CHAPITRE QUATRIÈME
de résistances du même genre n'avais-je pas dû vaincre! Parmi ces Vieux de la Vieille que j'aimais à interroger, rares étaient ceux qui se livraient incontinent. Méfiance de leur part envers moi? Non pas. Mais il fallait avec eux, tisonner, rapprocher les braises et souffler dessus, pour en faire jaillir encore, à la fin, une flamme.
L'essentiel, après tout, était que Malavaux ne se repentît pas, comme quelques-uns qui ensevelissent leur opprobre dans un silence opiniâtre; mais, à cet égard, il suffisait, pour me rassurer, que Colomès fût caution de son ami.
J'insistai donc, et, pour le mettre en train, je racontai moi-même, d'après mes auteurs, la journée du 25 mai, à l'avenue d'Italie, l'arrivée des otages transférés du fort de Bicêtre à la prison disciplinaire du 9e secteur, après une halte dans la cour de la mairie des Gobelins. Ils sont une vingtaine : religieux, professeurs et employés à l'Ecole Albertle-Grand. Une première fois, les gardes du 101e bataillon font sortir les prisonniers et les dirigent vers la barricade de l'avenue d'Italie. Mais ils refusent de prendre les armes qu'on leur présente et ne veulent s'engager qu'à soigner les blessés. On les reconduit au secteur. A quatre heures et demie, ils en sont de nouveau extraits, sur l'ordre, dit-on, de Serizier, chef de la 13e légion. On les pousse dans l'impasse qui débouche sur l'avenue. « Sortez un à un », leur crie-t-on. Le Père Cotrault, qui est en tête, obéit et tombe frappé d'une balle; les autres s'élancent pêle-mêle et sont, au nombre d'une douzaine, fusillés en cherchant à traverser la chaussée, à s'abriter derrière les arbres ou à fuir en rasant les maisons. Sept ou huit seulement réussissent à s'échapper, à se perdre dans une foule excitée, hurlante... une foule enfin! Est-ce exact? Il ne s'agit pas pour moi d'établir les responsabilités, de savoir si la plus grave incombe réellement à Serizier ou à tels de ses lieutenants, mais de reconstituer le plus fidèlement possible la scène du meurtre.
Malavaux m'écoute en roulant une cigarette entre ses gros doigts que la goutte afflige de nœuds aux articulations.
— Ce qui se passa au secteur, je l'ignore... fait-il posément... et je vous avoue que je ne m'en suis jamais informé. J'appartenais au 138°, du quartier MoufFetard , commandant Moreau. J'ai vu les Dominicains quand on les amena à la barricade, et je vous réponds qu'il y faisait chaud, sous les obus que nous envoyaient les batteries versaillaises en position derrière le chemin de fer de Sceaux. Il y eut entre les Dominicains et leur escorte une petite discussion qui ne me vint pas aux oreilles; puis les otages retournèrent sans obstacle à la prison du secteur. Ils nous étaient indifférents. Nous ne leur voulions pas de mal. La barricade étant devenue intenable, on alla prendre un litre chez un marchand de vins en face du secteur. Et nous étions là, à causer, lorsqu'on entendit des clameurs, puis des coups de feu. Je sortis. J'aperçus des Dominicains qui couraient en relevant leurs robes... L'un d'eux fut atteint par une balle qui le fit trébucher... trébucher seulement. Alors, je l'ajustai... et je ne le manquai pas, car il tomba sur les genoux. Une voix, au-dessus de moi, cria : « Bravo! » Je levai la tête et je vis à une fenêtre, une jeune femme qui battait des mains en me regardant. Maintenant, pourquoi ai-je tiré?... Je me le suis souvent demandé. Je n'y comprends rien. C'est à croire que mon fusil me tenait plus que je ne le tenais. Je ne suis pas violent de ma nature, je n'avais pas bu, enfin j'étais de sangfroid autant qu'on peut l'être, pas vrai? dans une atmosphère de bataille. Non, ce fut un mouvement spontané, une impulsion, sans aucune circonstance atténuante. Car je n'ai pas tiré dans le tas, au hasard, j'ai visé le costume blanc et noir, je m'en souviens parfaitement... et je l'ai visé parce qu'il me fut indiqué comme point de mire par le cri d'un gamin à côté de moi : « Saute, la pie! » Après... je ne me rappelle plus rien. On a parlé de scènes atroces, de blessés achevés, à coups de baïonnettes, de cadavres déchirés par une meute enragée : je n'ai pas été témoin de ce spectacle. Je rentrai chez le marchand de vins et j'y restai jusqu'au moment où les Versaillais furent signalés. Si je rassemble