CHAPITRE V
enfin cherchaient à traverser le Tibre dans des barques; quelquesunes coulèrent à fond, tant elles étaient surchargées. Un détachement espagnol commit la maladresse de s'engager sur le pont Saint-Ange; il dut rebrousser chemin, car le feu de l'artillerie rendait impossible toute attaque par là (1).
Quel avait été jusqu'ici le rôle de Rence de Geri? Lors de l'assaut, il avait repoussé un premier choc, et avait essayé, mais en vain, de défendre un autre point avec Alphonse de Ligny. Celuici blessé, Rence se retira en toute hâte au delà du pont du Borgo, dont il fit fermer la porte. Pendant ce temps, le pape parlait de capituler. Guillaume du Bellay lui conduisit Bérard de Padouë, capitaine de 200 chevau-légers, et un enseigne qui lui apprirent la mort du connétable, espérant ainsi lui rendre quelque courage. De leur côté, les Romains ne songeaient plus qu'à leur sauvegarde personnelle. Rence convoqua au Capitole le conseil de la ville; il se faisait fort de protéger le Transtevere si on mettait à sa disposition un certain nombre d'hommes sûrs, si on empêchait les Colonnois d'entrer dans Rome et si l'on coupait les ponts derrière lui. On fit le contraire de ce qu'il proposait. La porte Saint-Jean fut ouverte aux Colonnois, les pires ennemis de Clément VII; les ponts furent conservés et ne servirent qu'à favoriser la déroute des fuyards (2). Le témoignage de du Bellay semble prouver qu'il eut quelque velléité de résister.
La prise de la cité Léonine ne suffisait pas encore pour garantir les Impériaux contre un retour offensif des Romains ou contre les secours qu'aurait pu leur amener l'armée de la ligue. Comme les troupes se disséminaient pour se livrer au pillage, Philibert et Jean d'Urbina, capitaine espagnol, en rassemblèrent tout ce qu'ils purent, afin de les avoir sous la main en cas d'alerte. En outre, l'abbé de Najera établissait des postes d'observation près du Tibre. Les principaux chefs se réunirent ensuite dans le but de délibérer sur la situation. Il s'agissait avant tout de pourvoir provisoirement au remplacement du connétable. Les uns étaient d'avis qu'il fallait offrir le commandement à Lannoy; en sa qualité de vice-roi de Naples, il aurait le prestige indispensable pour remplir cette haute
(1) Bco.naparte, loe. eit.t p. 345-347; Schulz, p. 406-107. (t) Dorez, p. 61-62.
situation, bien qu'il fût antipathique aux lansquenets. Mais le prince d'Orange déclara que Bourbon l'avait désigné lui-même pour son successeur; il ne reconnaîtrait pas Lannoy comme cher, mais plutôt le duc de Ferrare (1). Jean d'Urbina dit qu'il verrait avec plaisir Philibert à la tète de l'armée. Son avis prévalut, et le prince fut agréé, plus à cause de sa personnalité et de l'appui qu'il avait chez les Allemands que de son autorité sur les autres capitaines, jaloux de lui (2). Aussi dans les rapports qui, à la suite de ces événements, furent adressés de Rome à l'empereur, le priait-on de nommer un capitaine général. Philibert avait surtout contre lui le parti espagnol, et, dans ce parti, l'abbé de Najera et Gattinara, qui, plein de confiance en son propre mérite, espérait un peu que Charles-Quint jetterait les yeux sur lui. Du Guast nourrissait secrètement de pareilles prétentions (3).
En même temps, un conseil de guerre ou conseil impérial fut institué. Il était composé du prince d'Orange, de Fernand d'Alarcon, de Conrad de Berne! berg, de Melchior de Frundsberg, de Fernand de Gonzague, de l'abbé de Najera, du comte Louis de Lodrone,
(1) Voir à ce sujet la lettre de Barthélémy de Gattinara à l'empereur, du 8 juin, dans Villa, p. 193; le recueil Milanesi, p. 516, et la lettre de Perez è Charles-Quint, du 27 mai, dans Gayangos, p. 217 et 218.
(2) Le chant de guerre des troupes du connétable se terminait par ce refrain :
Silence à vous, César, Annib&l et Scipion, Vire la gloire de Bourbon !
D'après Brantôme, GEuvret complète*, t. I, p. 268-269, celui, plus ou moins authentique, de l'armée de Philibert était :
Ouand le bon prince d'Orange Vist Bourbon qui estoit mort.
Criant : Sainct Nicollas !
11 est mort, saine te Barbe!
Jamais plus ne dist mot, A l)ieu rendit son ame.
Sonnez, sonnez, trompettes, Sonnez tons a l'assaut ; Approchez vos engins, Ahb.it te/ ces murailles :
Tous les biens de» Romains Je vous donne au pillage.
(3 Sur ces compétitions, consulter la curieuse lettre de Philibert, du 22 juillet. Pièces justificatives, n" 72, et la lettre signée de Hugues de Moncade, de du (Jiiiist et d'Alarcon. V. aussi p. 107. Il sera plusieurs fois question, dans ce récit, de l'antipathie plus oti moins dissimulée de du Guast à l'égard du prince.