‹ Philippe Aubert de GaspéChapitre 7 sur 10 · BiMoffraphië, François de Bierimlle (14 novembre · texte numérisé non relu

BiMoffraphië, François de Bierimlle (14 novembre

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loisirs, une rame de papier; et je compte assez sur votre héroïsme pour croire que vous écouterez lire tout ce fatras sans broncher.

" Soyez le bienvenu, mon ami, lui dis-je. Quelles charmantes veillées nous allons passer ensemble !

" — Ecoutez, je compte sur votre entière franchise. Si, après lecture, vous trouvez que mon œuvre ne vaut rien, dites-le-moi sans ambage, nous jetterons tout cela au feu, et il n'en sera plus question.

" J'acceptai cette offre avec promesse d'impartialité ; mais j'avoue que j'étais loin de m'attendre à l'agréable surprise qui m'était réservée. L'esprit et les talents de mon ami m'étaient connus depuis longtemps ; mais je n'aurais jamais soupçonné, dans un vieillard à cheveux

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blancs, tant de fraîcheur d'âme et de vivacité d'imagination : en un mot, les fleurs épanouies du printemps sous la neige des hivers.

" Durant plusieurs soirées, j'écoutai le drame émouvant qu'il déroula devant moi, avec une surjDrise et une émotion toujours croissantes. Plus d'une fois, j'interrompis le lecteur par mes applaudissements.

" À peine eut-il laissé tomber de ses mains le dernier feuillet du manuscrit, que je me jetai à son cou :

u Merci ! m'écriai-je avec enthousiasme, merci mille fois au nom des lettres canadiennes ! Votre livre est une conquête pour notre littérature. Je vous promets un succès qui dépassera vos espérances.

" Ce vieillard auteur, c'était M. de

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Gaspé. Ce livre, c'était les Anciens Canadiens.

" Le publie connaît le reste. " M. de Gaspé, n'ayant aucune expérience de la correction des épreuves, m'avait prié de lui venir en aide dans cette besogne ordinairement assez ennuyeuse. Ce fut pour moi une bonne '.fortune et une source de jouissances. Je ne me souviens pas avoir goûté de plaisirs intellectuels qui aient laissé dans mon esprit de plus agréables impressions que celles que j'ai éprouvées durant ces soirces de 1862.

M. de Gaspé n'avait pas encore* commencé sa lecture, que déjà les souvenirs s'échappaient de sa mémoire comme des volées d'oiseaux. Il approchait de la grille, dont il aimait la flamme vive et gaie, une petite table en acajou sur

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laquelle il écrivait toujours et qu'il affectionnait.

— Cette petite table, me disait-il, est un vieux meuble de famille, avec lequel j'ai été élevé, et qui servait toujours à * ma mère. C'était un précieux souvenir pour elle ; car elle l'avait reçue en présent de Lady Dorchester. Aucun gouverneur anglais n'a laissé en Canada un # meilleur souvenir que Lord Dorcliester, surnommé l'ami des Canadiens. Lady Dorchester était une grande amie de ma tante François Baby, chez laquelle elle venai| fréquemment passer la soirée, sans cérémonie, dans la maison que ma tante occupait alors, à l'endroit où s'élève aujourd'hui le palais archiépiscopal.

Les deux filles de Lady Dorchester, Lady Carleton et Lady Ann avaient coutume de venir passer une partie

de l'été au manoir de Saint-Jean.

Rien n'était plus simple que les habitudes de ces nobles demoiselles : une soucoupe de lait caillé leur servait de collation tout aussi bien que les mets recherchés de la table de leur père.

C'est en souvenir de ces rapports d'amitiés que Lady Dorchester avait donne à ma mère cette petite table en acajou.

Chaque passage des Anciens Canadiens suscitait dans l'esprit- de M. de Gaspé des commentaires intarissab T es sur les -hommes et les choses d'autrefois.

Je puis affirmer t qu'il n'y a presque pas une ligne de cet ouvrage qui n'ait sa réalité dans la vie de notre peuple.

C'est là son grand mérite et ce qui le fera vivre.

L'âme ardente et impressionnable de M. de Gaspé s'exaltait au souvenir de

tous ces morts qu'il réveillait : sa voix sonore devenait vibrante, et souvent l'émotion étouffait la parole dans sa poitrine. On comprend qu'une pareilc conception, sortie des entrailles, arrachée du cœur comme le cri d'un mourant, devait nécessairement produire une profonde émotion. Aussi le public canadien, dont l'âme est encore jeune, et, Dieu merci ! n'est pas encore blasée comme celle des vieilles sociétés, entendit ce chant mélancolique qui lui arrivait comme une voix d'outre tombe, et répondit par un cri d'enthousiasme.

En quelques mois, la première éditiondes Anciens Canadiens fut enlevée et une secondé la suivit de près.

Toute la presse canadienne retentit des éloges les plis flatteurs. Un jeune écrivain distingué, M. Nazaire Petit, résumait ainsi son appréciation.

" Nous défions aucun Canadien, arni de son pays, de lire par étapes le beau livre que vient de faire paraître M. de Ga?pé.

" Ouvrez-le, ne fut-ce que par désœuvrement : et vous voilà pris. Le plaisir que vous donnera un chapitre tous poussera malgré vous dans le chapitre suivant. C'est une faim qui augmente à mesure que tous avancez. Il faut marcher, il faut courir. Les yeux suffisent à peine à dévorer les pages, les doigts à tourner les feuilles. Et après avoir traversé le volume, ventre à terre, la fin arrive, et vous dites : mais c'est impossible, je viens de commencer.

" C'est que M. de Gaspé a un talent de narrer inimitable. Souvent, en quelques lignes, il vous présente un tableau

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où rien ne manque, où tout est parfait, description, narration, dialogue. Vous ne voyez pas la main de l'auteur ; c'est la scène elle-même qui passe sous vos yeux, rapide comme l'éclair. "

A la sollicitation d'un des rédacteurs delà Minerve^ j'écrivis pour cette feuille (21 avril 1863) l'appréciation suivante des Anciens Canadiens.

" Pour donner une juste idée du livre de M. de Gaspé, nous voudrions faire partager à nos lecteurs une partie des jouissances que sa lecture nous a fait éprouver. Qui de nous, en rêvant aux grandes époques de notre histoire, n'a forme le désir de voir quelque plume éloquente s'emparer de ces drames si palpitants d'intérêt, et les faire revivre avec tous leurs détails intimes, leurs péripéties étranges, leurs caractères et leurs

physionomies toujours si originales 1 Qui n'a souvent regretté de voir les anciennes mœurs s'altérer et s'effacer peu à peu sans que rien ne puisse nous en rappeler plus tard les souvenirs ? Combien de fois surtout n'a-t-on pas désiré, avant que les dernières traditions se soient éteintes, de voir retracer, dans une sorte d'épopée nationale, les grandes luttes de la conquête, ce'te époque la plus remarquable de notre histoire ? Et si alors quelqu'ami était venu nous dire:

cette œuvre que non s avons si souvent rêvée, si longtemps attendue, nous la possédons maintenant ; avec quel bonheur, avec quel enthousiasme n'aurionsnous pas salué son apparition ?

" Eh bien ! aujourd'hui nous pouvons dire que notre littérature vient d'être dotée d'un de ces précieux ouvrages qui

immortalisera, avec toutes ses traditions et ses souvenances, ses gloires et ses larmes, la pins glorieuse page de notre histoire.

" Et ce qu'il j a d'étonnant, c'est que c'est à un vieillard de soixante-seize ans que*nous devons cette œuvre nationale.

" Ceux-là surtout qui ont eu occasion de connaître la personne et la vie de l'auteur éprouveront un charme particulier en le lisant ; car les Anciens Ganacliens sont ea même temps des Mémoires et une œuvre d'art. L'auteur et le livre se complètent l'un par l'autre*

" Connaissez-vous, dans la citô de Québec, ce vénérable vieillard, aux traits nobles et spirituels, au regard fin et -méditatif, qui porte lestement trois quarts de siècle sur ses épaules, et que

vous avez pu voir souvent, courbé sur quelque livre dan3 la bibliothèque provinciale, ou promenant ses douces rêveries à travers la cité, saluant ses amis avec ce sourire bienveillant et cette grâce parfaite qui distinguent la noblesse de la vieille roche ? Si le vieillard porte encore vaillamment ses soixanteseize ans, ce n'est pas que la main du malheur ne se soit jamais appesantie sur lui. Au contraire, ses jours ont été semés d'orages ; après avoir connu la splendeur et la fortune, il a goûté à la coupe amère des tribulations et des jours mauvais.

Ce qu'a du souffrir alors cet homme u au cœur chaud, aux passions ardentes, au sang brûlant comme le vitriol, " lui seul le sait, quoique son livre nous en révèle cependant beaucoup. Mais son âme a été plus grande que ses malheurs,

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et a soutenu ses forces et son intelligence. C'est après toute une longue vie d'oiage et de soleil ; après avoir étudié, pendant soixante -ans, à l'école de l'expérience et de la douleur ; après avoir entendu chanter ou pleurer tontes les voix des félicités et des angoisses, des sourires et des sanglots qui ont fait vibrer tour-à-tour toutes les fibres de son âme, qu'il a exhalé ses chants et ses plaintes. Ses accents ont coulé de source et sans effort : la coupe était trop pleine, elle a débordé d'elle-même.

" Le style de l'ouvrage se ressent naturellement de cette inspiration ; quoique parfois peu correct, il est toujours d'une fraîcheur, d'une vivacité, d'un entrain qu'on est tout étonné de rencontrer chez un vieillard septuagénaire. Mais en même temps règne partout une fermeté

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de jugement, une sagesse de conception, une sobriété *de pensée qui dénotent la parfaite maturité du talent : on sent que l'auteur a gravi et redescendu les deux versants de la vie, et que, sur la route, il n'y a pas une fleur ou une épine qu'il n'ait observée3, étudiées, en môme temps que, des hauteurs de la vie, il embrassait tous les objets, d'un seul coup d'oeil d'ensemble.

" Ce qu'il y a de remarquable dans l'ouvrage de M. de Gaspé, c'est que le drame, qui se déroule avec tant d'unité et un intérêt toujours croissant, est presqu'entièrement historique, comme il est facile de s'en convaincre par les nombreuses notes qui accompagnent le volume. "

Les Mémoires, qui parurent en 1866, eurent un succès plus calme, mais non

moins solide. Les Mémoires sont .la continuation des notes qui font suite aux Anciens Canadiens ; ils achèvent de • peindre cette société que M. de Gaspe avait si bien commencé à nous faire connaître.

" L'histoire anecdotique du passé, disait M. Fabre, a déjà un excellent modèle dans les notes qui accompagnent les Anciens Canadiens et- dans les Mémoires de M. de Gaspé. Si nous possédions pour tontes les époques importantes de notre passé un témoin aussi fidèle, un narrateur aussi spirituel, nous pourrions nous tenir pour satisfaits. Soyons du moins contents de ce que nous avons, remercions le noble vieillard, qui est le plus jeune de nos écrivains, de nous avoir rendu ce qu'il a vu durant sa longue carrière, avec un tel

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aspect de vérité, un entrain si rare ; mettons dans un coin choisi de nos bibliothèques, pour les relire souvent, pour les relire chaque fois que nous nous sentirons le goût appesanti par quelque lourd bouquin ou vicie par quelque production réaliste, ces pages animées de la flamme du passe et où coule la verve d'autrefois.

u Ce fut un jour unique et qui restera une date dans notre histoire littéraire, que celui où l'on vit apparaître, au seuil des lettres canadiennes, cet auteur qui débutait à soixante-dix ans par un roman.

Il n'y eut qu'un cri d'admiration lorsqu'on sentit quelle fraîcheur d'imagination, quel charme de style régnaient dans ce livre qui devint de suite le plus populaire de nos ouvrages." l

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