‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 57 sur 175 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Phonsine chantait en ôtant le couvert et Philémon raccompagnait à la tierce, en roulant, sur un bâton, la toile cirée qui leur tenait lieu de nappe.

Porté aux concessions par un repas frugal, Philémon ne songeait pas alors à taquiner sa femme. Il s'abstenait de refrains virils, condescendait aux ariettes qu'il aimait, au fond, tout autant, car ces vieux flacons égouttaient l'essence de sa jeunesse sentimentale.

Dès que le piano lâchait ses cataractes, le couple, fuyant devant l'inondation, s'en allait faire un petit tour au Parc de Montsouris, parc plébéien que Colomès préférait au Luxembourg, jardin de la bourgeoisie, de ses enfants et de leurs écoles.

« Et puis, ajoutait-il, on a trop fusillé là, en 48 et en 71 ! »

Montsouris, plus jeune, n'avait pas d'histoire. Rien au casier. Sa réputation était vierge.

Hélas 1 nous n'étions encore, avec le piano, qu'au commencement de nos peines 1 Une nouvelle calamité, à laquelle j'eusse dû m'attendre, vint ruiner à jamais, un dimanche, tout espoir de tranquillité.

Il faisait un temps merveilleux, si engageant que je pensais bien voir mes persécuteurs ordinaires déloger et que je me réjouissais de cette circonstance propice au travail. Accoudés à leur croisée, Philémon et Phonsine eux-mêmes, rassurés, roucoulaient la cavatine congruente à ce beau jour : Robe légère, chapeau de bergère..., de nos bois une fleur... Et je me sentais léger, dispos, prêt à proclamer avec eux que « toujours la nature embellit la beauté »!

Tout à coup d'un gueuloir invisible, sortit une voix de polichinelle enchifrené, une caricature de voix qui éructa une espèce d'annonce inintelligible à la distance où je me trouvais. Puis, le refrain populaire : Viens poupoule!... se mit à bouillir sur un feu vif et grésillant, sans nous faire grâce d'un couplet.

Mais ce n'était pas tout. A la chanson des rues succédèrent une polka avec solo de piston, un monologue, l'air de Faust :

Gloire immortelle..., et une fanfare de chasse, tout cela présenté sur un plateau, avec le rince-bouche en métal, pareil à une cuvette de dentiste.

Pour terminer, un pot-pourri militaire et dramatique nous fit entendre, mêlées, la Charge et la Marseillaise, accompagnées du crépitement de la fusillade, des clameurs de la troupe ruée à l'assaut, des sonneries enfin : Cessez le feu! Au drapeau! Pour défiler! etc.. Bref, quelque chose de stupéfiant, une bataille imitée, dans les coulisses de l'Ambigu, par un chef d'accessoires dément. Le progrès, c'était non plus de verser quelque héroïsme au cœur des citadins rassemblés autour d'un kiosque à musique, mais de leur porter cet héroïsme chez eux, comme les marmitons portent des côtelettes à la sauce, dans une boîte qui les tient chaudes!

D'abord interdits, Philémon et Baucis levèrent les yeux, m'aperçurent et me confièrent, par gestes, leur détresse.

Le gramophone et ce qu'on jette dans cette poêle à frire entraient en ligne contre nous.

Tous les dimanches, à partir de celui-là, ce fut la distraction des locataires d'en face. Après déjeuner, ils s'installaient devant la bouche du monstre et recevaient au visage, avec béatitude, ses bordées de sons toujours les mêmes, couronnées par les deux marches militaires, Sambre-el-Meuse et la Retraite de Crimée, quand ce n'était pas les cris de guerre du régisseur diabolique et de ses figurants enroués.

L'été suivant, ce fut l'émulation, le phono contagieux, l'épidémie. A d'autres fenêtres apparurent d'autres vomitoires, des pavillons, des trompes, des tuyaux de décharge, des réservoirs de chasse qui épandirent le purin du café-concert, les ripopées des fanfares militaires et les eaux de toilette de l'opéra-comique, alternativement. C'était le bar et la foire en famille, l'outrage au silence par le plus tyrannique des bruits. L'ogre semblait avaler des disques et les dégorger, comme, au jeu de tonneau, une grenouille qui rendrait la monnaie des palets. Pas moyen de se soustraire à cette agression, autrement que par la fuite! Encore le bourreau a-t-il, à

Page 1