CHAPITRE TROISIÈME
événements de 71. A cette époque, la Commune ne lui faisait pas horreur. Il me sollicitait, au contraire, de lui en raconter les péripéties, il y prenait intérêt; il ne me traitait pas alors de vieux raseur.
— Il était amoureux!
— Bref, c'est encore l'argent, citoyen, qui a tout gâté..., une misérable question d'argent. Phonsine avait un parrain enrichi dans le commerce, veuf et retiré à Poitiers. Deux ans après le mariage de Louise, il mourut, laissant à des parents éloignés de sa femme, une belle fortune, à la charge de servir à Phonsine une rente viagère de deux mille francs.
— A elle seule?
— Oui. J'étais expressément exclu de la combinaison. Le bonhomme n'avait jamais pardonné à sa filleule son mariage avec un communard condamné à mort par les Conseils de guerre. Il refusa toujours de me voir... et je vous prie de croire que je ne fis rien pour forcer la consigne! Phonsine, de son côté, n'essaya pas davantage de le fléchir. Elle et Louise lui écrivaient à sa fête et au 1er janvier, voilà tout. Je vous jure que cet héritage ne troubla ni nos jours, ni nos nuits. On n'y pensait pas. C'est vous dire que nous ne donnâmes aucune espérance au futur mari de Louise. Mais une fois en ménage, ce monsieur sentit sa convoitise s'éveiller. Dans le but de se rapprocher du richard et de l'amadouer, mon gendre alla s'installer à Poitiers, et Louise fit de fréquentes visites à mon implacable ennemi. Peut-être, à la longue, eût-il récompensé leurs manigances; mais il n'en eut pas le temps. Un testament existait, qu'il ne modifia pas avant de mourir et qui nous déshéritait au profit de je ne sais quels cousins. Voilà ce que mon gendre et ma fille n'ont pas encore digéré. En combattant sous le drapeau rouge, j'ai fait le malheur de ma famille! Désastre complet! La jouissance du capital, Phonsine ne l'a pas, et la rente n'en est réversible, en cas de décès, ni sur ma tête, bien entendu, ni même sur celle de Louise. »
Colomès n'en paraissait guère affecté. J'ai rarement vu
quelqu'un accorder moins d'importance à l'un de ces accidents successoraux que la cupidité des familles transforme ordinairement en tragédie domestique.
« Vous en avez pris votre parti, dis-je.
— Bien aisément. Nous nous estimons encore fort heureux. Deux mille francs de rente tombant sur nous au moment où il nous devenait difficile de trouver de l'ouvrage, c'était le salut. Autrement, dame! nous n'avions plus qu'à demander notre admission dans un hospice, une maison de retraite..., ce qui eût été dur pour nous, avec nos idées, nos habitudes, notre indépendance... Enfin, on s'y serait résigné plutôt que de s'adresser à l'ostrogoth, pas vrai? Dès l'instant qu'il n'eut plus rien à attendre de nous, son insolence éclata. Il vint à Paris exprès pour m'outrager.
— Oh! exprès...
— Je maintiens le mot. Il me chercha à propos de bottes une mauvaise querelle, toujours présente à ma mémoire. C'était ici, chez nous, après dîner. J'avais lu dans les faits divers du jour que des ouvriers en creusant les fondations d'un immeuble, rue du Champ-d'Asile, aujourd'hui rue Froidevaux, avaient découvert un monceau de cadavres de fédérés enterrés là en mai 71.
« En voilà encore, m'écriai-je, qui ne figurent pas sur les relevés du sieur Maxime Du Campl » Mais j'eus la sottise d'entrer dans les explications.
« Vous savez, Ernest (l'oiseau s'appelle Ernest), que l'on n'est pas exactement fixé sur le nombre des insurgés massacrés un peu partout pendant la semaine sanglante. Les rapports officiels l'évaluent à 17.000. Lissagaray, Fiaux et Da Costa, flottent, d'autre part, entre vingt et quarante mille. Mais nul n'est descendu au chiffre ridicule de 6.500 que donne Du Camp, en comptant le linge d'après les notes de la blanchisseuse qui ne rend pas tout..., la police enfin. Or, chaque année, des fouilles mettent à jour, çà et là, des tas d'ossements provenant de corps que l'on n'a pas exhumés en juin, pour les transporter soit dans les cimetières, soit au bois de