CHAPITRE QUATRIÈME
— La moitié de notre programme est remplie, faites le reste, pierrots!
Albert se rebiffa : — On aurait pu croire que des partisans de l'action rapide iraient plus vite en besogne... et au plus pressé.
La discussion s'aigrissait : Fournery , conciliant, s'interposa.
— Écoute donc..., la Démocratie n'est pas toujours en train. Elle a sommeillé de Thermidor à 48... et du lendemain de juin jusqu'en 1863.
— Sommeillé en rêvant, dit Colomès.
— Et même en faisant de beaux rêves, d'accord ! Elle n'était pas accablée seulement de fatigue et de coups d'ailleurs. Il faut convenir que tous les gouvernements, quels qu'ils soient, ont réussi à l'endormir... pour l'opérer. La haute bourgeoisie républicaine, noblesse déjà séculaire, avec ses privilèges, n'est pas moins âpre à les défendre que n'importe quelle autre caste. Elle n'accorde jamais au travailleur que le strict nécessaire : le superflu serait subversif de l'ordre social. Je n'en crois pas moins fermement que la poussée révolutionnaire finira par faire éclater les cadres du vieux monde, ses formes politiques vermoulues.
— Bien sûr! redoubla Albert Malavaux. Il paraît que la jeunesse bourgeoise d'à présent a le goût de l'action, le sens de l'ordre et des réalités. Mais l'esprit réaliste, nous l'avons comme elle... et nous le lui ferons bien voir! La génération montante..., l'autre..., l'ouvrière, en Angleterre et en Allemagne, n'est pas non plus, d'ailleurs, résignée à son sort. Le travailleur anglais d'aujourd'hui ne chante pas plus le God save Ihe King que nous ne chantons, nous, à l'atelier : Un Français doit vivre pour elle... Un Français doit vivre pour lui.
— Et mourir? demanda Gerberoy. Qu'est-ce qui vaut, pour vous, la peine et la gloire de mourir ?
— Rien, répondit Albert.
— A la bonne heure!
— Ils sont inouïs!
— Ça n'est pas le culot qui leur manque! dit Mme Charpin, qui tenait encore au carreau du Temple par son vocabulaire.
— Mais oui, rien, accentua Albert. La peine est de vivre et la gloire d'améliorer notre existence.
— Par la grève générale et le sabotage, sans doute, insinua Charpin agressivement.
— Autre temps, autres armes. Nous n'avons pas à notre disposition, comme vous, les fusils de la défense nationale.
Incapable de se contenir davantage, Charpin déborda :
— Dites donc que la République est trop bonne fille. Si nous avions un gouvernement digne de ce nom... un gouvernement fort..., il aurait bientôt fait de vous mettre à la raison!
— Oh ! l'appel à la force, à la dictature, est lui-même bien chanceux!
— Ah!... Eh bien! qu'on me donne le pouvoir pendant huit jours, et je me charge de vous faire marcher, moi!
Il était debout, petit, édenté, écumant, dérisoire un peu, et triste infiniment.
Fournery vit ce qu'avait de pénible ce spectacle d'un ancien insurgé réclamant des mesures de rigueur contre une descendance à son image d'autrefois...; il tira Charpin par sa manche, en disant à mi-voix : « Hé là!... Hé là!... » Puis, tout haut, il ajouta :
— Tu te vantes, ami, tu te vantes. Albert veut dire que le peuple n'a plus maintenant que des intérêts de classe à défendre et qu'il ne se soucie pas d'offrir à la bourgeoisie régnante une nouvelle occasion de décapiter ce qu'elle appelle l'hydre de l'anarchie. Elle oublie que la particularité de l'hydre est d'avoir des têtes qui repoussent. Elle devrait pourtant s'en rendre compte en voyant nos sections dissoutes de l'Internationale se reformer en syndicats et réaliser l'union nationale des Associations libres préparant l'union universelle, où finiront par s'absorber, comme le voulait Bakounine, les Etats politiques autoritaires. Notre évangéliste à nous, Proudhon, se demandait si le peuple était capable de