CHAPITRE QUATRIÈME
toujours dans les nuages. Insoucieux de ses intérêts, il devient, dès qu'il s'agit de ceux des autres, d'une persévérance et d'une habileté remarquables. Je lui ai dit souvent : « Mon vieux, tu aurais fait un moine d'affaires accompli : on ne peut rien te refuser. C'est toujours pour la communauté que tu tapes I »
Autant Fournery me fut, de prime abord, sympathique, autant l'invité qui vint après lui produisit sur moi, par ses allures et sa faconde, une impression défavorable.
Il se nommait Gerberoy. C'était un peintre décorateur que le 14e arrondissement avait envoyé, le 26 mars, à l'Hôtel de Ville, « par 6.000 voix sur 6 500 votants », rabâchait-il en se rengorgeant. Il était âgé de soixante ans et se carrait comme à vingt-cinq. Grand, robuste et sanguin, il portait, ainsi qu'un photographe artiste, les cheveux longs rejetés en arrière et des cravates Lavallière voyantes. Il avait encore d'assez belles dents, lissait, au doigt mouillé, une petite moustache poivre et sel de choriste avantageux, et s'attribuait des conquêtes qui n'étaient pas à plaindre, prétendaitil, en bombant les pectoraux.
Il avait eu aussi son heure de gloire. Délégué par la Commune à la mairie du 14e, il y avait célébré une centaine de mariages, avec une désinvolture qui n'excluait pas le respect des formes prescrites; et, ma foi, son ouvrage valait bien celui de ses prédécesseurs dans la partie.
Il avait même profité de l'occasion pour faire régulariser son union illégitime — et qui le demeura — avec une jeune couturière dont il avait un enfant.
L'insurrection écrasée, il s'était soustrait par la fuite aux conséquences de ses abus d'autorité. Réfugié à Londres, il n'y avait abdiqué aucune de ses prétentions. A son retour en France, après l'amnistie, il avait repris son ancien métier; mais ce métier, maintenant, le nourrissait à peine. Veuf, recueilli par sa fille, blanchisseuse à Belleville, il bricolait, imputant à la loi sur les accidents du travail le peu d'empressement des patrons à l'occuper, vu son âge.
Un bon diable, en somme, à l'endroit duquel mes préventions se dissipèrent peu à peu. Le peuple aussi a ses vieux beaux. Gerberoy en était un. Son grand nez aux narines palpitantes flairait encore les bonnes fortunes, principalement parmi les ouvrières, vertes ou mûres, de sa fille. Il avait, avec celle-ci, à ce sujet, des querelles fréquentes, disparaissait pendant quelque temps après une scène, revenait l'oreille basse, ramené par la nécessité.
Bonne personne, la blanchisseuse consentaità le reprendre, à condition qu'il promît d'être plus raisonnable. Il s'y engageait et tenait parole jusqu'au jour où il se rassotait d'une apprentie et scandalisait avec elle le quartier.
Philémon et Baucis, instruits de ce libertinage, le jugeaient sévèrement ; mais Philémon finissait toujours par en absoudre le vieux compagnon qui avait été rue Fontaine-au-Roi et s'y était bravement conduit.
Avoir été rue Fontaine-au-Roi, c'est-à-dire au dernier carré de la Commune, constituait le plus indubitable des titres à l'indulgence de Colomès. Gerberoy pouvait être impunément hâbleur dans toutes les circonstances de la vie, du moment qu'il avait été héroïque dans la matinée du dimanche 28 mai, en faisant au faubourg un rempart de son corps.
Blessé à la jambe, il s'était néanmoins échappé... et il vivait de ce fait d'armes dans l'estime de Colomès, comme un vieux soldat vit d'un éclair de courage dans l'admiration de ses contemporains. L'héroïsme est le plus contingent des événements.
Lorsque Colomès m'eut nommé, Gerberoy me tendit une large main cordiale et barytonna :
— Ah! c'est vous, citoyen, qui vous intéressez encore à la Commode ? Il y a donc encore des gens pour qui nous existons?
Je dirai, une fois pour toutes, que je n'ai jamais su pourquoi, dans la conversation, Gerberoy travestissaij Commune en Commode. Etait-ce une habitude ancienne de proscrit usant de subterfuge pour se faire entendre à demi-mot des initiés? Toujours est-il que Gerberoy disait couramment :