‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 56 sur 175 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

état. Il constituait une élite et restait en marge de la classe ouvrière. C'était un petit bourgeois en herbe. On le vit mieux encore lorsqu'il se jeta dans la politique radicale avant de se perdre définitivement dans la grande industrie. Car ce n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir. Quand nous arrivâmes en Suisse, la question sociale n'avait qu'un intérêt local et de parti pour ces ouvriers hors rang. Ils ne voyaient pas plus loin que le bout de leur lac et cherchaient à nous avoir avec eux surtout pour faire nombre. Lorsque Bakounine introduisit l'abolition de l'Etat dans le programme de l'Internationale, Messieurs de la fabrique, envisageant les conséquences d'un mouvement dont la direction leur échappait, se défilèrent.

« Quant aux ouvriers du bâtiment, Savoyards, Italiens, Belges, Allemands, qui n'exerçaient pas de droits politiques, ils formaient une population pauvre et laborieuse, dont l'instabilité rendait l'organisation et l'appui difficiles. A Genève, qui manque de bras volontairement, tous les gros ouvrages sont faits par des étrangers. Le Suisse se venge d'avoir été mercenaire autrefois, dans les armées, en employant à son tour des mercenaires dans l'industrie. Il est banquier, il est marchand, il est hôtelier; il n'est pas ouvrier. Il a le mépris des gens de bras, un mépris mêlé de crainte. Il les occupe à la dernière extrémité et ne les retient pas. Ils font tache dans un pays qui trafique de ses beautés. Aussi voyez-vous les Suisses s'expatrier, aller tenir au loin des hôtels et des pensions de famille, plutôt que de faire ce que font les charpentiers, terrassiers, couvreurs, serruriers, et les rats blancs de Savoie, les maçons.

« En 1871, toute la réserve d'indépendance etd'énergie était dans les montagnes du Jura, et je vous le prouverai. Mais n'anticipons pas. En réalité, sauf auprès d'une poignée de Genevois et de quelques Russes, nous trouvâmes, à Genève, peu de bras ouverts, peu d'aide effective et désintéressée.

« Charmants, les Russes..., discoureurs à pertede souffle et de sommeil...; mais il faut avoir le temps de les fréquenter.

C'était bon pour ceux d'entre nous qui ne travaillaient pas. Je ne connais guère d'hommes plus indolents que les Slaves. Or, j'ai cette faiblesse, citoyen, d'aimer que mon interlocuteur ne discute avec moi des conditions du travail, qu'après avoir lui-même travaillé, c'est-à-dire en complète connaissance de cause. Quand nous avions bavardé toute la nuit, les Russes allaient se coucher, tandis que je me mettais à l'ouvrage. A la longue, cette façon de résoudre la question sociale me refroidit légèrement à leur endroit. »

Allons donc! Je comprenais enfin pourquoi ni les Suisses ni les Russes n'agréaient au père Colomès. Il avait trop regardé leurs mains sans métier, leurs mains improductives...; vice impardonnable pour le vieil ouvrier dont la religion du travail avait ceci de commun avec toutes les religions, qu'elle excommuniait quelqu'un.

Aux beaux jours, dès que les fenêtres frappées de soleil s'ouvraient, les dimanches pour Colomès et pour moi devenaient insupportables. Il n'y avait qu'à quitter la place. Impossible de travailler, de lire, de rêver, de chanter même! L'ennemi surgissait de toutes parts, nous enveloppait et nous réduisait à l'imbécillité. Des pianos, massés à tour de bras par des virtuoses et des novices, également redoutables, nous importunaient de leurs cacophonies. Ou bien, un jeune travailleur, occupé toute la semaine au bureau, à l'atelier, se délassait, soit en raclant un violon, soit en soufflant dans une clarinette. Et cela du matin au soir, l'un après l'autre ou simultanément. Tous les bruits enfermés pendant l'hiver, dans la maison d'en face, débondaient.

Il y avait à peine une heure de répit après déjeuner. Philémon et Raucis, qui ne restaient pas longtemps à table, en profitaient pour écouler rapidement quelques chansons de leur répertoire; et c'était comme une brise entre deux rafales.

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