CHAPITRE QUATRIÈME
« Au temps de la Commode... Quand nous faisions la Com- « mode... Sous la Commode... », et que cette corruption du mot pour désigner « La Vieille », paraissait naturelle à ceux qui la vénéraient. Je crois bien avoir été le seul à trouver une pareille familiarité déplacée... Mais peut-être étais-jeplus sensible à la vulgarité qu'à l'irrévérence du terme.
Le citoyen Charpin et sa femme suivirent de près Gerberoy.
Charpin, brossier de son état, passait pour un homme d'un caractère difficile et ne faisait rien pour donner de lui une autre opinion. Petit, maigre, un peu voûté, teint olivâtre, cheveux et barbe coupés ras, lèvres minces, nez crochu, regard investigateur, il complétait la carte d'échantillons en me présentant celui d'une espèce à peu près disparue : le blanquisie.
Susceptible, ombrageux, aigri par les revers, il s'était brouillé avec la plupart de ses anciens amis, à l'époque de l'aventure boulangiste, dans laquelle l'avait jeté son rêve d'un dictateur. Il était sorti de la bagarre meurtri davantage, amer, pauvre et inébranlable dans ses principes. Toujours sur la défensive, même lorsqu'on le priait de s'asseoir, il semblait craindre qu'on ne lui retirât la chaise après l'avoir avancée. Il était atteint de blanquisme chronique, disait plaisamment Colomès.
Mais il cachait sous ses piquants un épiderme vulnérable. A une méfiance invincible, dans un certain ordre d'idées, il alliait, dans l'ordinaire de la vie, une crédulité surprenante.
Il en avait donné la preuve pendant la proscription. Sa femme, revendeuse au Temple, était restée à Paris tandis qu'il végétait à Bruxelles. Elle ne se faisait pas trop prier pour lui venir en aide, allait le voir deux ou trois fois par an, mais bornait là le devoir conjugal.
C'était alors une belle brune, fraîche et potelée, à qui, disait-on, les consolations n'avaient pas manqué. Son mari, cependant, ne doutait point de sa constance. Elle était la seule qu'il n'eût jamais soupçonnée. Devenue, avec l'âge, couperosée et dondon, elle avait gardé, à soixante ans, sur
lui qui approchait de soixante-dix, un empire absolu. Il faisait sous son joug l'apprentissage de la dictature. Elle le traitait en vaincu, responsable des vicissitudes du ménage; mais par une singulière contradiction, elle n'admettait pas le blâme dans d'autres bouches que la sienne et voulait qu'on rendît hommage aux convictions et au désintéressement de Charpin. Si bien qu'il regagnait, devant les étrangers, le prestige qu'il perdait dans l'intimité, tel un officier qui commande à la caserne et obéit chez lui.
Colomès l'estimait, le sachant incapable d'une bassesse ou d'une mauvaise action. Il le plaignait aussi un peu. Car le fait d'avoir été, sous la Commune, membre d'une Commission municipale, ne méritait pas tout de même dix ans d'exil! Il est vrai qu'on en avait vu — et combien! — essuyer deux ans de prison et dix ans de haute surveillance, pour simple port d'uniforme. Mais Charpin appartenait à cette catégorie d'individus en disgrâce perpétuelle, pour qui les épreuves comptent double et qui expient leurs entraînements et leurs erreurs dans la proportion où les militaires en sont récompensés.
On n'attendait plus que le second fils de Malavaux le Dominicain, un garçon de vingt-sept ans, grand, mince, cheveux crépus, teint mat, petites moustaches brunes, os maxillaires saillants, physionomie respirant l'intelligence et la résolution.
Dès qu'il fut arrivé, on se mit à table.
Phonsine servait. Elle allait sans cesse de la salle à manger à la cuisine et touchait à peine aux plats qu'elle apportait. Elle était vive, gaie, inquiète avant tout de contenter ses convives. Elle s'arrêtait derrière eux et ne consentait à s'asseoir un moment que lorsqu'elle les voyait en train. Elle avait l'air d'être en extra. Après la soupe — elle avait mis le pot-au-feu la veille — elle fit passer beurre et saucisson; puis elle présenta la seule chose qu'elle eût, avec une galette aux amandes, commandée chez le pâtissier : un vol-au-vent garni de cervelle, de champignons et de pâles quenelles à la glu.