‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 75 sur 175 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

— Allons, tout va bien I conclut ironiquement Charpin. L'ancien rédacteur à La Sociale, maintenant ambassadeur à Rome, aura également, un jour, sa statue !

— Possible, fit Malavaux. Au fond, pourquoi l'ambassadeur d'aujourd'hui désavouerait-il l'insurgé d'autrefois? La fin de son article, que j'ai présente à la mémoire, justifiait son allégresse. Pour lui comme pour nous, la colonne Vendôme ravivait une plaie : l'invasion de l'étranger.

— Trois invasions, dit Gerberoy.

— Consécutives à deux empereurs ! dit Colomès.

Leur fibre, à tous, cette fois, était touchée. Par un singulier phénomène de décantation, les motifs déterminants de la Commune : décrets sur les loyers arriérés et les créances exigibles, désarmement de la Garde Nationale, suppression soudaine de leur solde et de l'allocation accordée à leurs femmes; ces motifs s'étaient, avec le temps, déposés au fond de leur mémoire. De sorte que le mouvement communaliste n'avait plus pour eux de cause limpide, que l'exaspération produite par la défaite et la capitulation.

Ils le disaient du moins, ou le laissaient dire, sauf Fournery et Colomès, plus réservés. Et comme rien, somme toute, ne m'autorisait à douter d'une explosion de patriotisme dans ces ruines qui fumaient encore, je songeais, en regardant Malavaux, que peut-être son fusil avait abattu les Dominicains, faute d'avoir été déchargé contre les Allemands.

Le fils Malavaux s'était contenté jusque-là d'écouter en silence, le nez dans son assiette ou dans son verre d'eau rougie. Mais quand les Vieux de la Vieille eurent donné à leur sédition la couleur tricolore, il releva la tête et dit doucement :

— Je croyais que vous aviez fait la Commune pour autre chose.

Charpin, son voisin de table, se tourna vers lui, brusquement :

— Pour quelle chose?

— Enfin, que vos revendications avaient eu, si peu que ce

soit, un caractère économique et social, en dehors et au-dessus de la politique.

— Nous aurions voulu t'y voir! dit aigrement le blanquiste.

Mais ce n'était pas la première fois sans doute que le père et le fils abordaient ce sujet, car Malavaux le Vieux expliqua :

— Il est assez difficile, en effet, à la nouvelle génération, née après 1870, de démêler les mobiles auxquels nous obéissions. Elle n'a pas traversé les épreuves de la guerre et du siège; elle n'entre pas dans notre état d'esprit.

— Assurément, prononça Fournery. La jeunesse d'aujourd'hui n'a guère d'imagination ; mais, moins spéculative que ses devanciers, elle leur est, dans la pratique, infiniment supérieure. Elle sait ce qu'elle veut, et la Révolution économique entrevue par nous dans les nuages, elle la fera descendre sur la terre. Une idée fixe vaut mieux pour ça que des idées générales.

— Une idée n'est pas un idéal, gronda Charpin . La jeunesse n'a pas d'idéal.

— Mais si, dit Gerberoy, qui aimait à plaisanter. Elle en a un. Elle lit avidement les journaux de courses, rêve de dévorer l'espace à bicyclette, en automobile, en aéroplane, et est fière d'être française, quand la France peut se glorifier du Champion d'Europe des poids moyens! Elle est ignorante et sportive. Elle appelle matches les batailles et records les victoires... Bref, les héros qui l'éblouissent ne sont pas ceux de 89, de 48, de 51 ou de 71, mais ceux qui font du 71 ou du 89 à l'heure... Son idéal, c'est d'aller, en projectile, d'un point à un autre..., pour rien, pour le plaisir. Le jour où les obus transporteront des voyageurs, sera un bien beau jour pour elle I

Albert Malavaux seul ne riait pas; il reprit :

— Les générations se suivent et se méconnaissent. Nous sommes d'une autre école évidemment.

Charpin mâchonna entre ses gencives : « Oui, l'école des temps nouveaux... Anarchistes!... »

Page 1