CHAPITRE QUATRIÈME
ses yeux bleus. Dès qu'ils se fixaient sur vous, on oubliait la crasse du personnage et son mépris des bienséances : on était conquis. Ils éclataient comme deux fleurs fraîches parmi les épines d'un fagot. Rien ne distrayait plus de ces prunelles, toujours humectées par le peu d'eau que laisse une faible pluie dans les creux seulement.
De ses clartés de tout, acquises au hasard des lectures et des études commencées, il n'avait jamais retiré personnellement aucun avantage; mais il en faisait profiter tout le monde autour de lui. Tant de gens le requéraient de quelque bon office, qu'il n'avait plus le temps de s'occuper de ses propres affaires. Dans son atelier de menuiserie, rue de Vanves, au fond d'une cour, tout le quartier défilait. Il était l'écrivain public des uns et le conseiller bénévole des autres. Il donnait des consultations de droit, de médecine, de pédagogie et d'économie politique, allait au chevet des malades, gardait les enfants, et, lorsqu'il avait fini de se dévouer, gagnait, en menuisant, les dix sous par jour qui lui étaient nécessaires pour assurer sa subsistance composée de charcuterie ou de fromage, de café et de tabac. Il couchait sur un lit de sangle dans un réduit attenant à son atelier, et vivait au milieu d'un incroyable amas de planches, de livres, de papiers, ou de vieux journaux, auxquels je tremblais toujours qu'il ne mît le feu en fumant.
Je le trouvai une fois en train de ressemeler trois paires de petits souliers rangés sur son établi.
— Vous voilà cordonnier à présent? lui dis-je en riant.
— A votre service, fit-il. J'ai pour voisins des pauvres honteux qui aiment mieux ne point envoyer leurs trois enfants à l'école que de les y envoyer nu-pieds. Est-ce tolérable? Je répare moi-même ma chaussure, je peux bien raccommoder la leur.
Je n'ai jamais entendu dire qu'il eût sollicité pour lui-même, mais il sollicitait infatigablement pour les autres.
A qui s'adressait-il? Fournery, à cet égard, fort discret, éludait les questions. Un des enfants de ses voisins nécessi-
teux étant tombé malade et ayant besoin, pour se remettre, d'un traitement à Berck, Fournery partit avec lui et ne revint qu'après l'avoir placé.
A la mort du brave homme seulement, une partie de la vérité me fut dévoilée. Il avait, pendant la Commune, sauvé la vie à un riche industriel qui n'oublia jamais le service rendu. Il payait le terme de Fournery et secourait la plupart des infortunes que celui-ci lui signalait. Le vieux menuisier était non moins adroit de son cœur que de ses grosses mains, dont il faisait tout ce qu'il voulait. Enfin, ce pouacre rehaussait sa bonté de délicatesse, comme pour se montrer, lui aussi, à sa façon, capable d'élégance.
J'avais bien dit à Phonsine : peu importait qu'il fût sale sur lui : toute sa propreté était à l'intérieur. Il portait, dans un corps minable et malade, un cœur resplendissant de santé.
Membre du Comité central, il avait usurpé, sans doute par complaisance, les fonctions de directeur d'hôpital pendant la Commune et s'était fait aimer des sœurs, auxquelles il conservait leur costume et leurs attributions. Il n'avait changé que les vocables des salles. « Ça vous est égal, disait-il plaisamment aux religieuses : appelées auprès d'un malade, vous iriez quand même la rue qu'il habite porterait un autre nom qu'un nom de saint. Il est, avec tous les pouvoirs, comme avec le ciel, des accommodements indispensables. »
On ne l'avait pas payé d'ingratitude.
— C'est une sœur qui m'a défait la barbe, disait-il encore, en racontant comment, sous un déguisement, il avait réussi à gagner l'Angleterre, après ce qu'il appelait « sa révocation brutale ». Il avait retrouvé plus tard, en Suisse, Colonies et sa femme.
— Tel il était alors, tel que vous le voyez, témoignait Philémon : sans amertume, curieux de tout et complètement dégagé de lui-même.
— On le serait à moins, murmurait Phonsine, qui acceptait Fournery comme une mortification.
— Ne croyez pas, cependant, ajoutait Colomès, qu'il soit