‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 85 sur 175 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

toutes les publications de l'exil et les a lues, comme un contempteur de l'automne, qui conserverait les feuilles mortes.

Et n'est-ce pas, en vérité, l'automne de la proscription, que cette jonchée évoque?

« Si vous croyez que ça peut encore intéresser... »

Il m'interroge avec une sorte d'anxiété. Si je répondais non, il en éprouverait du dépit, certainement, car l'histoire de ces hommes est la sienne. C'est un miroir brisé, dont le plus petit morceau réfléchit un moment de sa vie.

Je le rassure donc :

« Mais oui, monsieur Colomès. »

Pour lui faire bonne mesure, j'ajoute : « C'est de l'Histoire. »

Et je sens que j'ai dilaté son cœur, où une passion sincère est à présent mêlée d'orgueil.

Les brochures étaient étalées autour de lui, sur le tapis. Je repris :

« Oui, c'est intéressant... ; néanmoins, vous connaissez ma méthode, fondée sur le conseil de Michelet. Votre témoignage à vous, qui n'avez rien écrit, votre témoignage oral, m'est infiniment plus précieux que ces libelles refroidis et ces polémiques éteintes. Je ne suis plus un carabin, pour travailler sur le cadavre. Autre chose est une belle opération sur un être vivant... comme vousl

Il se renverse en arrière et, assis sur les talons, s'écrie en riant :

« Eh bien! enlevez-moi ce que vous voudrez! Et allez donc! »

Il me passe les plaquettes une à une, pour faire durer le plaisir plus longtemps; mais un préambule lui parut nécessaire.

« J'ai approximativement fixé la fin de la lune de miel des proscrits à Genève, au moment où notre marmite, la Marmite sociale, fut renversée. A la vérité, il y avait eu déjà bisbille dans le ménage. A la fin de septembre 1871, s'était réuni le 5e Congrès de la Paix et de la Liberté. Au lendemain de la guerre franco-allemande et de la Commune, il avait

quelque chose d'assez burlesque. La ligue des Amis de la paix, essentiellement conservatrice, n'écoutait pas l'avertissement des socialistes, qui lui avaient dit en 67, au Congrès de Genève, illustré par la présidence de Garibaldi : « Comment ne comprenez-vous pas que la paix universelle est une chimère tant qu'il y aura des exploiteurs et des exploités, et comment la conciliez-vous, cette paix universelle, avec le maintien des armées permanentes? Elles sont la sauvegarde de vos intérêts et de vos privilèges, sans doute...; mais ces intérêts et ces privilèges perpétuent les conflits. Envisagez d'abord cet état de guerre permanent ou bien vous ne faites qu'amuser le tapis.

« On amusait le tapis, et les réfugiés étaient disposés à se désintéresser de l'intermède, lorsqu'ils apprirent que Belletriens et Zofîngiens, deux sociétés représentant la belle jeunesse des écoles, concertaient une démonstration contre nous. Les communards, au nombre d'une vingtaine, relevèrent le défi. C'étaient, si j'ai bonne mémoire, Lefrançais, Adolphe Clémence, Benoît Malon, Martelet, membres de la Commune; Gustave Maître, ex-commandant des enfants du Père Duchêne, Noro, Henri Bellenger, Louis Marchand, ancien rédacteur au Candide et délégué de la Commune à Bordeaux, Bayeux- Dumesnil, Gaillard père, Paulet, de Bordeaux; Sirdey, de Saint-Etienne; enfin les citoyennes Delhomme, André Léo et Paule Mink,1 avec son frère Minkawski, dit Gérard, personnage louche, dont l'exécution plus tard s'imposa. Je me joignis à eux en curieux.

« Louis Marchand portait des bottes à l'écuyère, le père Gaillard avait piqué à sa boutonnière une large cocarde rouge, au lieu des couleurs vaudoises, vert et blanc, qu'arboraient les congressistes; un flot de rubans rouges provocateurs ornait aussi le corsage de Paule Mink. On faisait moins attention à M,nt André Léo, coiffée en repentirs et dont la distinction rendait plus surprenante encore sa liaison déjà

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