CHAPITRE PREMIER
que des refrains civiques à la flamme desquels il se réchauffait, comme à un feu de bivouac, dans les neiges.
A dire vrai, l'occupation principale du vieux ménage m'intriguait plus que ses antécédents. Elle consistait, autant que j'en pouvais juger de loin, aux soins minutieux d'un travail de bijouterie. Plutôt un passe-temps qu'une tâche imposée. A n'importe quel moment de la journée, tantôt ensemble, tantôt séparément — comme ils chantaient — Philémon et Baucis poussaient vers la fenêtre une petite table garnie d'un outillage spécial et se mettaient à l'ouvrage. La femme paraissait entrelacer les mailles d'une chaîne dont l'homme, ensuite, armé d'une pince, fermait les anneaux. Quand il en avait fermé un certain nombre, il prenait un livre et lisait, en face de sa compagne, toujours moins prompte à quitter la partie, et ne la quittant du reste que pour vaquer au ménage.
C'était une de ces maniaques du nettoyage, comme il y en a beaucoup dans la petite bourgeoisie et même dans le peuple. Elle essuyait et balayait du matin au soir, et, debout, assise, à genoux, couchée, traquait partout la poussière. En état de guerre permanent contre le parquet, les meubles, les ustensiles de cuisine, elle leur avait déclaré la propreté.
J'appris son nom par hasard.
Une fois qu'elle avait oublié, en descendant, je ne sais quoi, son mari la rappela, par la croisée, d'une voix tonnante :
— Phonsine!
Va pour Phonsine! me dis-je, abstraction faite de mes préférences pour Baucis. Mais je continuai d'appeler l'autre Philémon, et je ne tins pas à connaître son véritable nom, dans le doute où j'étais que mon voisin eût à gagner au change.
Quelquefois, le matin, lorsque je conduisais mes fils à l'école, je rencontrais Philémon. C'était lui qui, le chef cacheté d'un béret rouge, faisait les commissions du ménage,
dans un filet. Quand nous nous croisions à la porte, je m'effaçais pour le laisser passer, et je le saluais. Je le saluai ensuite dans la rue. Il répondait à ma politesse sans tourner la tête et se contentait de l'incliner légèrement. Cette brusquerie même, de sa part, ne me déplaisait pas. Le dégoût des nouvelles relations et la hardiesse de l'afficher ne sont pas les moindres privilèges d'un âge avancé.
« Peut-être, me disais-je, mon voisin juge-t-il bon de m'inviter à la discrétion, au moment où la belle saison le décloître à mes yeux. »
A partir du mois de mai, en effet, ses trois fenêtres restèrent ouvertes toute la journée et nul ne se montra plus attentif que le vieux ménage aux lents progrès de mon vernis du Japon, dont les bourgeons rubigineux commençaient à s'épanouir au bout des branches.
Et c'est alors que je notai ceci :
Philémon et Baucis n'étaient pas toujours d'accord. Pour des causes qui m'échappaient, ils se boudaient de temps en temps. Et comment se témoignaient-ils leur mécontentement? Par des chansons! Ils se jetaient des chansons à la tête!
C'était généralement Phonsine qui attaquait. Je remarquai bientôt qu'un refrain entre tous avait le don d'exaspérer son compagnon et qu'elle le lui seringuait quand elle avait sujet de se plaindre. Refrain de 48 encore, refrain fané aux feuillets d'album où s'accouplent Gustave Lemoine et Loïsa Puget; où s'assortissent Frédéric Bérat, Paul Henrion et Clapisson; où font pendant Jenny l'Ouvrière et La Montag n e où je s u is né...
Phonsine avait opté pour Le Royal-Tambour,
Je suis Koyal-Tambour, .l'aime ma Pomponnette Dont la main si coquette Me mène à la baguette...
Comme on fait au royal séjour.
Aussi ma Pomponnette est ma Pompadour...