‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 80 sur 175 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

constituer un centre d'action, expression de ses idées, de ses vues, de ses espérances... Le syndicat me paraît répondre à la question.

— Prends garde, Fournery, dit Gerberoy... Tu flattes la jeunesse : elle te dévorera.

Mais Fournery, bonhomme, secoua la tête : « Elle ferait un bien mauvais repas! Non, je ne flatte pas la jeunesse; je m'efforce de la comprendre, de dissiper les malentendus entre nous, de rattacher enfin le fil qui nous relie. Jeunes et vieux, ça ne veut pas dire chiens et chats. Je fais aussi bien mon éducation auprès de ceux qui ont vingt ans qu'auprès des hommes de mon âge. On n'a jamais fini d'apprendre. On a toujours le temps d'enseigner. Ce sont les occasions de s'instruire qu'il ne faut pas laisser passer. Je sais vingt métiers, mais il y en a cinquante et plus que j'ignore. L'expérience des vieux, la nôtre, c'est bien peu de chose. Nous sommes tous myopes, nous ne voyons pas plus loin que le bout de notre champ d'activité, qui est grand comme un mouchoir de poche. J'aime la jeunesse parce que je trouve en elle toutes les curiosités que je n'ai pas satisfaites.

— Et tous les appétits, grommela Charpin.

— Et tous les appétits sur lesquels nous sommes restés, oui, ma foi! »

Mais il n'arrivait pas à persuader ses amis. Chose singulière, ces vieux démocrates, internationalistes, pour la plupart, se refusaient à reconnaître leur petit-fils dans ce nouvel organe du prolétariat : la Fédération des Bourses du travail, qui substituait le Syndicat au Comité électoral et l'antagonisme de classe à la lutte des partis. Ils affectaient de croire que le syndicalisme réduit la question sociale à un débat d'intérêts corporatifs, à une tempête dans une marmite.

Ce fut Charpin qui exprima leur opinion à cet égard.

— Travailler moins et gagner davantage, n'est pas un idéal révolutionnaire.

— Sans doute, fit Albert; mais c'est le moyen d'en avoir un. L'idéal est du luxe. Une des joies de vivre et peut-être

la plus grande, est celle que procure le bien-être pour soi et pour les siens.

— C'est la révolution dans le pot-au-feu..., sans le clou de girofle que nous y mettions! claironna Gerberoy.

— Ayons le pot-au-feu d'abord, nous l'aromatiserons après.

— T'étoufTe pas, mon garçon! dit Mme Charpin.

— De conquête en conquête, nous parviendrons à être les maîtres du travail, de ses instruments, de ses fruits accumulés, de la richesse sociale, enfin!

— Sois donc franc, résuma Colomès. Votre programme à vous tient en quatre mots : se la couler douce!

— Et pourquoi pas? C'est curieux de toujours reprocher cette ambition au travail manuel et de ne jamais en faire grief à tous ceux dont c'est l'unique souci! La théorie du maximum de jouissances pour un minimum d'efforts, mais c'est dans la classe ouvrière qu'elle est le moins appliquée! Je ne doute pas de vos bonnes intentions ni de votre bravoure en 71, monsieur Gerberoy..., mais avouez tout de même... entre nous... que la Commune n'a pas été pour tout le monde une école de sacrifice et d'austérité.

— Avouez-le..., dit Phonsine, heureuse d'une détente au moment du dessert.

Gerberoy, auquel une bouffée de souvenirs montait à la tête, se mit à rire :

— Ah! c'est certain qu'on ne s'embêtait pas, au temps de la Commode... et de notre jeunesse!

Car c'était cela aussi, cet anniversaire, pour eux tous : l'anniversaire de leur jeunesse ou de ses derniers feux! Pour combien, l'insurrection n'avait-elle été qu'une partie de plaisir qui finit mal!

Mais Colomès leva l'index et dit : « Halte-là! » Il craignait que cette impression, dans mon esprit et dans celui d'Albert, ne diminuât un prestige acquis et ne profanât la cérémonie.

— Halte-là ! répéta-t-il. Qu'il y ait eu parmi nous des défaillances, je ne le nie pas. Que la Commune ait été l'oc-

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