Laborde (de), Comptes des bâtiments du roi, II
LES MAITRES DE L’ART
tages relativement minimes, ne nous montrons pas du moins injustes envers eux en leur refusant le seul titre auquel ils aient incontestablement droit : celui d’initiateurs. Nous conviendrons ensuite très volontiers que jamais éducateurs à aucune époque ne rencontrèrent disciples plus indociles.
Qu’il est faible, en effet, l’apport d’antiquité classique dans ce demi-siècle d’architecture qui s’étend de 1495 à 1545! Ne parlons pas des monuments religieux. Les abbés commendataires ne songent qu’à percevoir les revenus et pas du tout à rebâtir les édifices conventuels1. L’époque n’est plus aux églises monastiques, et encore moins aux cathédrales. Saint-Eustache est peut-être la seule église de cette époque construite de fond en comble. Si l’on entreprend une œuvre nouvelle, c’est une chapelle, un portail, un clocher, des agréments intérieurs. Les grands dignitaires du clergé préfèrent consacrer leurs ressources à élever des châteaux ou des maisons de plaisance. Georges d’Amboise, Jean Le Veneur, Georges d’ Armagnac, Geoffroy d’Estissac, Jean de Langeac, Jean du Bellay, aucun de ces prélats bâtisseurs n’a attaché son nom à une grande création religieuse. Il faut un
1. Philibert de l’Orme ne se décida à reconstruire son abbaye de Saint-Barthélemy de Noyon, démolie pour la défense de la ville en 1557, qu’après un arrêt du Parlement.
arrêt du parlement de Bordeaux pour décider Léonard et Antoine de la Rovère à faire poser quelques assises à la cathédrale d’Agen.
En revanche, le désir de paraître, la richesse générale, le besoin de bien-être, engagent courtisans et seigneurs à se créer des demeures plus agréables et plus luxueuses. L’architecture civile s’épanouit comme elle ne l’a jamais fait encore, et c’est dans ce merveilleux écrin de richesses monumentales que s’opère insensiblement l’évolution italo-classique, fidèle aux ordonnances gothiques pour la forme et la distribution des édifices, partagée pour la décoration et l’enveloppe extérieure entre les traditions du moyen âge et les éléments nouveaux empruntés à l’antiquité.
Voyez-les, ces châteaux de la pré-Renaissance! Leurs plans diffèrent à peine de ceux du quinzième siècle qui reproduisaient eux-mêmes presque sans changement ceux du moyen âge. Certains ont gardé l’apparence féodale, à peine ouverts à l’extérieur, avec de grosses tours crénelées aux angles de jonction, d’autres tours plus petites pour encadrer la porte d’entrée munie de son pont-levis. Beaucoup conservent l’escalier à vis dans une tourelle en hors-d’œuvre. Partout règne victorieusement l’arc surbaissé, l’arc en anse de panier.
La disposition traditionnelle des toitures résiste
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encore mieux. En Italie on ne voulait rien voir apparaître au-dessus de la corniche, considérée comme le couronnement de l’édifice. En France au contraire, loin de s’abaisser, les toitures semblent s’élever davantage avec la Renaissance. Sur le ton sombre de l’ardoise, lucarnes flanquées de clochetons et de pinacles, cheminées colossales, décorées avec une incroyable profusion de sculptures, viennent détacher leur blancheur et composer pour ainsi dire un second édifice au-dessus du corps de logis (pl. II).
Dans la décoration, enfin, loin d’appliquer du premier coup les ordonnances rigoureuses, les justes proportions des Italiens néo-classiques, les maîtres de l’œuvre n'adoptent que pièce à pièce et au seul gré de leur fantaisie, les motifs de l’antiquité. Tout d’abord l’ensemble reste gothique. C’est à peine si l’on se laisse tenter par un pilastre, une guirlande, une gracieuse arabesque, des enfants nus folâtrant dans le feuillage. Puis vient le tour des oves, des candélabres, des palmettes, des grotesques, des grecques, des bucrânes, des rosaces. Bientôt l’appareil complet des ornements grecs et romains s’étale sur les façades l. Mais à l’exemple de leurs prédécesseurs du moyen âge qui