CHAPITRE TROISIÈME
— Et pour toi.
— Pour nous. Qui donc leur a chanté Les Fraises... pour compléter le dessert?
— Tais-toi doncl
— Leur as-tu chanté Les Fraises, oui ou non? Et depuis la mort de Mme Dupont, la jeune femme de Pierre, qui les chantait d'une voix si douce et si fraîche..., que j'ai encore dans l'oreille..., personne, tu entends, personne ne les a mieux chantées que toi! »
11 lui criait cela comme un démenti, qu'elle n'avait, pourtant, nullement provoqué.
« Alors, voyez-vous, ce fut du délire! Ils voulaient nous porter en triomphe. Nous eûmes toutes les peines du monde à nous esquiver. Preuve que le peuple est sensible à la beauté. C'est exaspérant d'entendre dire qu'on lui donne ce qu'il aime, ce qu'il mérite.. . Il mérite mieux que ce qu'on lui donne. Mais les Pierre Dupont sont rares... et la décadence du goût provient de l'impuissance des chansonniers, plutôt que de la sottise du peuple. »
Nous passions justement devant un grand bar, dont le patron, armé de son tromblon à musique, ouvrait le feu contre ses clients, pour les achever.
Je les montrai à Colomès, et je lui dis :
« On ne leur laisse même plus ni la voix ni le choix... Le gramophone chante pour eux et c'est le bistro qui compose le programme! Il renouvelle à la fois sa vinasse, ses alcools et ses disques. Votre exploit du plateau de Châtillon est désormais impossible. Vous avez eu l'avantage sur des jeunes gens surpris et convaincus de leur erreur...; mais je vous défie bien de faire taire cette mécanique souveraine...
— Parbleu! Encore un résultat du machinisme à outrance! Après avoir supprimé les bras, il devait soumettre jusqu'à la voix... la voix humaine ! La voici maintenant captive et filtrée à travers un cache-nez... Malheur! »
Il n'y avait pas que le gramophone qui fît entrer en fureur mon brave père Colomès. Il était également rebelle au téléphone, à la lumière électrique, aux ascenseurs, au chauffage central, aux automobiles..., enfin à tout ce qui complique la vie, crée des besoins artificiels, et met, disait-il, l'homme hors de lui pour les satisfaire.
Comme son maître Proudhon, il regardait de travers les présomptueuses maisons modernes et, en général, toutes les maisons à plus d'un étage. Il les comparait à des commodes dans les tiroirs superposés desquelles on entasse pêle-mêle les locataires avec leurs meubles, leur linge, tout ce qui leur appartient.
Car il admettait la propriété individuelle. Il était même très rigoureux sur le chapitre du tien et du mien. Il transférait la propriété au prolétaire, simplement. Enfin, comme la plupart des pionniers de sa génération, il était mutuelliste et réduisait le jeu de l'activité humaine à la production par les travailleurs et à l'échange entre eux de ce qui est nécessaire à l'existence.
Les ligues, croisades et campagnes de presse contre ceci et cela, sous prétexte d'hygiène et de moralisation avaient aussi le don de l'exaspérer.
Je le vois encore me rapportant, un matin, un paquet de journaux que je lui avais prêtés, et s'enflammant aux conseils qu'un médecin sans clientèle donnait gratuitement et faute de mieux, aux lecteurs qui ne le faisaient pas appeler.
« Vous ne savez pas, s'écria Colomès, où M. Purgon s'avise aujourd'hui de traquer la tuberculose, maladie de la misère? Dans le lit conjugal, citoyen 1 Oui, cet alarmiste ne se contente pas des mesures prophylactiques déjà prescrites. Il n'a pas la patience d'attendre que la chasse aux phtisiques soit ouverte partout : chez eux, à l'atelier, au magasin, au bureau,