‹ Philibert de l'OrmeChapitre 46 sur 93 · COLONNES FRANÇAISES PROVENANT DES TUILERIES · texte numérisé non relu

COLONNES FRANÇAISES PROVENANT DES TUILERIES

Au jardin des Tuileries.

fants, les parents et serviteurs qui veulent du mal à l’architecte, et « ne scavent pourquoy, sinon qu’ils ont peur que la marmitte se diminue ». Voici les trésoriers et contrôleurs, « tels officiers qui manient les deniers des seigneurs pour en farcir leurs bouges ». Voici surtout l’architecte en personne, ou plutôt Philibert de l’Orme, car dans toutes ces peintures c’est lui qui se met en scène en disant : « J’ai vu et expérimenté. »

L’œuvre tout entière est du même ton, et c’est pourquoi, en dehors de sa valeur technique, elle est restée si vivante, si attachante, si populaire. Beaucoup ont composé des traités sans mériter le titre d’écrivain. On ne peut refuser ce mérite à de l’Orme : il nous a donné les mémoires d’un architecte, comme Montluc ceux d’un homme de guerre, du Bellay ceux d’un homme d’État1.

Ce point de vue tout moderne et tout littéraire n’a pas dû, on le conçoit, frapper beaucoup les contemporains. Mais l’ouvrage s’est imposé par d’autres qualités tout aussi précieuses que les lecteurs du seizième siècle ont trouvées, pour ainsi dire, distribuées en parties égales dans les onze livres. D’une part, des notions aussi complètes que possible sur la décoration néo-classique, sur l’antiquité gréco-romaine que l’auteur appelle « la vraie architecture » ; de l’autre, les conseils d’un technicien

i. Lemonnier (H.), loc . cit., p. 127.

LES MAITRES DE L’ART

consommé, convaincu de l'importance du côté matériel de son art, apte à faire profiter ses confrères du fruit de son expérience.

Chose curieuse! Cette dualité se trouve nettement indiquée par la division de l'œuvre. Parcourez les quatre premiers livres. Au premier, des conseils généraux pour ceux qui veulent bâtir; au second, des notions sur le nivellement, les tracés de plans, les fondations; au troisième, des plans de caves, de celliers, de cuisines; au quatrième, un véritable traité de stéréotomie, avec toutes sortes de traits « pour les trompes, les voûtes, les montées d’escalier ».

A partir du cinquième, il n’est plus question que d'antiquité, de colonnes toscanes, doriques, ioniques. Vitruve parle en oracle. Un livre entier, le sixième, est consacré à l'ordre corinthien; le suivant ne parle que de l’ordre composite, avec une longue digression sur les colonnes françaises de l’invention de l’auteur (pl. XII); le huitième traite de l’application des ordres aux grands édifices, châteaux, palais, arcs de triomphe, portes de villes.

Avec les modèles de lucarnes qui terminent ce huitième livre, les dessins de cheminées qui composent le neuvième, le praticien reparaît. Le volume se ferme sur la réimpression des Nouvelles inventions où il n’est plus question d’antiquité.

Faut-il s'en étonner? La langue elle-même subit ce dédoublement. Le français de Rabelais, que

Fauteur manie pourtant avec une louable dextérité, ne lui suffit plus quand il s’attaque à l’architecture classique. Pour infuser dans son œuvre toute cette avalanche d’antiquité, son vocabulaire naturel devient impuissant. Les mots lui manquent. Il en crée de nouveaux. A l’imitation de son ami Joachim du Bellay, il « amplifie la langue par l’imitation des anciens auteurs. »

« Lecteur », dit-il en tête du cinquième livre, « je te prie ne trouver estrange si je use quelquefois en ce discours de mots grecs, latins, italiques ou autres. Car pour dire vérité, nostre langue françoise, en l’explication de plusieurs choses, est si pauvre et stérile que nous n’avons mots qui les puissent représenter proprement si nous n’usurpons le langage et mot estranger ou bien que nous usions de quelque longue circonlocution 1 . »

Et voilà le jargon savant d’entrer en danse! Il n’est question que d’architrave, d’épistyle, de cryptoportique, d’hémicycle, d’hermyle, de stylobate, de zophore, de métope, de triglype, de thore, de parastate, de mutule, de portique tétrastyle ou hexastyle. Involontairement on songe au cénacle de Châteaubriant, et l’on s’attend à voir entrer maître Pihourt sur sa grande jument pour souffler sur ce pédantisme d’école, et payer ce beau discoureur de mots nouveaux en monnaie de singe.

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