‹ Philémon, vieux de la vieilleChapitre 93 sur 175 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

« La proscription de Saint-Etienne instruisait le procès de Sirdey, soupçonné d'avoir fait trafic des armes distribuées par lui aux révolutionnaires stéphanois; et Faure accusait de trahison son concitoyen Durbize...

« Une commission lyonnaise se réunissait pour examiner le cas de Napoléon Clerc, dit Jules Frantz, qui usurpait la qualité de participant au mouvement communaliste.

« Bref, on faisait en Suisse la même chose qu'en Angleterre et qu'à New- York..., mais peut-être avec plus de discrétion, car jamais, à Genève, nous ne nous dégradâmes au spectacle affligeant que Vermersch et la bande adverse des trentetrois donnaient sur les tréteaux de Londres.

— Je le crois, disais-je à Colomès. Vous n'aimez pas Cluseret..., et pourtant je suis sûr que vous souscrivez aux conclusions de son mémoire contre Cournet, car vous aimez la vérité. L'oisiveté est le principal dissolvant des proscriptions. Sur trois cents réfugiés à Genève, une cinquantaine, toujours les mêmes, prétendaient régenter..., et c'étaient les paresseux, les inutiles, pareils aux taies que forment sur un étang des nénuphars rapprochés ou des glaïeuls en touffe. Vous croissiez, vous, sur les bords.

— Evidemment..., évidemment.

Colomès ne devait pas avoir, cependant, la conscience en repos, car il éprouvait aussitôt le besoin de me donner le change sur son rôle militant.

« Avouez tout de même qu'il était bien difficile aux plus sages d'entre nous de paraître indifférents aux événements : qui leur touchaient la fibre. En 1875, par exemple, la Suisse républicaine eut sa journée sanglante, comme la France, sous l'Empire, à Saint-Aubin et à la Ricamarie. Je veux parler de l'affaire du Gothard.

— Que la presse avancée appela le massacre de Gœschenen.

— Et c'en fut un ! déclare péremptoirement Colomès. Les i journaux de proie affectèrent de ne pas prendre au sérieux

les griefs qu'avaient invoqués, pour se mettre en grève, les Italiens occupés au percement du Gothard à Gœschenen, vers

la fin de juillet. Il n'est pas moins vrai que les miliciens, honnêtes sacs à vin et à douilles, heureux de profiter d'une occasion de tirer après boire, dispersèrent les attroupements à coups de fusil. Quatre morts et trois blessés restèrent sur la place..., et des blessés, soyez sûr qu'il y en eut davantage ; mais les Italiens cachèrent leurs victimes, comme ils faisaient fréquemment plutôt que de porter plainte, quand ils avaient joué du couteau entre eux. En tout cas, l'émotion fut grande, en Suisse, à la nouvelle de ce crime. On organisa des assemblées populaires; on ouvrit des souscriptions auxquelles les proscrits ne se contentèrent pas de verser leur obole. Félix Pyat enveloppa celle de Londres dans une de ces belles lettres qui, à lui, ne coûtaient que la peine de les écrire. Mais les réfugiés de Genève avaient un autre devoir à remplir. Quatre des leurs étaient employés au Gothard : à l'administration centrale d'Altorf, Dessesquelle, archiviste, et Maxime Vuillaume, secrétaire général de Louis Favre, l'entrepreneur coupable selon nous d'avoir fait réprimer la grève manu militari; un sieur Chain, huissier, sous la Commune, qui tenait une cantine à Gœschenen ; enfin, J.-B. Dumay, l'exmaire du Creusot, ouvrier tourneur, puis secrétaire, aux ateliers d'Airolo. On les mit en cause, on leur demanda des explications... et ce fut encore motif à sentences arbitrales.

— Vous passiez le temps. Pour les proscrits tout est là : passer le temps. Appliquons-leur ce beau vers de Desbordes- Valmore :

On dirait que je vis en attendant de vivre!

Ce n'est pas un de vos poètes de l'exil qui eût trouvé cela 1

— Non... quoiqu'ils ne soient pas tous à mépriser.

— Somme toute, la proscription n'en comptait qu'un du cru... et ce n'est ni le vieux Hogeard, ni le jeune Robert Caze, ni l'insignifiant Adolphe Carcassonne, ni le brave Charles Keller, qui n'avait encore publié que Le Chanl des Travailleurs...; ni même Verlaine, qui fut si peu de la Commune et

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