‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 76 sur 175 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Cette fois, le jeune homme sourit :

— Oh! non, pas même. Pas anarchistes, en tout cas, à la façon de Kropotkine, qui admet qu'on prenne le fusil pour courir aux frontières, comme soldat de la Révolution et non pas comme soldat de la bourgeoisie. L'exemple des volontaires de 92 l'obsède. Toujours la tradition, les vieilles bottes chaussées par les ancêtres à principes... Pourquoi souffririons-nous d'une diminution de territoire dont nous sommes irresponsables? C'est le fait accompli, un accident historique sur lequel il n'y a plus à revenir.

La table trembla sous les mains imposées.

— Ne te gêne donc pas, gouailla Gerberoy ; appelle ça une terrible embardée, par suite d'un virage mal pris à un tournant dangereux!

— Que la France, versée dans le fossé, ait dû subir l'amputation de deux provinces, peu importe ! renchérit Charpin.

— Mais oui, déclara Albert. Elle s'est relevée et elle est repartie. Vous n'avez pas digéré cet accident de route parce que, de tous vos griefs contre l'Empire, c'est le plus accablant et le plus justificatif de votre hostilité, mais pour vos héritiers, sous bénéfice d'inventaire, il y a une question autrement vitale à résoudre.

Colomès se leva. Il se levait toujours pour faire une citation, comme pour porter un toast, et il dit :

— On a été, nous, à l'école de Proudhon qui enseignait : « Nous nous sentons tous Français... Nous croyons à une mission de notre pays... Le patriotisme peut être plus ou moins ardent en chacun de nous, sa nature est la même et son absence une monstruosité ! »

Et il se rassit.

— Nous sommes moins que vous imbus de Proudhon, continua Albert Malavaux; cependant, je sais qu'il a dit aussi que le peuple, depuis 89, a joué à la politique comme les enfants aux soldats. C'est vrai... et c'est pourquoi l'existence de la République même..., enfin, un changement de régime politique, ne vaut plus un coup de fusil, ni un bulletin dévote.

Un toile couvrit sa voix.

— Enfin, quoi, elle peut crever... le ventre en l'air... comme les poissons! s'écria Mme Charpin, qui se répétait.

Gerberoy : — Tu tiendrais un autre langage, si tu avais vécu sous l'Empire et fait la Commode avec nous!

Charpin : — S'il avait eu la botte prussienne sur le ventre ! Colomès : — Il l'aura!

— Et pas même sur le ventre, au derrière, mon garçon, au derrière, prédit Mme Charpin.

Albert Malavaux laissa passer la rafale et poursuivit imperturbablement : « Que voulez-vous? Patrie et République, telles qu'elles nous apparaissent, ne nous représentent plus que la raison sociale sous laquelle une classe en exploite une autre. Supposons que les provinces perdues fassent retour à la France... En quoi la situation des travailleurs serait-elle améliorée?

— Une nation vit du prestige que lui donne la victoire, dit Gerberoy.

— C'est exact... en ce qui concerne la classe possédante, répliqua Malavaux le Jeune; mais le prolétariat... quel avantage retirera-t-il de ces hasards heureux? Aucun. La solde du soldat et le salaire de l'ouvrier sont les mêmes après qu'avant. Jamais le sang répandu n'a fait augmenter le prix de la main-d'œuvre civile ou militaire. Chair à canon et chair à fabrique sont les engrais au meilleur marché. Il n'y a qu'à se baisser pour en prendre. Eh bien ! non, assez de gaspillage! L'émancipation des travailleurs, préparée par votre Internationale, et retardée, en 70 et 71, par deux saignées, cette émancipation, le temps est venu de l'achever, sans coup férir.

— L'Internationale prêchait la République sociale universelle, voilà un idéal! articula Gerberoy.

— Nous visons moins haut, pour atteindre plus sûrement le but. Nous apercevons l'erreur que nos devanciers ont commise en s'insurgeant au cri de : vivre en travaillant ou mourir en combattant! La moitié de ça suffit. Qu'est-il arrivé,

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