‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 58 sur 175 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

présent, des acolytes qui vous poursuivent et vous signifient partout votre arrêt.

Ah! tu te plaignais des pianos : voilà l'orchestre automatique! Tu te croyais bien à l'abri des entreprises du beuglant et du bastringue : ils portent en ville ! Tu n'as plus la grimace des pitres, c'est vrai, mais leur suave organe est réchauffe au bain-marie à ton intention! Conquête du progrès! Tu participeras bon gré mal gré, aux joies de la foule. Le temps de visser l'entonnoir et d'ajuster les disques, et l'on est à toi... Que veux-tu que l'on te serve sur le zinc? Tout ce que tu n'aimes pas? Le broc est là qui s'évase comme pour t'inviter. Tends l'oreille, trinque avec tes voisins et bois à la régalade. A la tienne! C'est la tournée du bistro!

Nous nous sauvions, Colomès et moi, pour ne pas devenir enragés,

« Quand je pense, bougonnait-il, que nous avons donné au diable l'orgue de Barbarie! »

Je protestais : — Pas moi, il était humble, lui, et tout gonflé de soupirs qui répondaient aux nôtres. Il avait la discrétion d'une musique d'accompagnement.

— Allez donc imposer silence à une bouillotte pareille, dit un jour Phonsine. Hein, ce n'est pas comme au plateau de Châtillon!...

— Que s'est-il donc passé au plateau de Châtillon, madame Colomès? demandai-je.

— Oh rien..., ça ne vaut pas la peine...

— Mais si, fit le père Colomès, raconte...

— Non, raconte, toi... tu sauras mieux.

Philémon s'exécuta : « Eh bien! voilà. C'était quelque temps après l'amnistie, à notre retour de Genève... Chaque dimanche nous revoyions Paris et ses environs. Nous en reprenions possession. Mais quelles transformations en dix ans! Nous avions souvent de la peine à retrouver sous les embellissements, si l'on peut dire! les endroits qui nous rappelaient notre enfance et notre jeunesse. Nous faisions des voyages de découvertes. Un dimanche donc, nous voulûmes

revoir le plateau de Châtillon, en souvenir du siège et de la batterie prussienne que les Versaillais utilisèrent contre nous, après la malheureuse sortie du 3 avril... ; le plateau de Châtillon, citoyen, d'où la vue sur Paris est si belle!

— Ah! oui, qu'elle est belle! murmura Baucis en écho.

— C'était en plein été. Il y avait foule là-haut, comme au temps où l'on allait gobichonner sous les lilas et la vigne vierge du père Michel, du père Lepage ou de la mère Sens... tous disparus... et le moulin à vent avec eux! Je proposai tout de même à Phonsine de dîner, comme deux amoureux, sous la tonnelle d'un gargotier. Nous étions entourés de sociétés bruyantes qui ne nous gâtaient pas le plaisir, car, à ce moment-là, tout nous semblait aimable et partout nous étions chez nous. Mais quand la nuit fut tombée, on s'émancipa dans les bosquets voisins du nôtre, et certaines plaisanteries commencèrent à me donner sur les nerfs. « Ne t'agite « donc pas, me disait Phonsine; ils sont jeunes, ils s'amu- « sent! » Mais j'éclatai, à la fin, quand ils attaquèrent, entre autres stupidités, une scie du jour : Joséphine elle est malade... quelque chose de bête à déchausser les dents!

« Ce fut plus fort que moi. « Attends, dis-je à Phonsine, je vais leur couper la musette! »

« J'avais encore une bonne voix, alors... Je me levai et, dans l'obscurité, sous le berceau, je leur envoyai Les Cerises... eh! bien, oui, quoi! Les Cerises, de Pierre Dupont... Il n'y en a pas trente-six...

« Ah! l'effet de ce chef-d'œuvre sur la bande joyeuse, vous ne vous en faites pas une idée, citoyen!

— Tu ne l'as jamais mieux chanté que ce soir-là.

— J'étais excité...; j'étais comme le porte-drapeau de la chanson populaire, la vraie, la bonne, la meilleure! Je me serais fait tuer pour elle! Leur Joséphine n'était plus malade... elle était morte! Ses interprètes m'écoutaieut esbroufes... Après le dernier couplet, ils me firent une ovation, envahirent le bosquet et réclamèrent autre chose... du même! Quel succès pour Pierre Dupont!

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