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CHAPITRE VII

Philippe-Auguste et le mouvement communal. — Les communes de Beauvais et de Reims. — Villages placés sous la protection royale. — Paris sous Philippe-Auguste. — Mesures prises en faveur des corporations industrielles. — Protection accordée aux marchands français et étrangers. — Changements introduits dans l'administration du domaine : les baillis. — Le Trésor des Chartes et l'Université. — Appréciation du règne de Philippe-Auguste.

Le clergé ne fut pas le seul auxiliaire de Philippe- Auguste dans sa lutte contre la féodalité. Après tout, le clergé, lui aussi, faisait partie du monde féodal. Les archevêques, évêques et abbés, puissants seigneurs, riches propriétaires, pouvaient n'être pas toujours disposés, nous l'avons vu, à aider Philippe de leur argent et de leurs hommes. Il lui fallait des serviteurs plus dévoués à la royauté; des sujets plus humbles, plus faibles, mais plus obéissants que ces opulents et redoutables vassaux ecclésiastiques. Aussi se tourna-t-il naturellement vers les habitants des bourgs et des villes ; vers ces hommes encore pauvres et obscurs, qui, après avoir conquis ou acheté leur liberté en jurant la commune, vivaient dans leurs rues étroites, à l'ombre de leurs maisons fortifiées, perpétuellement en garde contre les soldats du châtelain voisin ou les sergents de l'évêque. N'ayant d'espoir que dans le roi, ils devaient se faire ses hommes, ses vassaux effectifs et soumis; lui fournir des subsides réguliers, des milices dévouées et capables de

discipline. N'avons-nous pas vu les communes de Noyon, de Monldidier, de Montreuil, de Soissons, de Crespy, de Corbie, de Gompiègne, de Beauvais, combattre et vaincre avec Philippe-Auguste à la bataille de Bouvines?

Philippe avait compris de bonne heure tout le parti que pouvait tirer la royauté de ce grand mouvement communal qui s'opérait en France et dans l'Europe entière, surtout depuis le commencement du xn° siècle. C'est ce qu'atteste le nombre de ses ordonnances relatives aux communes. L'étude de ces documents montre quel soin et quelle activité déployait le roi de France pour étendre son autorité sur les communautés urbaines et rurales, aux dépens des pouvoirs féodaux ; mais elle prouve aussi que, comme tous ses prédécesseurs, Philippe se laissait quelquefois guider, dans ses rapports avec les communes, par Fintérêt du moment et par l'appât du gain. En 1190, Févèque de Laon a des difficultés avec les bourgeois de sa ville; il cède à Philippe-Auguste la seigneurie de La Fère sur Oise, pour qu'il abolisse la commune. Philippe l'abolit. Mais, quelque temps après, les bourgeois se cotisent pour offrir au seigneur roi plus que n'avait donné l'évêque. Philippe rétablit la commune ; ce qui ne l'empêche pas de garder la seigneurie de La Fère. A Beauvais, l'évêque Philippe de Dreux était le propre cousin de Philippe-Auguste. Le roi défendit naturellement son parent contre la commune. La même lutte entre les villes et l'autorité féodale se reproduisait à Reims, où Philippe- Auguste donna encore raison à l'archevêque contre les bourgeois.

Bien qu'à l'égard de certaines cités Philippe ait agi dans un sens peu favorable aux préten-

tions des bourgeois, il n'en a pas moins fondé ou consolidé les libertés municipales d'un très grand nombre de villes. Tantôt nous le voyons instituer la commune, comme à Roye, à Cerny, à Montreuil, à Pontoise, à Andeli, à Fillièvre, à Hesdin. Tantôt il confirme les concessions de communes faites par ses prédécesseurs, comme à Corbie, à Soissons, à la Chapelle-la-Reine, à Compiègne, à Lorris. A peine a-t-il conquis une province, qu'il se hâte, nous l'avons montré pour la Normandie et le Poitou, de confirmer les privilèges des villes et même de leur accorder des concessions nouvelles. Son action s'étend même souvent sur le territoire des hauts feudalaires; c'est ainsi qu'en 1180 il confirme la charte accordée par le comte de Nevers à Tonnerre ; en 1183, celle que le duc de Bourgogne a donnée à Dijon ; en 1188, il accorde aux habitants de Saint-André près Mâcon les coutumes de Lorris; en 1200 il confirme les exemptions accordées à Auxerre par le comte de Nevers. Il est vrai que dans la partie de l'Ile-de-France qui avoisine Paris, au centre même du domaine capétien, il supprime autant que possible, à l'exemple de ses prédécesseurs, les libertés communales jugées dangereuses. Il abolit la commune d'Étampes en 1199; il étouffe en 1180 une tentative d'Orléans pour s'organiser en commune; en 1184, il ordonne aux bourgeois de Ghâteauneuf de Tours de dissoudre la commune qu'ils ont formée au préjudice de l'église de Saint- Martin. Mais des privilèges de toute nature viennent alors dédommager, jusqu'à un certain point, les localités privées de l'organisation communale. C'est ainsi qu'en 1183 Philippe -Auguste exempte de toute taille les habitants présents et futurs d'Orléans

et de quelques bourgs voisins, et leur accorde divers avantages, par exemple celui de ne pas venir plaider plus loin qu'Étampes, Yèvre le Ghâtel, ou Lorris, et celui de ne jamais payer une amende de plus de 60 sous, excepté dans certains cas déterminés.

Un des moyens les plus fréquemment employés par Philippe, après les concessions ou les renouvellements de commune, consistait à placer les villes et souvent même de simples villages sous la protection royale 1 . Cette protection devenait une garantie tellement sérieuse de sécurité, que partout, dans les États des plus hauts feudataires, on voyait les petits seigneurs laïques et les abbés s'empresser d'associer le roi à leurs droits sur les villages et les bourgs. C'est à cette condition qu'en 1204 Philippe- Auguste consent à prendre sous sa garde un certain nombre de villages du duché de Bourgogne. Quelquefois la protection du roi ne s'étend qu'à un individu. Ainsi en 121 1 il déclare protéger, pour dix ans, un bourgeois de Gahors, Raimond Archambaud.

Telles sont les voies diverses par lesquelles l'autorité royale commence à s'insinuer jusqu'au cœur même de la population roturière et dans les pays les plus éloignés du séjour habituel des Capétiens.

Non content de fonder les libertés des villes, Philippe s'occupe encore de leur entretien, de leur assainissement, de leur embellissement. 11 a l'instinct de Tordre et du progrès, et, le premier des rois Cape*

1. En 1188, il prend sous sa protection le village de Conches et eelui de Boissi près Fécamp ; en 1189, le village d'fcscurolles en Auvergne. En 1190, il déclare qu'il n'aliénera pas du domaine de la couronne les droits sur les villages d'Amélie et de Neuvi, près de Beauvais. En 1215, il prend sous sa protection, pour cinq ans, la ville et les hommes de Montpellier.

tiens, il songe au bien-être matériel des habitants d ses domaines. Les chroniqueurs le louent unanim ment d'avoir relevé, par tout le royaume, les murs des villes et des châteaux; d'avoir fortifié de tours et de remparts les places ouvertes ; d'avoir fait paver les villes les plus importantes, etc. C'est à ces travaux d'utilité publique qu'il consacre une grande partie des nombreux trésors amassés par ses soins en divers lieux. « Certains indiscrets, faute d'avoir bien connu les projets et la volonté du roi, l'ont accusé d'ambi- ! tion et de cupidité. Mais, comme il avait appris à l'école de la sagesse qu'il est un temps pour amasser i aussi bien que pour dépenser ses trésors, il saisit l'occasion de mettre le sien en réserve, pour avoir plus à répandre dans ces temps d'un besoin pressant, comme le prouvent jusqu'à l'évidence les villes qu'il a fortifiées, les murs qu'il a refaits, et les châteaux innombrables qu'il a fait élever. »

On conçoit qu'il prenne un soin< tout particulier de Paris, son séjour habituel. «En 11 89, il y construit des halles pour les marchands, sur la demande d'un grand nombre de ses sujets et particulièrement d'après les conseils d'un de ses officiers qui paraissait servir avec la plus grande fidélité les intérêts de la couronne. 11 traita avec les lépreux, qui demeuraient hors des murs de Paris, et leur acheta, pour ses successeurs et pour lui, un marché qu'il fit transférer dans la cité, à la place nommée les Champeaux. Voulant cpncilier la beauté de cet établissement et la commodité des commerçants, il chargea le même serviteur, qui était fort habile dans ces sortes d'entreprises, de faire construire deux grandes maisons vulgairement appelées les Halles, pour que tous les marchands pussent venir par les mauvais temps y vendre leurs marchandises

sans craindre la pluie et les mettre en sûreté, pendant la nuit, contre les surprises et les vols. Pour plus grande précaution, il fit même élever un mur tout autour des halles, et l'on y pratiqua le nombre de portes nécessaires, qu'on tenait toujours fermées la nuit. Entre le mur extérieur et les halles, on construisit un étal couvert, pour que les marchands ne se vissent pas obligés d'interrompre leurs marchés par les temps pluvieux, et pour que le trafic ne souffrît point de dommage. »

Bientôt même il fait paver le sol boueux de sa capitale. « Il se promenait dans sa cour royale, songeant aux affaires de l'État dont il était sans cesse préoccupé. Il se mit par hasard à une fenêtre de son palais, d'où il se plaisait souvent à regarder, par passe-temps, le fleuve de la Seine; tout à coup des voitures traînées par des chevaux, au milieu de la ville, firent sortir, des boues qu'elles avaient soulevées sur leur passage, une odeur fétide vraiment insupportable. Le roi, qui se promenait dans sa cour, ne put la soutenir lui-même, et dès lors il médita une entreprise dont l'exécution devait être difficile 1 autant qu'elle était nécessaire, et dont les difficultés et les frais avaient toujours effrayé ses prédécesseurs. Ayant donc convoqué les bourgeois et le prévôt de la ville, il ordonna, en vertu de son autorité royale, que î tous les quartiers et les rues de Paris fussent pavés de pierres dures et solides, car le roi très chrétien aspirait à faire perdre à Paris son ancien nom. Cette i ville avait été d'abord nommée Lutèce ou boueuse, jj à causes des boues pestilentielles dont elle était

remplie. »

| Son attention se porta également sur le cimetière des Champeaux, près de l'église Saint-Innocent. Ce

cimetière était jadis une grande place, ouverte à tous passants : les marchands y débitaient leurs marchandises, et les bourgeois de Paris avaient coutume d'y ensevelir leurs morts. Mais comme l'écoulement des eaux du ciel qui venaient s'y réunir, et la fange dont la place était remplie, ne permettaient pas d'y ensevelir les corps avec assez de décence, le roi très chrétien fit entourer de toutes parts le cimetière d'un mur de pierre ; il y fit aussi pratiquer un nombre suffisant de portes, avec ordre de les fermer la nuit, pour mettre cet endroit à l'abri de toute insulte : car il voulait, par cette décision fameuse que lui avait inspirée sa piété, donner à ses descendants craignant Dieu l'exemple de faire garder avec honneur un cimetière qui renfermait les restes de tant de milliers d'hommes. Enfin, en 1212, Philippe-Auguste entoure Paris tout entier d'un grand mur t qui allait des deux côtés jusqu'à la Seine, renfermant dans ces murs une très grande étendue de terrain et forçant les possesseurs de champs et de vignobles de louera des habitants pour y bâtir de nouvelles maisons ou bien d'en faire construire eux-mêmes, afin que toute la ville, jusqu'aux murs, parût pleine de maisons. » On fit sous son règne beaucoup d'autres constructions, auxquelles il prit lui-même une part plus ou moins grande : presque toutes étaient entreprises par de riches ecclésiastiques. C'est ainsi qu'il vit s'élever Notre-Dame de Paris et se bâtir les églises de Saint-Thomas, de Saint-Nicolas, du Louvre, de Sainte-Madeleine, de Saint-Etienne du Mont, de Saint-André des Arts, de Saint-Honoré, de Saint-Gervais, etc.

Grâce à toutes ces mesures intelligentes, Paris prit, sous Philippe-Auguste, un aspect animé et une importance commerciale qu'il n'avait pas eus jus-

qu'alors, c Tous les samedis, la ville offrait un spectacle d'un mouvement extraordinaire. Le petit commerce cessait dans la plupart des quartiers pour se concentrer aux balles. C'est là seulement que ce jour-là beaucoup de métiers pouvaient vendre les objets de leur industrie. Obligés de fermer boutique et de se transporter aux halles, ils louaient un hallier, qui percevait le tonlieu 1 au nom du roi, des élaux ou des huches pour l'étalage de leurs denrées ou marchandises. Les boulangers forains y apportaient du pain; les tisserands, les marchands de cordouan des bourgs et des villes de la baillie de Paris, et même de plus loin, étalaient leurs draps, leurs étoffes, leurs cuirs, tandis que petits fripiers, savetiers et autres vendeurs de vieux étalaient par terre les hardes et chaussures pour le petit peuple. Les bourgeois de Paris venaient choisir les marchandises qu'ils ne découvraient pas aussi facilement dans les boutiques, et faire leur approvisionnement en denrées dont plusieurs n'arrivaient que ce jour-là. C'était alors quelque chose de plein d'intérêt que les halles de Paris ; non seulement chaque profession, chaque branche de commerce y avait sa place marquée et même sa halle particulière ; mais beaucoup de lieux manufacturiers de France y étaient représentés par leurs fabricants, qui avaient également leurs sièges fixés dans ce bazar. Ainsi Beauvais, Cambrai, Amiens, Douai, Pontoise, Lagny, Gonesse, avaient leur section de halles. Les Parisiens jouissaient presque du spectacle d'une exposition permanente des produits de l'industrie. >

Si le plus ancien document connu qui nous ré-

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