L. Charvet, loc. cit., p. 42 et suiv
LES MAITRES DE L’ART
savait certainement, le grec dont il devait posséder quelque teinture, — le fils du maître de l’œuvre lyonnais se fit un bagage scientifique encore peu usité de son temps. Il apprit la géométrie, l’arithmétique, l’astrologie, un peu de philosophie naturelle — entendez physique et sciences naturelles — et même, il n’en faudrait pas jurer, quelques notions de médecine au grand hôpital de Lyon l. Il poussa en même temps assez loin ses études théologiques pour conquérir le grade de bachelier en décrets.
Tant de savoir, puisé comme de juste à l’érudition classique, devait convertir Philibert au dogme de l’antiquité rénovée. La fréquentation des exilés florentins, qui avaient trouvé sur les bords du Rhône une seconde patrie, les récits enthousiastes des voyageurs et des combattants qui s’arrêtaient à Lyon, étape obligée de l’itinéraire d’Italie, l’afflux incessant de livres, d’objets d’art, d’antiquités, des mille produits de la civilisation d’outre-monts, achevèrent d’enflammer sa jeune imagination. Il se mit en route dès 1533 pour aller étudier sur place le monde romain disparu. Nous pouvons lui supposer vingt à vingt-deux ans, ce qui reporterait sa naissance vers 1510 2.
1. Cf. chap. iv, p. 100. Ce sont les qualités que de l’Orme exige de l'architecte : il est à croire qu’il les possédait.
2. C’est la date adoptée par M. Léon Charvet. N’oublions pas que dans son Instruction, écrite en 1559, de l’Orme parle
Quelle impression profonde dut causer au jeune étudiant la vue de Rome, et combien son émotion dut dépasser celle des humanistes — Rabelais ou Érasme - — qui venaient y chercher l’antiquité littéraire sans songer à arracher son secret à l’antiquité monumentale! Quel spectacle unique pour un amant du passé! A côté des palais de la jeune Renaissance, un chaos de ruines et de monuments verdis par le temps, de grands espaces déserts où des pans de murailles se dressaient au milieu d’un éboulement de colonnes et de statues, une Pompéi grandiose, où, sur l’emplacement des anciens temples, chèvres et bœufs se vautraient dans l’herbe épaisse. Non seulement nul ne prenait soin de relever ces frises, ces portiques, ces entablements, mais encore le vandalisme populaire brisait, pour en faire de la chaux, les plus beaux ouvrages de l’antiquité. C’est au point « qu’on ne voyoit rien de Rome que le ciel sous lequel elle avoitesté assise et le plan de son gîte... Le monde, ennemi de sa longue domination, avoit premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable, et parce qu’encore tout mort, ranversé et desfiguré, il lui faisoit horreur, il en avoit enseveli la ruine mesme l. »
Dès ses premiers pas, de l’Orme se grisa d’an-
de sa « barbe blanche », ce qui lui suppose bien une cinquantaine d’années.