CHAPITRE TROISIÈME
dans la rue...; le temps enfin où chaque Français devra être muni d'un casier sanitaire et d'un crachoir de poche présentables à toute réquisition. Ce trembleur dénonce la contagion entre époux et leur enjoint, pour la prévenir, de faire lit à part, dès le début du mariage! Et à qui cette recommandation saugrenue est-elle spécialement adressée? Aux pauvres diables incapables de la suivre. Primo : parce qu'ils sont trop petitement logés; secundo, parce que possesseurs par hasard de deux lits, ils n'ont généralement rien de plus pressé que d'en vendre un, pour manger. Il y a même des ménages qui vendent les deux et ne gardent que le matelas.
— Balzac, dis-je, allait encore plus loin que votre docteur : il attribuait au sommeil à deux la déchéance humaine. »
Colomès repartit, aiguillonné par cette allégation, qu'il jugeait bouffonne :
« En vérité 1 Tous ces prophètes de malheur sont toqués, ma parole ! La déchéance humaine, physique et morale, est un produit de la civilisation. La conception de l'amour et du mariage, que vos livres et votre théâtre, reflets des mœurs, ont fait triompher, cette conception-là tend de plus en plus à ravaler aux bêtes l'homme et la femme poussés l'un vers l'autre parle caprice ou par l'instinct. C'est du propre! Rien de plus pénible et de plus triste que l'acte vénérien en soi, dit avec raison Proudhon. Le mariage a d'autres fins que la satisfaction des sens et la génération. C'est l'union intime et morale de deux êtres qui finissent par oublier côte à côte leur sexe, et par réaliser l'amour universel dans ce qu'il a de plus pur et de plus élevé. Le lit conjugal est un champ de mai plutôt qu'un champ de bataille. Le corps s'y délasse, le cœur s'y donne..., car il n'y a que le cœur qui ne sente jamais la fatigue et qui reprenne des forces dans ses effusions mêmes. C'est à cause du lit qu'on désire le soir. C'est le moment où chacun apporte à la communauté ce qu'il a entendu, observé, glané... sa gerbe quotidienne de petits faits, de petits projets et de longs espoirs. Il y a plus d'amour dans les confidences sur l'oreiller que dans le commerce charnel. Les occupations
les plus vulgaires de la journée écoulée, sont fécondes en propos dont l'échange fait l'intérêt et le charme. Nulle prière ne vaut celle-là. Les malentendus se dissipent, les reproches et les bouderies fondent à la douce chaleur du lit partagé. Et il n'est pas jusqu'à l'habitude de se souhaiter réciproquement bonne nuit en s'embrassant, qui ne renouvelle chaque soir le sceau du mariage. Les époux dorment mal qui n'ont pas fait la paix avant de s'endormir. Ne me parlez donc pas des lits à part, bons pour la Suisse allemande! Le mari n'est plus qu'en visite chez sa femme. Bonjour, bonsoir. Et allez doncl L'égoïsme du propriétaire est satisfait : il a touché son dû! Vous allez rire : je suis persuadé que les lits jumeaux ont eu une influence sur les divorces.
— Je n'en suis pas aussi sûr que vous. « Le divorce dans le mariage est l'état d'aujourd'hui », écrivait Michelet, il y a cinquante ans. Il disait encore : « Tous les époux que je connais ne sont presque pas mariés ». Et c'était, somme toute, la répétition d'une remarque déjà faite par Montaigne : On se marie sans s'espouser. Tous les hommes, cher ami, n'ont pas le bonheur de vivre en estime, en harmonie, avec une compagne comme la vôtre. Un vocable, tombé en désuétude, exprimait bien ce qu'elle est pour vous : voire semblance. »
Le mot enchante Philémon, qui s'en rince la bouche.
« Ma semblance... ma semblance!... Ma foi, oui... c'est exact et joli... »
Ennemi du divorce et du libertinage, résolument monogame, et, comme Proudhon encore, vertueux et chaste par inclination, Colomès ne va pas toutefois, dans son respect pour la femme, jusqu'à la diviniser, jusqu'à l'appeler idole ou objet sacré, dans la manière religieuse de Michelet.
Je dois même déclarer qu'il s'affirma plutôt proudhonien renforcé, certain jour où, devant moi, sans colère, mais avec fermeté, il traita Phonsine de foutue bête!... oui, de foutue bête! Sa semblance!
Il ne l'en aime pas moins, certes! mais il ne transige pas sur les principes, et l'infériorité de la femme en est un,