CHAPITRE TROISIÈME
absolu. Semblance le sauvegarde, en ne voulant pas dire égale.
Phonsine, d'ailleurs, accepte son servage et même s'y complaît. Ils sont Pun et l'autre sans timidité d'aucune sorte, et fidèles.
Je souriais, un jour, de Pimpérieux besoin qu'éprouvait Philémon de tout rapporter à la Commune, axe et astre de sa vie.
« Vous n'en êtes pas un peu jalouse? » demandai-je à Phonsine.
Elle me fit cette réponse admirable : « Moi, jalouse de sa vieille? Ohl non, bien sûr! C'est elle sans doute qui Pa empêché de me tromper avec des jeunes I »
Elle disait vrai : une idée fixe est un paratonnerre qui préserve le cœur et les sens des orages.
La séparation de Philémon et de Baucis, ne fût-ce que pendant vingt-quatre heures, m'avait toujours paru chimérique; aussi montrai-je quelque étonnement en apprenant, un beau matin, à l'improviste, que Phonsine était partie en voyage, la veille.
« Oh! elle ne sera pas absente plus d'une huitaine », me dit Colomès.
Il attendait, je crois, une question que je ne lui posai pas, et, plus que ma curiosité, ma discrétion l'incita aux confidences.
« Elle est allée voir sa fille, un peu souffrante. »
Je ne bronchai pas davantage.
— Car nous avons une fille, mariée en province, vous ne l'ignorez pas, reprit mon voisin, que cette supposition gratuite ôtait d'embarras.
Je fis un geste vague.
— Eh! bien, si vous ne le savez pas, je vous le dis, poursuivit-il avec vivacité, pour en finir. Je ne parle jamais de Louise; mais ce n'est pas une raison pour vous cacher la vérité, à vous qui êtes notre ami. Louise qui est née à Genève, au début de la proscription, a épousé, il y a une dizaine d'années, un ostrogoth, établi aujourd'hui horloger à Poitiers. C'est de sa faute si je ne vois plus ma fille qu'à de longs intervalles. Elle a pris fait et cause pour lui, naturellement.
— Mais non point irrémédiablement. La famille est un corps vivant, sujet à toutes les maladies des corps constitués. Elle en réchappe, la plupart du temps, après des alternatives de hauts et de bas, d'aménités et de brouilles suivies de raccommodements. Une santé parfaite est rare.
— J'entre assez volontiers dans l'idée que mon gendre fut pour nous une maladie, fit Colomès en flattant sa barbe; mais cette maladie n'est incurable que pour ma femme. Personnellement, je ne souffre plus dans un membre retranché.
— On dit ça!
— Et je le prouve, en m'abstenant depuis huit ans de tous rapports avec ce joli coco. Il est mort pour moi. Je mentirais, évidemment, si je disais que l'attitude de Louise ne m'a pas affligé... mais je me suis dominé, afin de ne pas augmenter le chagrin de Phonsine, moins clairvoyante que moi.
— Que s'est-il donc passé entre vous et votre gendre? demandai-je, pour soulager Colomès de son poids sur le cœur.
— Oh! la chose la plus simple... Vous me connaissez; ce n'est un secret pour personne que j'ai fait partie de la Commune.
— Pour personne, assurément.
— Mon gendre était donc averti.
— Je n'en doute pas.
— Et non seulement il fut averti, mais des témoins vous diraient même qu'il courtisa la fille et le beau-père à la fois, en me félicitant du rôle modeste que j'ai joué dans les