CHAPITRE CINQUIÈME
Zurich, se rendait en Italie... où ne l'attendait pas un meilleur accueil qu'autre part. En 1873, tous les réfugiés qui se trouvaient à Gênes, Jules Guesde, Protot, Louis Marchand, Morel, Pillard et Fonteneau, furent traînés à la frontière, enchaînés deux à deux, dans un wagon cellulaire! C'était un sieur Griffon qui les avait représentés comme des internationalistes allant de ville en ville fomenter des grèves. Fonteneau, qui avait une hernie, mourut en arrivant, exténué, à Genève. Pauvre diable! Je le vois encore tombant littéralement chez nous... »
Sur le compagnon regretté, Philémon verse, comme une larme d'homme, un silence...; puis, il repart à franc-étrier contre des mouchards dont les noms, après trente ans écoulés, lui écorchent encore la bouche.
« Et vous savez..., pas d'erreur! Je le tiens de Razoua lui-même, à qui l'on n'en contait pas. Il avait établi leur dossier... Rien que des faits avérés. Nous les signalions par circulaire à nos amis de Londres et de Bruxelles, qui, de leur côté, nous mettaient en garde contre leur gibier... »
J'ai connu deux de ces anciens mouchards démasqués, et je ne puis m'empêcher de dire à Colomès que leur infamie ne les avait pas enrichis, loin de là!... Chez l'un, que j'allai voir un soir, à Grenelle, la clef était sur la porte, et je le surpris en train de faire revenir des oignons dans la graisse , pour son dîner. L'autre, qui de son prénom s'appelait Albert, a laissé par écrit — et je l'ai lu — l'aveu de ses turpitudes. Tous les deux menaient une existence misérable. Car le mouchard porte son châtiment. Il est condamné à n'avoir jamais plus de trente deniers pour vivre, somme à peine supérieure, et encore, aux cinq sous du Juif errant !
« Hélas! reprit Colomès, il n'était pas besoin d'agents provocateurs pour semer la zizanie entre nous ! Les communeux de Londres et les communards de Genève se défiaient, s'adressaient entre eux des injures et des cartels. La moitié de la proscription dénigrait l'autre moitié. Edmond Levraud, dit
le Grand bison, bon garçon pourtant, mais aigri par le mal de poitrine qui devait l'emporter, semblait faire la navette pour colporter les calomnies et les cancans. Ce fut l'époque des réunions orageuses, des enquêtes, des procès-verbaux, des jurys d'honneur et des exécutions sèches. Il y eut l'afTaire Jourde-Vermersch et l'affaire Cournet-Cluseret. Vermersch et Frédéric Cournet vinrent de Londres à Genève, le premier pour se battre en duel, à Veyrier, avec Lefrançais, et pour être battu, dans la rue, par Jourde. Nous étions convoqués en assemblée à la salle Schiess, aux Pâquis, pour laver Cournet des accusations portées contre lui par Cluseret, Fesneau et Levraud... Et chacun, naturellement, prenait fait et cause pour les siens. Une seule fois, je crois bien, en 1872, toutes les proscriptions furent d'accord pour exécuter deux renégats, les jeunes Lyonnais Albert Richard et Gaspard Blanc, qui, dans une brochure d'appel au peuple, avaient imploré le retour de Badinguet, empereur des ouvriers et des paysans! « Il y avait parfois des explications sur le trottoir. Cluseret y abordait le père Miot : « Vous dites, paraît-il, que j'ai été votre garde-chiourme en Afrique? » A quoi Miot répondait : « Dame! étiez-vous, oui ou non, lieutenant d'un détachement chargé de notre surveillance en Algérie , après le coup d'Etat, qui nous y avait envoyés? — Lieutenant, oui, et comme tel, bien obligé d'obéir... — Eh! mais, je n'ai pas dit autre chose! » Et Cluseret s'en allait penaud. Un autre jour, c'était Cceurderoy qui prétendait fermer au père Beslay la Société des proscrits, parce qu'il avait conservé la Banque de France à la réaction. Jusqu'aux évadés de Nouméa qui se bourraient, l'un d'eux, Ballière, reprochant à Rochefort de les avoir lâchés en Australie!... Enfin, il y avait le linge sale qu'on lavait en petit comité. A J.-B. Mounier, vieux républicain de Clamecy, qui se glorifiait de quatre années d'emprisonnement et de dix-sept ans d'exil, le tribunal correctionnel des réfugiés reprochait d'avoir accepté des hommes du 4 Septembre les fonctions d'inspecteur spécial à la gare de Bellegarde.