‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 74 sur 175 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

de ceux qui t'ont aimée et servie, mais guéris-toi du culte des cadavres ! »

Ils étaient entiers dans leurs préférences et quelquefois injustes. Certains noms, chers à la démocratie, portaient la division parmi ses vétérans : tel le nom de Raspail, qui mettait le feu aux poudres, chaque fois qu'on le prononçait en petit comité.

J'ignorais cette particularité, comme j'ignorais que ce fût l'amusement de Gerberoy d'exciter l'un contre l'autre Colonies et Charpin. Il n'y manqua pas.

— Pourquoi Delescluze n'aurait-il pas sa statue? Raspail a bien la sienne, dit la bonne pièce.

Le blanquiste sauta :

— Ah! ne nous parle pas de cette dynastie!

Et la femme de renchérir : — Ces gens-là peuvent crever... le ventre en l'air... comme des poissons dans un bocal... de pharmacien!

Le motif de leur ressentiment était qu'un Raspail, lorsqu'ils habitaient, rue Carnot, un immeuble lui appartenant, leur avait envoyé l'huissier à l'occasion d'un terme en retard.

— Oh! pour un malentendu qu'il eut entre vous... et en 1854!... coula en douceur Gerberoy.

— Un malentendu? Dis donc plutôt que le fils avait de qui tenir! Tout locataire dans l'embarras, tout débiteur insolvable, lui apparaissait probablement comme un individu soudoyé par la police ou par les jésuites pour nuire au chef illustre de la famille!

Je ne pus m'empêcher de rire, car, outre que la remarque sentait son époque, un coup d'œil de Gerberoy à Fournery m'avait initié dans le complot à répétition.

— Lui aussi voyait des mouchards partout, fit Gerberoy.

— Pourquoi dis-tu : lui aussi?... repartit, sensible à l'allusion, le blanquiste ulcéré.

Mais Colomès, ancien adepte de la médecine Raspail, qu'il avait abandonnée plus tard pour l'homéopathie, ne supportait pas non plus qu'on ridiculisât les modes qui lui rappelaient

sa jeunesse. Leurs sentiments, à Phonsine et à lui, continuaient à répandre l'odeur du camphre, écarté comme panacée, de leur pharmacie domestique.

— Parce que tu as eu affaire à un propriétaire impitoyable... parmi tant d'autres! dit Colomès, ce n'est pas une raison pour que le père Raspail démérite à nos yeux en tant qu'adversaire courageux de la médecine officielle, ni pour qu'il ait rendu moins de services au peuple en simplifiant les moyens thérapeutiques. Ce ne fut peut-être qu'un professeur d'hygiène ; un des premiers en tout cas, il donna une signification à ce mot, dont nous avons aujourd'hui les oreilles rebattues, en disant que l'hygiène préserve de la médecine.

— Ah! si c'est l'eau sédative et la pommade camphrée que tu défends! s'écria Charpin...

— Oui, c'est ce Raspail-là... poursuivi, comme la veuve du grand Hahnemann, prophète de l'homéopathie, pour exercice illégal de la médecine, à l'instigation de tous les monopoleurs de la Faculté! Mais c'est aussi le condamné politique des tribunaux extraordinaires de 48, le prisonnier de Doullens, et le vieillard enfin, qui réclama pour nous, âprement, en 76, l'amnistie plénière.

— Parfaitement, appuya Fournery, de sa voix légèrement nasillarde. Tuas tort, Charpin, de partir d'un fait personnel pour contester les titres d'un vieux lutteur à la reconnaissance publique. Que son système l'ait ou non enrichi, Raspail n'en est pas moins louable d'avoir déclaré la guerre aux parasites (on dit à présent aux microbes) par lesquels nous nous laissons envahir.

L'observation était si drôle dans la bouche du menuisier rance, que toutlemondesourit et que j'en oubliai la recommandation de Phonsine : « Ecoutez-le... ne le regardez pas. » Je regardais le bon Fournery étaler avec innocence ses mains sales et ses ongles pareils à de petites scies. C'était le seul qui prît peu de nourriture. Il avait perdu l'habitude de manger, attendait avec impatience le dernier plat pour fumer une grosse pipe en racine de bruyère, qui était de la couleur de ses doigts.

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