I. Nouvelles inventions , fol
bourez d’un ouvrage et sculpture fort excellente et très bien faicte. Aux costez par le dessus des petites portes, sont terrasses enrichies à l’entour de tables d’attente, estants de marbre noir avec leurs entrelas, au lieu de balustres qu’on a accoustumé de mettre aux terrasses pour servir d’appuis. Vous voyez par le dessus de la grande porte au plus hault, un ornement tout faict de belle pierre blanche de Vernon, et de marbre noir aux tables d’attente.
« En ce lieu mesme se voit une monstre d’horloge pour marquer et représenter les heures par le dehors du chasteau, et aussi par le dedans, où il y a d’avantage une face et figure d’astralabe et planisphère avecques son zodiaque, estant accompagné des douze signes, et du mouvement journel de la lune par iceux, comme aussi des estoilles errantes, ou planètes. Oultre les deux monstres des heures, il y a sonnerie laquelle précèdent, aux heures, demies heures et quarts d’heures, les abbois de quatre limiers au lieu d’appeaux, qui semblent abbaier contre un cerf estant eslevé par dessus les monstres du dit horloge. Et pour autant que la nature du cerf est de frapper du pied quand il entend l’abboy des chiens, on a faict qu’après que les dicts chiens ont faict les appeaux des heures, le cerf les frappe du pied et fait ouïr les heures 1 » (pl. VI et IX).
I. Architecture, fol. 246 v°. — - On voit, sans trop de surprise, que de l'Orme ne nomme pas Benvenuto Cellini.
LES MAITRES DE L’ART
Certes nous admirons, nous aussi, tant d’ingénieuses inventions et d’efforts consciencieux pour atteindre l’originalité dans un monument inspiré de l’antiquité. Mais sommes-nous bien sûrs qu’il ne se glisse pas une pointe d’affectation et de mauvais goût dans cet ensemble un peu bizarre et à tout prendre assez gauche, et ne devons-nous pas réserver notre émerveillement pour la Nymphe couchée de Benvenuto Cellini, que François Ier destinait à Fontainebleau, et qu’Henri II offrit à la favorite pour en faire le principal ornement du portail d’Anet 1 ?
Tous ces travaux occupèrent de l’Orme et son frère pendant environ six ans. En 1554, date portée sur la cloche de l’horloge du portail, l’œuvre était assez avancée pour que la cour pût séjourner à Anet. L’ambassadeur d’Angleterre déjeuna dans la galerie le 22 mars, et visita les curiosités du château « si somptueuses et si princières » qu’il n’en avait « jamais vu de semblables 2 ». Tout devait être achevé au mois de juin quand Jean de l’Orme reçut la charge de visiteur des places de Bretagne. La duchesse de Valentinois pou-
1. Ce bas-relief est au musée du Louvre. Deux Victoires tenant des flambeaux, également du faire de Cellini, l’accompagnaient dans des écoinçons placés au-dessus du tympan. Elles ont disparu. Dimier, Un ouvrage perdu de Cellini. Revue de V art ancien et moderne, juin 1898.
2. Proces-verbaux de la Société archéologique d* Eure-et-Loir , 1880, p. 68. — Discours de M. Merlot.
vait être fière de son œuvre : elle possédait une demeure si merveilleuse « que la maison dorée de Néron n’eûst sceu estre ni plus riche ni plus belle 1 » .
La fièvre de la construction n’abandonna pas cependant pour cela la favorite. Dès l’année suivante son caprice l’entraîna sur les bords du Cher, et elle songea à tenter une aussi brillante métamorphose dans ce château de Chenonceaux qu’elle tenait de la générosité de son royal amant. Un parterre sans rival occupait déjà la rive droite du fleuve : l’autre rive plus accidentée et mieux ombragée, arrosée d’un ruisseau et de belles fontaines, la tentait à son tour. Elle résolut de relier les deux bords par un pont.
Au printemps de 1555, Philibert de l’Orme vint faire les sondages, et dès le début de l’année suivante Pierre Hurlu, maçon de Montrichard, commença les travaux sous la direction de Jean de l’Orme. Mais le maître d’œuvre tourangeau, il faut bien croire, ne se montra pas à la hauteur de sa tâche, car dès le mois de juillet 1556 l’abbé d’Ivry envoya pour l’aider Jean Philippon de Vienne, maître appareilleur, au salaire relativement élevé de dix sols par jour. Il annonça ce nouveau choix au contrôleur de la duchesse par une lettre auto-
1. Relation du voyageur Gabriel Simeoni, 1557. — Cité par Vachon, Philibert de l’Orme, p. 37.
LES MAITRES DE L’ART
graphe dont l’original est conservé aux archives du château :
Monsieur le recepveur [et maistre] Anthoine Barbier, je vous ay escript ces jours [pass] és pour la paine où je suis et grand peur que j’ay que les ouvrages du pont que faict faire ma Dame ne soient bien faictz, et ne faict que penser la façon comme on y pourra remédier. Je me suis advisé, pour ne point rompre le marché à maistre Pierre Urlu, de envoyer le présent porteur Jehan de Vienne pour estre aparelieur et se prendre garde que les choses soient bien faictes, attendant, comme l’on luy a monstré, que maistre Jehan Chalineau y soit, et pour ce luy ai ordonné par la vertu de la présente dix solz tous les jours comme l’on travaille, sans compter les festes, que vous lui fairez baillier et payer; vous luy fairez autant bailler des deniers de ma Dame. Cependant que le temps est propre, faictes diligence qu’il puisse diligemment fonder et tirer la maçonnerie hors de l’eau devant qu’elle croisse. Espérant que vous fairez bien votre debvoir, je ne vous fairez plus long discours, sinon que je prie nostre Seigneur, monsieur le recepveur et maistre Anthoine Barbier, qu’il vous doint [ce que] désirez. Donné ce XVIII de julliet.
Vostre melhieur amy,
Delorme, abbé d’Ivry 1 .
L’incapacité de Pierre Urlu tenait sans doute à son état de santé : il mourut dans le cours de
1. (Suscription) : A Monsieur le Recepveur de ma Dame la duchesse de Valentinois et à maistre Anthoine Barbier. A Chenonceau. Publ. par l’abbé Chevalier, Archives royales de Chenonceaux, p. 1.