! c'était un autre tableau que Genève lui présentait...

— La ville, pourtant,

La ville d'où la vue embrasse

Tant de monls bleus coiffés d'argent!

— Encore une bonne blague depoualef Je vous jure qu'on ne songe guère à lever les yeux pour les contempler, l'hiver, quand la bise vous coupe la figure en quatre et que tout s'enveloppe de brumes glaciales! Et l'hiver, à Genève, dure plus

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