CHAPITRE QUATRIÈME
venir plus tôt, pour causer avec Malavaux. J'arrivai donc le premier dans le petit logement que déjà l'odeur d'un gigot à la broche parfumait. J'en fis reproche à l'hôtesse, qui avait quitté un moment la rôtissoire pour me dire bonjour. « Vous m'aviez annoncé la soupe et le bœuf...
— La soupe et le bœuf sont pour les fêtes ordinaires... et celle-ci est carillonnée, me répondit-elle en riant. Si on ne mettait pas aujourd'hui les petits plats dans les grands, quand les y mettrait-on ? »
Je vis bien qu'ils s'apprêtaient à célébrer la plus belle fête de l'année, et que l'Espérance, dont elle présentait le symbole, était ce qui avait gardé leurs cœurs de vieillir.
Colomès me félicita de mon exactitude; puis, avec un peu d'embarras :
« Je suis heureux que nous restions seuls un moment, dit-il, parce que Phonsine voudrait vous avertir d'une chose...
— Oui. Voilà. Il ne faut pas regarder de trop près notre ami Fournery, avec qui vous allez dîner...
— Fournery, dit Pot-à-colle, à cause qu'il est menuisier, ajouta Philémon.
— Sa tenue est un peu négligée, reprit-elle; il sent l'alpaga mouillé et la pipe refroidie...; enfin, il n'est pas d'une propreté!... mais c'est un brave homme, un bien brave homme... Ne lui en demandons pas davantage.
On devinait, néanmoins, qu'un long efFort lui avait été nécessaire pour parvenir à cette philosophie. L'estime que lui inspirait le caractère de leur ami était encore, malgré tout, combattue par son incurable négligence. Phonsine devait se faire une raison et surmonter sa répugnance, en reconnaissant l'inutilité d'entreprendre un pécheur trop endurci pour s'amender jamais.
— Soyez tranquille, dis-je. Fort discutable est l'opinion de saint Augustin relative à la propreté, considérée par lui comme une demi-vertu. Il y a une propreté intérieure imperméable à la crasse, comme il y a une abjection qui persiste sous la peau fréquemment savonnée, blanchie et décapée.
La propreté n'est pas plus une vertu que la saleté n'est un vice : ce sont des manières d'être, et voilà tout.
— Cependant, le respect de soi-même et des autres...
— N'est qu'une hypocrisie de la civilisation, lorsque le fait de souvent changer de linge constitue un brevet d'honnêteté.
— C'est ce que je ne cesse de lui répéter, s'écria Colomès. L'année d'après notre défaite, le journal Le Pays publia une lettre où brillait cette perle : « En réponse à une apologie de la République, qui nous a donné la Commune, et avec elle le vol, le pillage, l'incendie, sans oublier le linge douteux, je n'ai pas pu m'empêcher de regretter l'Empire, qui nous en a préservés pendant vingt ans 1 » Et c'était signé... je vous le donne en mille : Berthe Legrand, artiste des Variétés!
— Habitude de travailler dans le linge fin. Encore une pour votre pilori, monsieur Colomès I
— Vous ne voudriez pas! Les écrivains que j'y ai cloués n'ont pas fréquenté le même lavoir que cette dame!
Bientôt après arriva Malavaux le Dominicain. C'était un petit homme chauve et bedonnant, avec une moustache blanche en brosse à dents, et une loupe sur le crâne, pareille à un petit kiosque au milieu d'une place déserte. Il semblait être plus âgé que Colomès, et fatigué. Il marchait lourdement, et son veston trop court découvrait un derrière au bas duquel le fond de culotte était suspendu comme une nacelle. On eut dit un vieil horloger de sous-préfecture aux yeux usés, au corps appesanti par des travaux minutieux et sédentaires. Il avait exercé autrefois le métier de sellier; puis il était entré dans les services municipaux de la Ville de Paris et il vivait, à présent, de sa petite pension de retraite.
Bien que Philémon lui eût fait part de mes intentions d'interview, ma première question le surprit.
« Le 25 mai?... L'avenue d'Italie?... les Dominicains?... Ah! que c'est loin! »
Il ne montrait aucun empressement à réveiller des souvenirs vagues, si bien que j'attribuai d'abord sa feinte amnésie au désir qu'il avait qu'on le laissât tranquille. Mais combien