‹ Philibert de l'OrmeChapitre 51 sur 93 · Architecture, fol. 6, 19 v®, 107, 142 v · texte numérisé non relu

Architecture, fol. 6, 19 v®, 107, 142 v

LES MAITRES DE L’ART

inventions qui ne tiennent par quelque côté à la tradition médiévale. Les colonnes françaises en plusieurs morceaux, avec moulures et ornements annulaires pour dissimuler les commissures, imaginées pour « la nécessité où il se trouvoit de ne pouvoir recouvrer complètement et sans grands frais des colonnes toutes d’une pièce », qu’est-ce autre chose que les piliers du treizième siècle en plusieurs morceaux, à Charlieu, à N oyon et ailleurs ? Ses toitures en charpentes multiples, où des centaines de petites poutrelles, enchevêtrées les unes dans les autres et reliées entre elles comme nos fermes métalliques, remplacent les énormes poutres du moyen âge si difficiles à trouver et si lourdes pour l’édifice, en quoi diffèrent-elles des toitures surélevées du quinzième siècle? Pas un instant de l’Orme ne songe à remplacer ce panache de l’architecture française par des toitures plates à l’antique ou à l’italienne, comme il l’avait vu faire sous ses yeux à Saint-Germain-en-Laye. Pas un instant il ne songe à appliquer son invention aux toits en terrasse, excellents sous le ciel de Rome, souverainement déplacés dans le climat pluvieux de l’Ile-de-France.

Nous en arrivons ainsi à dégager un des côtés les plus caractéristiques du talent de Philibert de l’Orme : l’esprit pratique. Certes il n’entend pas transiger avec sa doctrine, mais à chaque pas, il laisse la réalité des faits lui donner une entorse. Ce n’est pas un théoricien qui écrit : c’est un praticien

qui destine ses conseils à des constructeurs français contemporains d’Henri II ou de Catherine de Médicis.

Voyez s’il ne songe pas à tout! Au choix du terrain, ni trop sec, ni trop humide, ni trop en plaine, ni trop en montagne, « une petite colline qui ne soit ni trop haute, ni trop basse, et battue parfois de quelque douce haleine de vent suave » ; à l’eau potable, qu’il veut « claire, pure et subtile... ne laissant aucun limon en son vaisseau » après ébullition ; à l’exposition, qu’il faut modifier selon les climats et qui n’est pas la même pour la Provence et l’Ile-de-F rance ; à la clarté des appartements, qu’il faut distribuer à profusion par de hautes fenêtres. Et pour bien marquer quelle importance il attache à ces prescriptions générales, il conclut en ces termes : « De sorte qu’il vaudroit mieux à l’architecte, selon mon advis, faillir aux ornements des colomnes, aux mesures et fassades (ou tous qui font profession de bastir s’estudient le plus) qu’en ces belles reigles de nature qui concernent la commodité, l’usage et proufit des habitants et non la décoration, beauté ou enrichissement des logis, faictz seulement pour le contentement des yeux sans apporter aucun fruict à la santé et vie des hommes 1 . »

Quant à la construction proprement dite, nous l’avons vu, c’est un guide incomparable. On sent

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