CHAPITRE TROISIÈME
manque de pittoresque et d'élévation I Les sommets n'existent qu'autour de lui. Enfin, relativement à la liberté, je considère la Suisse comme une école d'apprentissage surfaite. Elle convient tout au plus à des gens dont l'idéal est de tirer, de boire, de palabrer et de voter. L'esprit démocratique, au pays de Calvin, est à l'image de ce que Herzen appelle les hangars religieux et les manufactures de sermons. Rien ne s'élance de ces édifices sans clochers, rien ne s'entend au loin de ces appels sans cloches!
— Et celles de Saint-Pierre? C'est le son grave de la Clémence qu'exhale Genève, dans la nuit du 31 décembre, comme un soupir de délivrance...
— Pas flatteur pour les Français, dont il accompagnait le départ, en 1814!
— Peu importe. Alors, vous aimez les cloches, monsieur Colomès?
— Oui, c'est un bruit populaire.
— Et de même qu'il n'est pas nécessaire d'aimer l'armée pour évoquer sa vie au fracas des tambours, on peut concilier l'athéisme et le goût des processions d'hommes, de femmes et d'enfants, que font surgir, dans les nuages, en rêve, les carillons, les tocsins et les glas. La fantastique Revue nocturne, de RaiTet, n'est rien auprès des revues d'un autre genre auxquelles on assiste, en écoutant les cloches 1 »
Je ne me rangeais pas, néanmoins, à l'opinion de mon voisin sur Genève. Elle me paraissait contredite par les faits. La Confédération helvétique s'était bel et bien honorée en refusant de livrer à Jules Favre les réfugiés de la Commune. Sans doute, la décision des autorités fédérales s'inspirait du sentiment public manifesté dans les meetings...; mais raison de plus pour reconnaître que le peuple suisse ne méritait point le reproche d'être moins avancé que son gouvernement.
Colomès ne se rendait pas.
« Ai -je dit que la Confédération obéit avec empressement aux injonctions des grandes puissances? Non. Ce qui n'empêche pas que, pour elle aussi, les temps héroïques sont
passés. La Suisse moderne n'a hérité de ses ancêtres que leur répugnance à saluer le chapeau de Gessler. Mais Guillaume Tell, pour s'épargner cette humiliation, se contenterait aujourd'hui de faire un crochet. Sous des dehors bénins, la Suisse excelle à éconduire les gens qui l'embarrassent, rivaux ou proscrits. A preuve que Genève, ville de finance et d'agiotage, ne compte pas d'Israélites parmi ses nombreux banquiers. Ceux-ci, n'ayant rien à apprendre des autres, ont jugé préjudiciable de les admettre au partage. Genève a proclamé l'égalité des cultes. Ils sont égaux, assurément... en ce sens que protestants et catholiques mesurent ensemble la liberté à l'aune de leurs intérêts spirituels et commerciaux. Ne vous exagérez donc pas le bonheur de vivre en ce doux pays. Maintenant, c'est vrai qu'il y en eut de plus à plaindre que nous. Si Genève n'aimait pas les Communards, Lausanne les avait en aversion.
— Il y a une classe dirigeante en Suisse, comme ailleurs, et cette classe a les défauts inhérents à sa nature; mais audessous d'elle, vous avez trouvé assistance et solidarité.
— Pas autant que vous le supposez. Le monde ouvrier, composé de la Fabrique et du Bâtiment, était divisé, à notre arrivée. On chercha, de part et d'autre, à nous accaparer. On nous aima contre quelqu'un, comprenez-vous? Vous savez que le mot Fabrique est un terme spécial servant à désigner les ouvriers qui vivent de l'horlogerie et de la bijouterie : monteurs de boîtes, guillocheurs, graveurs, faiseurs de ressorts, de pignons, de remontoirs, d'échappements, de secrets, de pièces à musique, pivoteurs d'arbre, polisseurs, repasseurs, finisseurs, etc.. On les appelait cabinoliers. Ils se distinguaient du peuple des ateliers, des usines et des chantiers. C'était l'aristocratie des mains fines vouées aux besognes délicates. Le cabinotier, pur Genevois, dru, narquois et sensible, sous des dehors pesants, gardait son langage, ses mœurs, ses fêtes, son quant-à-soi. Il avait de nos anciens compagnons du tour de France, ce compagnon du tour de ville, la conscience de sa valeur et la fierté de son