‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 73 sur 175 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

— C'est pour amuser la bouche, dit-elle. Les tourtes étaient meilleures autrefois. On ne sait plus les préparer.

Mais Charpin, qui avait de mauvaises dents, fit l'éloge du vol-au-vent tel quel et en redemanda, moins peut-être par goût véritable que pour se prémunir contre les surprises du menu. Pour la même raison, lorsque Colomès découpa lentement, en s'appliquant, le gigot mordoré, cuit à point, aux tranches rouges et juteuses, Charpin regretta le bœuf bouilli, à demi mâché déjà.

Phonsine protesta de nouveau :

— Vous ne voudriez pas qu'on vous reçoive avec la soupe et le bœuf!

— Ah! si vous faites des cérémonies!

— Non, mais il n'y a qu'un 18 mars dans l'année! Heureusement, les haricots blancs, tendres et onctueux,

parsemés de persil, procurèrent à Charpin un dédommagement qui le calma.

Les convives avaient tous bon appétit et mangeaient beaucoup de pain, comme des Parisiens qu'ils étaient, et comme des pauvres. Phonsine passait continuellement l'assiette où se superposaient les chanteaux coupés d'avance au pain de ménage, abondant en mie bien blanche et qui ouvrait des yeux tout grands. Une grosse lampe à pétrole, coiffée d'un abat-jour vert à fleurs, laissait les figures dans une ombre douce, et Varlin, penché sur ses amis, communiait avec eux.

J'ai noté, le lendemain, le détail de leurs conversations. Ce fut, d'abord, le bilan des derniers mois écoulés, pertes et profits, exclusivement en ce qui concernait les frères d'armes.

Quatre ou cinq étaient morts depuis le 18 mars de l'année précédente. On leur donna un souvenir; on parla de la famille qu'ils laissaient. D'autres avaient réussi à entrer aux

Petits-Ménages, à Galignani, à Brévannes, à Debrousse, Invalides sans gloire des enfants de la Révolution, tombeaux que rien ne change en sanctuaires.

Au chapitre des profits, en revanche, les convives inscrivirent les noms de quelques effrontés et de quelques repentis. L'un s'était fait décorer, un autre avait sollicité une recette buraliste, un emploi, une sinécure, une récompense enfin, comme si la plus belle, pour ces fondateurs de la République, n'était pas de ne lui rien devoir, à elle qui leur devait tout!

Ils ne manifestaient, cependant, aucun dépit, aucune envie. Ils prenaient gaiement, au contraire, la palinodie et l'ardeur à se pousser du communard qui, le premier et par anticipation, avait célébré la chute de la colonne Vendôme. Il représentait la France à Rome.

— J'étais à La Sociale, dit en riant Fournery, lorsque Camille Barrère apporta son article, qui parut le 10 mai. Il commençait ainsi : « La Colonne fut... » Or, elle ne tomba que le 16. Barrère a toujours été précoce.

Un autre profit, pour la cause communaliste, profit réel, celui-là, était l'hommage rendu à Jules Vallès, Benoît Malon, J.-B. Clément et Ferdinand Gambon, par le Conseil municipal qui donnait leurs noms à des rues de Paris.

— Il faudra bien dire ce qu'ils ont fait, aux passants qui auraient la curiosité de l'apprendre! s'écria Colomès. Espérons qu'on n'oubliera pas la prochaine fois Eugène Varlin.1

— Ni Delescluze, dit Malavaux.

— Ni Vermorel, dit Fournery.

— Ni Eugène Pottier, dit Gerberoy.

— Ni Rossel, dit Charpin, qui n'avait plus rien à souhaiter pour Blanqui.

Ainsi, chacun prêchait pour son idole, et tous pourtant souscrivaient aux dernières volontés de Gambon, qu'ils savaient par cœur : « Humanité, aime et conserve la mémoire

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