‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 63 sur 175 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Boulogne ou dans les charniers suburbains qu'on enflamma pour aller plus vite en besogne.

— Et aussi par mesure de salubrité, dit mon gendre en haussant les épaules. Il n'aurait plus manqué que la peste, après la guerre civile! » Il ajouta : « Vous êtes partisan de l'incinération, moi, pas, sinon dans ce cas-là. — Ah! — Mais oui. Ces enragés avaient fait assez de mal de leur vivant, pour être dispensés de nuire, une fois morts. » D'un bond je fus sur lui et je l'empoignai à la cravate. « Vous dites?... Répétez... »

« Il balbutia je ne sais quoi... Je le lâchai, ma fille s'étant jetée entre nous. Mais vous pensez bien qu'il était difficile de se revoir après une scène pareille. Quand ils furent partis : « Je crois bien, dis-je à Phonsine, que ce paltoquet a mis les pieds ici pour la dernière fois. »

« Elle me répondit : « Oui. Il aurait beau te faire des excuses, l'injure n'atteint pas que toi... et les autres ne sont plus là pour pardonner. »

« C'est rare, citoyen, ce sentiment de la solidarité chez une femme, achève Colomès. Mais la mienne me connaît bien. On se comprend à demi-mot, parce qu'on pense à l'unisson, les deux... »

Il ne s'est point débarrassé de certaines locutions genevoises, comme celle-là.

« Alors, demandai-je, vous ne vous êtes jamais réconciliés?

— Non. Nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre... ; mais Phonsine va quelquefois à Poitiers voir sa fille et Louise vient à Paris, quand elle y a affaire.

— Et aussi, sans doute, parce qu'elle s'ennuie de vous.

— Non, non, non! Si le cœur l'étouffé, ce n'est pas à cause de la place que nous y tenons. Elle a subi l'influence de son mari et travaillé avec lui à élargir le fossé entre nous. Comment? Vous allez voir. Ce triste individu, lorsque nous lui avons donné notre fille, mangeait du curé à toutes sauces, et c'est maintenant, là-bas, un soutien de l'autel. Il a la clientèle du clergé et des hobereaux. Il règle les pendules des

châteaux sur les horloges d'églises qu'il remonte. C'est un des bedeaux de l'opposition à la République dans le Poitou. Et sa femme emboîte le pas, va à la messe le dimanche et peut-être à confesse la semaine. Voilà ce qu'ils ont imaginé ensemble pour me faire endêver!... »

Colomès se mit à rire bruyamment, trop bruyamment. « Vous le voyez, citoyen, j'en parle sans colère... » Je crois plutôt que sa colère est contenue et je me garde bien de jeter l'huile sur le feu. Je préfère plaider les circonstances atténuantes. Je nie la préméditation. La vie, en province, et pour un commerçant surtout, l'entraîne à d'inévitables concessions. Poitiers vaut bien une messe. Le mari l'a fait comprendre à sa femme, tout simplement.

— Oh! ça les regarde! déclare mon ami. Mais je suis ravi qu'ils n'aient pas d'enfant. Ils l'eussent élevé contre moi. Je sais bien que l'éducation, à cet égard, n'est pas décisive et qu'on en recueille souvent des fruits inattendus. Nous sommes là pour le prouver, Malavaux le Dominicain et moi.

— Vous connaissez un Dominicain, monsieur Colomès?

— Non, c'est le surnom qui est resté à mon ami Malavaux, condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée pour participation à l'affaire des Dominicains d'Arcueil fusillés le 25 mai, avenue d'Italie.

— Ah! bien...

— Malavaux fut donc envoyé à la presqu'île Ducos. Il était veuf et laissait en France un jeune garçon, dont une de ses tantes s'occupa, mais de manière à exercer des représailles contre le déporté qui lui infligeait ce devoir. Elle n'inspira pas au gosse la haine ou le mépris de son père, non! mais, à l'exemple de mon gendre, elle afficha tout à coup des sentiments religieux pour les inculquer à son neveu. En un mot, elle se donna la tâche, elle aussi, d'embêter Malavaux, de loin. Tous les mois, il recevait des nouvelles de son fils qui s'étendait sur ses progrès à l'école et au catéchisme. Notez que Malavaux est libre penseur, comme moi, et ferme dans ses convictions. Mais c'était en vain qu'il réclamait pour le

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