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CHAPITRE VI

Rapports de Philippe-Auguste avec la société ecclésiastique. — Sa conduite à l'égard des évéques français. — Affaire des évoques d'Orléans et d'Autun . — 11 refuse de faire hommage aux évéques . — Les évéques devant la cour du roi. — Sa conduite à l'égard des papes et des légats pontificaux. — Affaire d'Ingeburge. — La féodalité française et la papauté. — Expédition du prince Louis en Angleterre. — Religion de Philippe-Auguste. — Persécutions contre les Juifs et les hérétiques. —Légendes miraculeuses sur Philippe- Auguste.

Vainqueur de la féodalité française et d'un empereur allemand, Philippe-Auguste est redevable de ses succès d'abord à lui-même, à son énergie, à sa politique prudente et adroite; ensuite à deux auxiliaires dévoués : l'un tout-puissant depuis des siècles, le clergé; l'autre, encore obscur et dédaigné, mais dont la cause se confondra souvent avec celle de la royauté et qui ne cessera de grandir avec elle, le tiers-état. On ne connaîtrait point le caractère et le règne de Philippe- Auguste si on ne Fétudiait dans ses rapports avec la société ecclésiastique et avec les bourgeois des communes, deux précieux alliés, dont il saura se servir avec adresse, tout en maintenant contre eux avec fermeté, quand les circonstances l'exigeront, l'indépendance et la dignité du pouvoir royal.

On a beaucoup exagéré la faiblesse des premiers rois capétiens, notamment vis-à-vis de la société ecclésiastique. Nos souverains du xi* et du xn e siècle

ne se laissèrent point imposer, aussi facilement qu'on le croit d'ordinaire, la tutelle des évêques et des légats pontificaux. Le règne de Louis VI, par exemple, si connu à d'autres points de vue, est en grande partie rempli par la lutte du pouvoir civil contre Tépiscopat. Sous Philippe- Auguste, grâce aux progrès incessants de l'autorité royale, cette lutte a pris un caractère de vivacité qu'elle n'avait point eu sons ses prédécesseurs. Non-seulement il a cru le pouvoir royal supérieur au pouvoir ecclésiastique, mais il Ta écrit plusieurs fois dans ses chartes, et en différentes circonstances il a osé le prouver aux évèques. On sait quelle déférence singulière les hommes du moyen âge professaient pour les membres de l'Église. Philippe n'hésita point, dans bien des cas, à s'écarter de ce respect traditionnel pour le clergé. Ainsi le besoin d'argent le poussa souvent à rançonner les églises et les monastères, non seulement en pays ennemi, mais dans ses propres domaines.

c En 1194, le vénérable archevêque de Lyon, Jean, dans un voyage en Angleterre, se trouvait à Londres, et causait avec quelques grands personnages du pays. Comme ceux-ci se plaignaient beaucoup de la dureté du roi Richard, leur souverain : c Ne parlez donc pas ainsi, leur dit l'archevêque de Lyon, je vous assure que votre roi est un ermite en comparaison du roi de France. L'été dernier, pour épargner son propre trésor, il a osé extorquer aux églises, et surtout aux monastères, l'argent qui devait entretenir et payer ses soldats. * Le fait que rapporte ici l'historien anglais Guillaume de Neubrige est confirmé par le témoignage formel d'un chroniqueur français : c Philippe, roi des Français, ayant appris que le roi d'Angleterre avait chassé et dépouillé de leurs biens les

clercs de l'église de Saint-Martin de Tours, prit en revanche toutes les églises de son territoire appartenant aux évèchés ou abbayes qui étaient au pouvoir du roi d'Angleterre, et, se laissant séduire par de mauvais conseils, il chassa les moines et les clercs qui s'y consacraient au service de Dieu, s'appropria leurs revenus et même accabla, sans ménagement, d'exactions odieuses et extraordinaires les églises de son propre royaume ». En 1186 on avait déjà vu le roi soumettre l'abbé de Saint-Denis à un impôt de mille marcs d'argent. En 1198, au dire du même chroniqueur, c il fit éprouver de grandes persécutions aux églises de Dieu. » On sait enfin qu'il donna au clergé de Reims, qui lui refusait de l'argent, une leçon que l'historien contemporain Guillaume le Breton ecclésiastique lui-même, trouva bien méritée.

Dans le cours d'une de ses guerres, Philippe, à bout de ressources, et obligé de soudoyer une nombreuse armée, écrivit à l'église de Reims, demandant qu'on lui prêtât secours. Le clergé de Reims répondit qu'il donnerait très volontiers au roi l'assistance de ses prières, mais qu'il n'était tenu de lui payer aucune espèce de redevance ou de solde; car il était à craindre que, si les églises laissaient une fois s'établir une pareille coutume, elles n'en souffrissent grandement dans la suite. Philippe n'insista pas et attendit. Quelque temps après, le clergé de Reims se vit forcé à son tour de réclamer l'appui du roi. Les comtes de Réthel et de Coucy, qui ne craignaient ni Dieu ni roi, s'étaient mis, suivant la tradition de leurs ancêtres, à piller les domaines de l'église de Reims. « Le roi alors se réjouit, dit le chroniqueur, et fit à celle-ci cette brève réponse :

Naguère vous m'avez secouru de vos seules prières ; maintenant, à mon tour, je vous secourrai dans vos combats suivant la même mesure. * En effet, il se contenta de demander par écrit aux comtes de se désister de leurs persécutions à l'égard de l'Église et de cesser de dépouiller le clergé. Les deux chefs féodaux, comme on le pense bien, recommencèrent de plus belle leurs incursions et leurs ravages, c Enfin le clergé apprit (car le malheur le lui enseigna) avec quel soin et quel empressement l'Église doit chercher à gagner l'affection du roi et s'efforcer pardessus tout de s'assurer la protection de celui sans lequel le patrimoine du Christ ne peut être défendu. Bientôt il supplia le roi, reconnut qu'il avait péché et lui donna toute satisfaction pour avoir refusé de lui prêter secours dans la guerre, lorsqu'il le lui avait demandé. Le roi, s'armant aussitôt pour le combat, lança ses cohortes sur les terres des comtes, et leur fit souffrir beaucoup de dommages, jusqu'à ce que, cédant à la force, ils eurent rendu tout ce qu'ils avaient enlevé à l'Église et au peuple, après avoir d'abord payé une amende. »

11 fallait bien en effet, que, pour subvenir aux lourdes charges qui commençaient à peser sur la royauté capétienne, à mesure que sa sphère d'action et ses domaines s'agrandissaient, le roi de France trouvât le moyen de remplir son trésor; et s'il le faisait principalement avec l'argent des ecclésiastiques, c'est que ceux-ci lui paraissaient, à bon droit, les personnes les plus riches de son royaume. Les contemporains eux-mêmes rendirent justice, sur ce point, à Philippe-Auguste. Après avoir blâmé les exactions qu'il commettait contre les églises, Rigord ajoute : c II amassa aussi beaucoup de trésors en différents

lieux et se réduisit à des dépenses modiques, disant que ses prédécesseurs les rois de France, pour avoir été trop pauvres et n'avoir pu dans les temps de nécessité donner une paie à leurs chevaliei*s, s'étaient vu enlever par la guerre une bonne partie de leurs États. Cependant la véritable intention du roi, en amassant ainsi des trésors, était de les faire servir à délivrer la terre de Jérusalem du joug des païens, à la rendre aux chrétiens, et à défendre vigoureusement le royaume de France contre ses ennemis, quoi qu'en disent certains indiscrets qui, faute d'avoir bien connu les projets et la volonté du roi, Font accusé d'ambition et de cupidité. »

On conçoit que Philippe-Auguste ménageât peu les évoques de son royaume, quand il trouvait en eux un obstacle à ses plans politiques et au succès de son ambition. En 1210, il voulut envoyer une armée pour assiéger le château de Garplio, en Bretagne, et la mit sous le commandement du comte de Saint-Paul. Les barons et les évêques, convoqués à Vost, se réunirent à Mantes avec leurs hommes. « Mais les évêques d'Orléans et d'Autun revinrent chez eux avec leurs chevaliers, disant qu'ils n'étaient tenus d'aller à la guerre ou d'y envoyer une armée que lorsque le roi la faisait en personne. Gomme ils ne pouvaient alléguer aucun prétexte et que la coutume générale était contre eux, le roi leur demanda de réparer cette offense. Les évêques l'ayant refusé, le roi confisqua leurs régales, c'est-à-dire seulement les biens temporels qu'ils tenaient de lui en fief, les laissant jouir en paix de la dîme et autres choses spirituelles, car le roi très chrétien craignait d'offenser Féglise de Dieu et ses ministres. » Les évêques en vinrent alors à jeter un interdit sur la terre et sur les

PHILIPPE-AUGUSTE. Ul

hommes du roi. Philippe étant resté indifférent à cet acte d'hostilité, ils envoyèrent leurs plaintes à la cour de Rome, puis s'y rendirent bientôt en personne, pour attirer plus sûrement les foudres pontificales contre un roi rebelle à l'Église. Le Saint-Siège était occupé par le tout-puissant Innocent III. Mais ce pontife redouté, qui ne craignait pas d'ordinaire de s'attaquer aux puissances du siècle, donna tort cette fois au zèle excessif des évêques : « Le seigneur pape ne voulut point enfreindre ou changer en rien les droits et coutumes du royaume. » Les évêques durent se soumettre, et ce n'est qu'au bout de deux ans seulement qu'ils purent rentrer en possession de leurs do- .maines confiqués. « Cependant, ajoute la chronique, les revenus que le roi avait touchés pendant ces deux ans lui restèrent entièrement, selon la coutume du royaume au sujet des fiefs saisis par la faute des vassaux, si ce n'est que le roi accorda, de sa grâce, à chacun d'eux, trois cents livres. Ayant donc reconnu leur méfait passé, ils donnèrent promesse au roi par écrit, ainsi qu'il le leur demanda, de lui garder la fidélité qu'ils lui devaient. »

Cette page des chroniques nous montre la royauté de France sous un jour assez nouveau. Les prédécesseurs de Philippe-Auguste n'avaient jamais pris une posture si fière en face des évêques. Grâce aux conquêtes qu'il venait de faire sur Jean-Sans-Terre, Philippe se crut assez puissant pour exiger l'obéissance de tous, même du clergé, et il l'obtint. D'ailleurs, dès 4185, c'est-à-dire tout au début de son règne et encore mal affermi sur son trône, Philippe avait établi lui-même en termes formels la suprématie de la royauté française sur le clergé et sur la féodalité. Voici, en partie, la teneur d'une charte donnée à l'é-

glise d'Amiens, lorsque le roi avait à peu près vingt et un ans : c Que tous, présents et à venir, sachent que Philippe, comte de Flandre, nous ayant abandonné la ville et le comté d'Amiens, nous avons connu clairement la fidélité et le dévouement envers nous | de l'église d'Amiens; car, non seulement, elle nous

a montré en cette affaire beaucoup de dévouement, mais, en outre, attendu que la mouvance de la terre et du comté susdit appartient à cette église*, et qu'elle doit en recevoir l'hommage, cette église a consenti et accordé bénignement que nous tinssions son fief sans lui prêter hommage, car nous ne devons ni ne pouvons rendre hommage à personne. »

Tel fut le point de départ d'une série d'actes par lesquels Philippe-Auguste parvint à placer la royauté au-dessus des obligations féodales et à la soustraire à la suzeraineté des évoques. Guérard, dans sa préface au Cartulaire de Notre-Dame de Paris, nous apprend comment il se conduisait à l'égard de l'évêque de Paris : c Les possesseurs des fiefs de Corbeil, de Montlhéry et de la Ferté-Aleps étaient obligés chacun à porter l'évêque à son entrée solennelle, le jour de son installation; et comme ces trois fiefs étaient réunis dans la main du roi, celui-ci devait fournir deux chevaliers pour acquitter avec lui ce genre de service. Mais il mettait un troisième seigneur à sa place, aimant mieux faire remplir ce singulier devoir par un tiers que de le remplir en personne. Le roi refusait non seulement de porter l'évêque, mais même

1. Le comté d'Amiens était en effet dans la mouvance de l'évêché d'Amiens, c'est-à-dire qu'il en relevait à titre de fief et que. le comte était obligé de faire à l'évêque l'hommage féodal et jurait de remplir envers lui les obligations qui liaient le vassal au suzerain.

de lui faire hommage personnellement. C'est pourquoi, à la mort du comte de Clermont, dont le comté échut à Philippe-Auguste, le comte de Beaumont, qui relevait de ce comté pour la moitié de la châtellenie de Luzarches, s'étant présenté devant le roi afin de lui faire hommage comme au successeur du comte de Clermont, le roi lui dit qu'il ne voulait pas recevoir son hommage, parce qu'il ne voulait pas être l'homme de l'évêque de Paris. »

Mais ces exemples souvent cités ne sont pas les seuls qu'on puisse alléguer. En 1193, Lambert, évêque de Térouanne, affranchit la royauté de France de l'hommage qui lui était dû pour le fief de Hesdin, moyennant l'abolition du droit de gîte 1 à Térouanne. De même, en 1204, Philippe abandonne les droits de gîte d'Auxerre et de Varzi ; en retour, l'évêque d'Auxerre renonce à l'hommage qui lui est dû pour Gien, ville qui fera désormais partie du domaine royal. En 1213, il donne à Etienne, évêque de Noyon, ce qu'il possédait à Lassigni pour l'indemniser de l'hommage qui lui était dû par les seigneurs de Vermandois : hommage que le roi ne pouvait lui faire, dit la charte. Enfin, l'année même de sa mort, en 1223, en retour d'une petite donation de vin et de blé, il obtient que l'évêque et les chanoines de Beauvais renoncent à l'hommage qu'il leur devait en qualité de comte de Beaumont. Voilà des preuves incontestables de la politique suivie et raisonnée, par laquelle Philippe- Auguste, au moyen de la concession de certains

1. Toutes les fois que le roi passait dans une localité soumise au droit de gîte, il s'y faisait loger et nourrir, lui et sa suite, aux frais des habitants. Mais cette obligation, coûteuse et gênante pour les villes, fut convertie de bonne heure en une redevance pécuniaire exigible chaque année.

avantages matériels, se délivrait de toute sujétion féodale à l'égard des évéques : fait considérable, dont les contemporains ne pouvaient assurément calculer les conséquences et la portée.

Les prétentions de Philippe vont plus loin ; non seulement il met la royauté au-dessus de la puissance épiscopale, mais il essaye même de lui enlever un de ses plus précieux privilèges en obligeant les évoques à comparaître devant la cour du roi, c'est-àdire devant l'assemblée des barons et des évéques qui, sous la présidence du roi, jugeaient les procès des vassaux de la couronne. Ainsi, en 1210, Tévêque d'Orléans se plaignit au sujet du droit de gîte que le roi exerçait à Pithiviers et à Meung ; il comparut à Paris devant le roi qui lui offrit de lui faire rendre justice « par ceux qui doivent et peuvent le faire ». L'évêque déclina la compétence de la cour, déclarant qu'il ne pouvait être jugé que par les évéques. Philippe saisit aussitôt le temporel du prélat, qui essaye de se venger en jetant l'interdit sur la cité d'Orléans; mais une lettre du roi nous apprend que le doyen et le chapitre de cette ville refusèrent dans cette circonstance de prendre parti pour leur évêque. Le même fait se renouvela en 1221. L'évêque de Paris refusa de se soumettre à la décision de la cour royale, dans un procès qu'il avait avec le roi au sujet du Glos-Bruneau ; il fit défaut, sous prétexte que la juridiction ecclésiastique était seule compétente. Nous ne savons comment se termina cette dernière affaire : notons seulement que dans ces deux cas la plainte de l'évêque était peu fondée, puisque la cour du roi comprenait un certain nombre d'évêques et d'abbés. Mais on voit que la résistance fut très vive,et que, même sous Philippe-Auguste,

le privilège ecclésiastique conservait encore toute sa vigueur.

Si le roi montrait autant de fermeté à l'égard de son clergé, on comprend aussi qu'il ait essayé de repousser, dans la mesure permise par les sentiments et les idées de l'époque, les ingérences du pouvoir ecclésiastique extérieur, c'est-à-dire des papes et des légats pontificaux. C'est le premier roi capétien qui, à ce point de vue, ait su comprendre nettement la valeur de la dignité royale.

En 1184, le pape Lucius III, voulant mettre fin à la longue querelle des églises de Dol et Tours, s'apprête à transformer l'évéché de Dol en archevêché, ce qui enlevait le duché de Bretagne au ressort de l'église de Tours, et portait atteinte à la souveraineté du roi de France. Celui-ci, vivement touché, écrivit au pape : « Nous attendions de votre part la paix, et voilà que vous semez la discorde. Si l'église romaine ne craint pas de porter atteinte aux droits de l'église de Tours qui, du temps de nos pères, jouissait dans toute leur intégrité des droits de métropole sur la petite Bretagne, nous regarderons cet événement comme un attentat contre nous, comme une injure faite à notre couronne, non moindre que si on l'avait foulée aux pieds. N'est-ce pas vouloir nous déshériter, que dis-je, n'est-ce pas nous faire descendre du trône comme des lâches incapables de se défendre, que d'entreprendre d'établir un archevêque là où il y a déjà un métropolitain, et cela au préjudice de l'intégrité de notre royaume? Si cela arrive, nous prenons Dieu à témoin que nous ne vous regarderons plus comme un père, et nous ne nous conduirons plus à votre égard comme un fils. Ce trait qui percerait jusqu'au fond de notre âme, nous forcerait à crier

comme un homme abandonné, et à solliciter la vengeance de Dieu et des hommes contre un traitement qui décèlerait le peu de cas, pour ne pas dire le mépris, qu'on ferait de notre personne. »

Philippe-Auguste avait l'orgueil de son titre et cet orgueil se manifestait, quand on le blessait, par des paroles assez dures. Un légat menaçait de l'excommunier, s'il ne traitait de la paix avec le roi d'Angleterre : c Je ne crains ni ne considère ta sentence, répond Philippe avec aigreur, car elle n'est pas fondée sur l'équité. L'Église romaine n'a pas le droit de sévir contre le royaume de France, par sentence ou autrement, si le roi de France, pour venger ses injures et l'honneur de sa couronne, se lève contre des sujets ingrats et rebelles. » Il ne craignit même pas d'ajouter c qu'il soupçonnait le seigneur légat d'avoir flairé les livres sterling du roi d'Angleterre son ennemi » (1190). Il est vrai qu'Innocent III n'occupait pas encore le trône apostolique; mais même sous le pontificat de ce pape à qui tout obéissait dans la chrétienté, Philippe n'hésita pas à s'élever contre le droit, que s'arrogeait depuis longtemps l'Église romaine, d'imposer sa médiation aux rois belligérants.

En 1203, au moment où le roi de France atteignait enfin le but tant désiré et dépouillait Jean-Sans-Terre des places fortes de la Normandie, Innocent III envoie vers les deux souverains l'abbé de Gasamario pour rétablir entre eux la paix. Ce légat s'adjoint l'abbé deTrois- Fontaineset tous deux se rendent auprès de Philippe et de Jean pour leur exposer les volontés du pape : c Ils devront convoquer les archevêques, évoques et grands du royaume entier, pour signer la paix en leur présence, en ménageant leurs droits réciproques, et ré-

tablir dans leur premier état les abbayes de moines et de religieuses, aussi bien que les autres églises détruites dans le cours de leurs guerres. » Philippe était à Mantes, lorsqu'il reçut communication de cette injonction. Il commence par n'en pas tenir compte, et en présence des évêques, abbés et barons du royaume, répond au légat qu'en vertu du droit féodal il n'est point tenu d'obéir à l'ordre ou à la senteuce du siège apostolique, c Les affaires des rois, ajoute-t-il, ne regardent pas la papauté. » Cette fîère réponse lui valut, de la part d'Innocent III, une longue lettre de reproches, où le pape essayait d'établir son droit de médiation. Mais le roi n'avait point cédé; car presque aussitôt il poussait ses conquêtes en Normandie par le siège et la prise du Château-Gaillard. Cette ingérence constante de Rome dans les affaires intérieures de chaque royaume européen soulevait déjà bien des mécontentemeitfs ; et le roi s'unissait parfois au clergé national pour résister à ces perpétuelles exigences. En 1214, le légat Robert de Courçon se met à parcourir la France, prêchant partout la nécessité d'une nouvelle expédition en Terre-Sainte ; il fait prendre la croix à un grand nombre de personnes et admet sans distinction tout ce qui se présente, c enfants, vieillards, femmes, boiteux, aveugles, sourds et lépreux. * La triste leçon qu'avait donnée à l'Europe le massacre des bandes de Pierre l'Ermite n'avait donc pas suffi pour éclairer la papauté ? Le chroniqueur remarque « que beaucoup de riches firent dédain de prendre la croix, parce qu'ils jugeaient qu'une telle confusion empêcherait plutôt la réussite de l'affaire, qu'elle ne pourrait secourir la Terre- Sainte *. Philippe-Auguste, inquiet des désordres que commençait déjà à provoquer le zèle inconsidéré

du légat, se plaignit vivement au Saint-Siège, et le clergé français, que Robert de Gourçon maltraitait fort dans ses sermons, joignit ses réclamations à celles du roi.

Mais lorsque, non contente de s'immiscer dans les actes politiques de Philippe-Auguste, la papauté voulut le régenter dans sa vie privée, elle rencontra naturellement une résistance encore plus vive. En 4199 Philippe adresse l'évêque de Noyon à Knut VI, roi de Danemark c pour le prier de lui envoyer une de ses sœurs qu'il voulait prendre comme légitime épouse >, mariage politique s'il en fut; le roi, en guerre contre les Plantagenets, songeait évidemment à recueillir pour son compte les droits que les Danois pouvaient faire valoir sur la royauté anglaise. « Le roi des Danois, dit le chroniqueur, accueille avec empressement cette demande, et remet entre les mains des envoyés du roi de France Ingeburge, la plus belle de ses sœurs, jeune princesse qu'embellissait encore la sainteté et l'innocence de ses mœurs. Elle part, comblée des présents de son frère, se confie aux vents et à la mer, et trouve à Arras Philippe, roi des Français, qui accourait plein de joie avec les évoques et les grands de son royaume au-devant de la princesse depuis longtemps l'objet de ses vœux. * Mais cette joie fut de courte durée. Le mariage était à peine accompli que Philippe manifesta l'intention de se séparer de sa femme, c sans doute à l'instigation du diable ou, selon d'autres, par les maléfices de quelques sorcières.» Peu de temps après, lesévêques et les barons français dressèrent une généalogie d'où il résultait que Philippe et Ingeburge étaient parents à un degré prohibé : et l'autorité ecclésiastique, docile cette fois à la volonté royale, déclara le mariage rompu.

La papauté, qui exerçait en Europe la haute surveillance des mœurs féodales et royales, réclama contre cette complaisance du clergé français. Le roi de Danemark, offensé, se plaignit au pape Célestin III, qui envoya en France deux légats. Ils viennent à Paris, convoquent un concile des archevêques, évoques et abbés du royaume, et essayent de renouer l'union royale. Mais bientôt, suivant l'expression piquante de la chronique, « ils devinrent comme des chiens muets qui ne peuvent plus aboyer, et, craignant même pour leur peau, ils finirent par ne rien décider. » Philippe, croyant avoir vaincu toute résistance, épousa, en 4196, la fille du duc de Bohême et de Moravie, Agnès. Cette fois, la cour de Rome résolut de frapper un coup décisif. En 1 199, ce n'était plus Célestin, mais Innocent III qui occupait le trône pontifical. L'affaire d'Ingeburge se ressentit de ce changement. Un concile est convoqué à Dijon par le légat Pierre de Capoue. Tous les évêques, abbés et prieurs de France sont tenus d'y assister. Sur l'initiative du légat, on y décide que le royaume tout entier sera mis eninterdit 1 si le roi ne donne pas satisfaction à l'Église. Philippe-Auguste, attaqué directement, en appelle du légat au pape. Mais Pierre de Capoue ne faisait qu'exécuter les instructions pontificales. Loinde tenir compte de l'appel, il prononce la sentence d'interdiction, en présence du concile, en enjoignant seulement aux évêques de ne pas la publier jusque vingt jours après Noël. Ce délai expiré, tout le royaume est placé effectivement sous l'interdit. Pendant cet interdit qui dura neuf mois, le roi, voulant faire cesser le mécon-

1 . En mettant un pays en interdit, l'autorité ecclésiastique le privait de la célébration des offices religieux.

tentement général, dans une assemblée d'évêques et de barons demanda ce qu'il y aurait à faire. Tout le monde fut d'avis qu'il fallait obéir au pape. Alors se tournant vers l'archevêque de Reims, son oncle, qui avait jadis, par complaisance, prononcé le divorce : t Est-il vrai, lui dit le roi, ce que mande le pape, que le divorce par vous prononcé n'était qu'un jeu ? i Le prélat ayant répondu que le pape avait raison, t Vous êtes donc un sot et un- étourdi d'avoir rendu un tel jugement. » Transporté de colère, Philippe chasse ses évoques de leurs sièges pour les punir d'avoir accueilli l'anathème pontifical, dépouille clercs et chanoines de tout ce qu'ils possédaient, les renvoie de sa terre et confisque leurs biens. Enfin, pour comble d'outrages, « il enferme dans le château d'Étampes Ingeburge, sa légitime épouse, cette sainte reine ornée de toutes les vertus, modèle d'innocence, qui déjà depuis longtemps était privée des consolations de sa famille. »

C'était déclarer guerre ouverte au Saint-Siège. La résistance de Philippe-Auguste dura longtemps : et son attitude était telle, que le pape, à un certain moment, consentit à examiner, avec l'envoyé du roi de France, la procédure qu'on pourrait suivre pour arriver à un divorce (1207). Mais cette apparence de concession ne fut suivie d'aucun effet : la négociation traîna en longueur, et le roi de France, impatienté de ces délais interminables, eut un instant la pensée de rompre avec la papauté ; en 1209, il écrivait à Galon, légat du pape, ce billet laconique, mais significatif: c Votre dilection apprendra que le clerc envoyé par nous au siège apostolique est revenu de Rome. Le seigneur pape met tant de délais et tant d'obstacles à notre affaire qu'il ne veut point, à ce qu'il nous semble,

nous délivrer comma nous le souhaitons. Comme il nous paraît clair qu'il se refuse à notre délivrance, nous vous mandons, en ce qui est de cette affaire et à moins que vous n'en ayez d'autres à traiter, de ne point demeurer plus longtemps en ce pays. »

Mais, avec l'organisation formidable de la société ecclésiastique au moyen âge et le caractère entier d'un pape comme Innocent III, une lutte semblable ne pouvait se prolonger sans amener un schisme que les monarchies du xn e siècle n'étaient point en état de supporter. Philippe avait déjà cédé, en 1201, au concile de Soissons. Le légat Octavien, évêque d'Ostie, avait fini par obtenir de lui qu'il reçût en grâce la reine Ingeburge, et éloignât pour quelque temps celle qu'ilavait épousée depuis. Cependant le roi ne voulait pas se décider sans avoir discuté. Un concile fut convoqué sous la présidence d'Octavien et d'un autre légat, Jean de Saint-Paul. Philippe-Auguste y assista, avec les archevêques, les évêques, et les principaux feudataires du royaume entier. La question du mariage d'Ingeburge y fut traitée à fond : pendant quinze jours on discuta pour savoir si le roi devait reprendre ou délaisser définitivement la malheureuse reine. Mais alors se produisit un de ces brusques revirements qui peignent à merveille le caractère mobile et emporté de ces hommes du moyen âge. Après bien des débats et des disputes entre les jurisconsultes, le roi, ennuyé d'un si long retard, laissa là les cardinaux et • les évêques, et partit un matin avec son épouse Ingeburge, sans avoir seulement salué le concile : il se contenta de lui faire savoir par ses envoyés qu'il emmenait avec lui son épouse, parce qu'elle était à lui et qu'il ne voulait plus désormais s'en séparer. A cette nouvelle, le conseil fut dissous, au grand

étonnement des cardinaux et des évêques qui s'étaient réunis pour prononcer l'interdit. Jean de Saint- Paul s'en retourna tout honteux, mais Octavien resta en France, et, cette fois, Philippe échappa aux Romains.

Après plusieurs alternatives de soumission et de désobéissance, il dut renoncer définitivement à ses projets de divorce et se réconcilier avec Ingeburge. Mais on voit que la royauté capétienne, tout en cédant, était devenue assez forte pour obliger, même Innocent III, à faire de son côté des concessions. A la mort d'Agnès de Méranie, Philippe sollicita et obtint du pape une déclaration qui reconnut les enfants de cette reine comme héritiers légitimes du roi de France : condescendance qui souleva les protestations d'une partie de l'épiscopal français.

Ce ne sont pas là les seuls indices de la disposition qu'avait Philippe à résister aux exigences de la cour de Rome. L'étude de ses actes nous le montre, dans plusieurs circonstances, essayant de s'appuyer sur ses vassaux laïques et exigeant d'eux des déclaratiohs destinées évidemment à légitimer son attitude à l'égard du Saint-Siège. Ainsi en 1203, le comte de Boulogne, Renaud, déclare qu'il a conseillé au roi de ne pas se laisser forcer par le pape à conclure une paix ou une trêve avec le roi d'Angleterre ; la même attestation est donnée par le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers, de Sancerre, de Beaumont, de Soissons, les comtesses de Champagne et deBlois, les sires de Coucy et de Dampierre . Deux ans plus tard, les mêmes seigneurs conseillent à Philippe-Auguste de résister aux injustes pré tentions d u pape et de lui signifier qu'il entend n'être pas traité d'une autre manière que ses prédécesseurs : ils prennent solennellement

l'engagement de s'associer à cette résistance. Cette même année 1205, le roi informe Eudes, duc de Bourgogne, que le pape a pris lesxroisés sous sa protection et a exempté ceux qui partiraient pour Jérusalem du paiement des intérêts dus à leurs créanciers. Eudes répond que le pape ne peut, sans Je consentement du roi, rien établir qui porte préjudice aux droits du roi et des barons : il lui conseille donc de s'opposer aux innovations qu'on voudrait introduire dans son royaume. Enfin, vers 1206, Innocent III ayant engagé Philippe-Auguste à punir les bourgeois de Cambrai qui avaient maltraité leur évêque, le roi lui répond que la cité de Cambrai n'est point de son royaume, et que ce n'est point à lui de faire donner satisfaction à l'évêque de cette ville.

Hâtons-nous d'ajouter qu'il était toujours dangereux de lutter ouvertement contre Innocent III, et que Philippe savait aussi dissimuler et manœuvrer avec assez d'habileté pour éluder la volonté de ce pape tout-puissant. A ce point de vue, rien n'est plus curieux à étudier que la conduite du roi de France vis-à-vis du Saint-Siège lors de l'expédition d'Angleterre entreprise par son fils Louis en 1216. Jean- Sans-Terre avait juré, par la Grande Charte, de respecter les libertés de la nation anglaise ; mais, comme on le pense bien, il ne tint pas plus ce serment que les autres, et une guerre sanglante recommença entre ses sujets et lui. Mais on se rappelle qu'il s'était fait le vassal de l'Église de Rome pour une pension annuelle de mille marcs d'argent. Le pape annula les concessions que Jean-Sans-Terre avait faites aux Anglais et le dispensa du serment qu'il avait prêté. Après avoir soutenu pendant quelque temps, avec leurs seules forces, la lutte contre le

roi, les nobles et les bourgeois d'Angleterre appelé rentà leur secours le propre fils de Philippe- Auguste,] Louis. Celui-ci accepte, en apparence contre la vo-1 lonté de son père, et commence par envoyer au se*] cours des Anglais un certain nombre de ses meilleurs chevaliers, promettant d'y venir lui-même aussiti qu'il pourrait le faire facilement. Cependant Inno< cent III ordonne la réunion en Angleterre d'un grani concile où ses légats lancent l'excommunication contre les barons révoltés et leurs complices. La situation de Philippe devenait difficile. Il avait conclu depuis longtemps une trêve perpétuelle avec Jean- Sans-Terre et juré solennellement de ne point attaquer ce protégé de la cour de Rome. D'un côté, il voulait tenir sa parole, par crainte des anathèmes pontificaux ; de l'autre, il avait le plus grand désir de voir réussir son fils. Avec sa prudence et sa circonspection ordinaires, il eut soin de désapprouver extérieurement les projets ambitieux du jeune Louis, c II confisqua toute la terre de son fils, ainsi que celle des autres barons qui étaient partis avec lui, et offrit d'appesantir sa main sur eux, si l'Église jugeait qu'il dût faire davantage à leur sujet. » La peur de partager le sort de Louis et de ses adhérents, excommuniés par Innocent III, fit qu'il ne leur envoya aucun secours ni de vivres, ni d'argent, ni d'hommes. Bien plus, lorsque Louis, profitant d'une trêve, vint en France recruter des soldats, c le roi son père, comme un homme très chrétien, ne voulut pas communiquer de paroles avec lui. *

Mais, en lisant attentivement les chroniqueurs, on s'aperçoit aussi que Philippe n'avait pris aucune mesure pour empêcher le départ des barons français, malgré les instances du pape qui lui ordon-

tait de s'y opposer; qu'il laissa son fils lui-même lasser en Angleterre, et qu'après son débarquement l lui donna des conseils sur la manière de conduire a guerre, l'engageant, par exemple, à prendre Douvres tvant de pénétrer dans le cœur du pays ; qu'enfin, en 17, n'osant envoyer directement des renforts à 'jarmée française, il chargea de ce soin sa belle-fille, anche de Gastille, femme énergique et active, qui amena trois cents soldats à son mari. Évidemment Philippe-Auguste s'intéressait beaucoup à l'expédition d'Angleterre, bien qu'en apparence il la condamnât. Le clairvoyant Innocent III ne s'y trompa nullement : c soupçonnant le roi de France de favoriser son fils, il envoya à l'archevêque de Sens et à ses suffragants une lettre où il lui marquait que le roi lui-même était excommunié. C'est pourquoi, un synode]ayant été assemblé à Meaux, tous les primats du royaume proclamèrent qu'ils ne regarderaient pas le roi comme excommunié tant qu'ils ne seraient pas plus sûrs de la volonté du pape. Pendant que ces choses se passaient en France, on dit que le pape, ayant été plus assuré du passage de Louis en Angleterre, fut saisi d'une douleur inconcevable, et que, voulant s'armer pour la vengeance, il fit au clergé et au peuple un sermon, dont il prit le texte dans cette prophétie : «c Épée, sors du fourreau pour verser le s#ng : sois tranchante et claire pour tuer et pour briller. » Dans ce sermon, il confirma solennellement l'excommunication de Louis et des siens, et ayant appelé ses secrétaires, il dicta contre le roi Philippe et son royaume de dures et intolérables sentences. * La mort vint le surprendre au milieu -de ces dispositions peu pacifiques, c par un dessein particulier de Dieu, qui, en toute circonstance, a coutume d'assister le roi Phi-

lippe, i' ajoute le chroniqueur Guillaume le Breton. Quelle qu'ait été l'énergie ou l'habileté déployée par Philippe-Auguste dans sa lutte contre les puissances ecclésiastiques, il ne faudrait point cependant se méprendre sur le caractère de cette politique et donner à la personnalité du roi de France une couleur qui n'est point la sienne. Philippe parait moins dévot que son père Louis VII, mais il est religieux. N'allons point lui prêter une largeur d'opinion, une hardiesse de pensées qu'il n'a jamais eues et ne pouvait pas avoir au xn* siècle. Il appartient au moyen fige et il est de son temps. Il partage toutes les idées de ses contemporains sur la religion, sur la tolérance religieuse, les miracles et les reliques. Voyez -le dans l'église de Saint-Denis, lorsqu'il se dispose à partir pour la Terre-Sainte : « Il se met humblement en oraison, sur le parvis de marbre, et recommande son âme à Dieu, à la bienheureuse Vierge Marie, aux saints martyrs et à tous les saints. Enfin, après avoir prié, il se lève, fondant en larmes, et reçoit dévotement la jarretière et le bourdon des mains de Guillaume, archevêque de Reims, son oncle, légat du siège apostolique ; puis, partant pour combattre les ennemis de la croix de Dieu, il prend de ses propres mains, sur le corps des saints, deux étendards de soie très beaux et deux grandes bannières ornées de croix. Alors il se recommande aux prières des frères et reçoit la bénédiction du clou, de la couronne d'épines et du bras de saint Siméon. » En 4196, une inondation terrible de la Seine ravage Paris et les environs. Pour apaiser le fléau, le clergé organise de solennelles processions. « Lq roi Philippe suit luimême ces processions, comme le plus humble de ses sujets, avec des larjnes et des soupirs. » Plus tard,

en 1205, il offre à l'église de Saint-Denis les reliques que le prenjier empereur latin Baudouin avait prises dans Constantinople : « un morceau de la sainte croix, long d'un pied ; des cheveux de Notre-Seigneur Jésus- Christ encore enfant ; une épine de la couronne de Notre-Seigneur; une côte et une dent de l'apôtre Philippe; un tissu de lin blanc dans lequel notre Sauveur fut enveloppé dans sa crèche, et enfin son manteau de pourpre. » Toutes les fois qu'il va faire ses dévotions à l'abbaye de Saint-Denis, soit pour remercier Dieu d'une victoire, soit pour appeler sur ses armes la bénédiction céleste, il ne manque jamais de déposer sur l'autel un riche manteau de soie.

L'intolérance religieuse, que réprouve aujourd'hui toute société civilisée, était au moyen âge une vertu. Rois et peuples avaient sur ce point la même opinion. Sait-on comment le chroniqueur Rigord, organe des sentiments de ses contemporains, apprécie les mesures barbares prises par Philippe-Auguste contre les blas* phémateurs? « Voici quelque chose de plus admirable encore : le roi conçut tant d'horreur pour les jurements que les joueurs se permettent trop souvent dans les cours ou dans les maisons de jeu , que si quelqu'un, chevalier ou autre, venait par hasard à en laisser échapper un, en jouant devant le roi, aussitôt il était jeté par son ordre dans la rivière ou dans quelque lac; il voulut même que cette punition fût toujours rigoureusement exécutée dans la suite. Courage, vertueux prince! quelle fin ne doit-on pas attendre d'un pareil début ! et en effet la main de Dieu était avec lui ». Le chroniqueur se réjouit également des violentes persécutions exercées par le roi contre les Juifs, doublement odieux aux chrétiens comme ennemis-nés de Jésus-Christ et comme usuriers. 4 Phi-

lippe avait souvent entendu dire aux jeunes seigneurs qu'on élevait avec lui dans le palais, que les Juifs qui demeuraient à Paris descendaient secrètement tous les ans dans des retraites souterraines, le jour de Pâques ou pendant la semaine sainte, et qu'ils y faisaient un sacrifice où ils immolaient un chrétien

pour outrager la religion chrétienne L'année

même où il reçut à Reims le saint gouvernail du royaume de France, les Juifs furent saisis dans leurs synagogues par toute la France et dépouillés de leur or, de leur argent et de leurs vêtements. Mais ce n'était que le prélude de leur prochain bannissement, qui ne tarda pas, grâce à Dieu, à suivre ce premier avertissement *. Les Juifs étaient alors, en effet, si riches et si nombreux, qu'au dire de Rigord ils possédaient près de la moitié de Paris, et qu'un grand nombre de personnes, chevaliers, paysans, bourgeois, se trouvaient être leurs débiteurs. Philippe consulta un ermite nommé Bernard, c saint homme, bon religieux, qui vivait dans le bois de Vincennes * , et libéra les débiteurs des Juifs des sommes qu'ils leur devaient, sauf un cinquième, qui dut être payé, non aux Juifs, mais au roi lui-même. Et encore passa-t-il pour modéré, c car il eût pu, s'il l'eût voulu, prendre le tout, sans faire aucun dommage à ceux à qui il l'eût pris, puisque c'était la propriété et le mobilier de ses esclaves *.

La persécution alla plus loin : en 1182, un édit donna aux Juifs jusqu'à la Saint-Jean pour se préparer à sortir du royaume. Ils eurent jusqu'à cette époque pour vendre leurs biens mobiliers; quant à leurs domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, pressoirs et autres immeubles, le roi s'en réserva la propriété pour lui et pour ses successeurs

au trône de France. Les Juifs expulsés, leurs synagogues furent purifiées et transformées en églises. 11 faut croire cependant que tous ne quittèrent pas le royaume, car en 11 92 le bruit courut que des Juifs de Bray-sur-Seine venaient de faire subir une mort ignominieuse à un chrétien. « Aussitôt Philippe, enflammé d'un saint zèle pour la foi, et sensible aux outrages de la religion chrétienne, part, laissant ignorer à ses familiers où il va et marche avec la plus grande célérité vers le château de Bray. 11 arrive donc tout à coup, place des gardes aux portes du château, fait prendre les Juifs et livre aux flammes plus de quatrevingts d'entre eux. » Mais cette ardeur intolérante était le fait de la jeunesse et de l'inexpérience : elle dura peu. Le roi et les seigneurs finirent par s'apercevoir que la présence des Juifs dans leurs domaines était une source importante de revenus ; non seulement on les rappela, mais on vit bientôt Philippe- Auguste et ses feudataires conclure des accommodements au sujet de leurs Juifs, dont ils retiraient de gros bénéfices. Au lieu de les expulser, on favorisa leurs opérations commerciales en défendant au clergé d'excommunier ceux qui vendaient des marchandises aux Juifs ou qui en achetaient d'eux (acte de 1204). Le roi consacra même formellement leurs opérations de banque et de prêts par l'ordonnance de 1206 qui fixe à deux deniers pour livre par semaine (43 p. 100 par an) le taux maximum de l'intérêt auquel les Juifs pourront prêter.

Ici la cupidité avait fini par l'emporter sur l'intolérance religieuse. Mais celle-ci savait prendre sa revanche; l'hérésie ne trouva pas grâce devant le roi très chrétien. Une secte s'était formée qui niait l'autorité des Évangiles et la nécessité des sacrements.

c Le bruit en parvint secrètement au vénérable Pierre, évêque de Paris, et à frère Garin, conseiller du roi Philippe. Ils envoyèrent en secret un clerc, nommé maître Raoul de Namur, prendre avec soin des informations sur les hommes de cette secte. Le dit Raoul, homme adroit et rusé, véritable catholique, feignait merveilleusement auprès de chacun d'eux à part d'être de leur secte, et ils lui révélaient leurs secrets comme à un confrère, ainsi qu'ils le croyaient. Ainsi un grand nombre de prêtres, de clercs, de laïques et de femmes de cette secte qui s'étaient longtemps tenus cachés, furent, par la volonté de Dieu, découverts, pris, amenés à Paris, convaincus, condamnés et dégradés des ordres dans lesquels ils étaient, dans un concile tenu en cette ville. Ils furent traduits devant la cour du roi Philippe, qui, comme un roi très chrétien et très catholique, ayant appelé ses gardes, les fit tous brûler, hors de la porte de Paris, dans un lieu appelé Champeau. On épargna les femmes et les autres gens simples qui avaient été corrompus et trompés par les principaux sectaires. Gomme il fut évidemment constaté que l'hérésiarque Amaury était originairement l'auteur de cette secte, quoiqu'il fût mort, à ce qu'on pensait, et eût été enseveli dans la paix de l'Église, il fut excommunié et condamné après sa mort par tout le concile. Il fut jeté hors du saint cimetière et ses os et ses cendres furent dispersés dans le fumier. Béni soit le Seigneur en toutes choses! »

Non seulement on ne voit pas qu'en matière de religion Philippe-Auguste ait eu des idées plus élevées que la majorité de ses contemporains, mais la constitution même de la royauté capétienne en faisait encore, sous son règne, un pouvoir à demi religieux,

Tout en combattant le clergé quand celui-ci entravait sa politique , Philippe-Auguste était obligé , comme ses prédécesseurs, de s'appuyer constamment sur les évêques. Nous l'avons montré au début de son règne se posant en défenseur des églises et des monastères, marchant contre les barons qui persécutent les prêtres et les moines, rasant leurs châteaux et les forçant à restituer les biens ecclésiastiques qu'ils ont volés. Dans la plaine de Bouvines, il combat avec les milices du clergé et en partie pour les intérêts du clergé. Qu'est-ce que Otton IV? Un excommunié, un pilleur d'églises, un persécuteur de prêtres que le roi très chrétien va punir au nom de la religion et de l'Église. Les conseillers intimes de Philippe, ceux qu'il charge des affaires les plus importantes, sont des ecclésiastiques: Bernard, prieur de Grandmont, l'auteur de la persécution contre les Juifs, l'exécuteur testamentaire désigné par le roi avant son départ pour la croisade; frère Garin, un Hospitalier de Jérusalem, qui aide le roi de ses conseils et de son épée, celui qui donna le plan de la bataille de Bouvines et devint plus tard évêque de Senlis ; enfin Guillaume le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, envoyé plusieurs fois à Rome pour négocier l'affaire d'Ingeburge.

La nécessité pour le roi de ne point s'aliéner les évêques Ta conduit souvent à les soutenir même contre les bourgeois des villes, quand les prétentions de ceux-ci lui paraissaient excessives. Ainsi, en 1192, il ordonne aux bourgeois du Puy de rendre à leur évêque les honneurs qui lui sont dus. En 1193, il veut que les citoyens de Tournai prêtent serment de fidélité à leur évêque. En 1195, il fait injonction aux maire et échevins d'Arras d'obéir au pouvoir épiscopal. En 1186, il avait laissé une commune s'établir

à Sens; mais il prend les mesures nécessaires pour que l'institution de cette commune ne puisse porter aucun préjudice à l'archevêque, aux églises et aux clercs. En 1210,1'évêque de Châlons avait excommunié sa ville; Philippe-Auguste mande aux bourgeois de donner satisfaction à l'évêque pour les forfaits qui leur avaient valu l'excommunication ; mais il obtient en même temps del'évêque que celui-ci s'engage à ne point lever d'amende sur la cité. Enfin la même année, la populace de Chartres s'étant ameutée contre les chanoines, il décide que le prévôt et les bourgeois feront la réparation qui sera demandée par le chapitre, tout en invitant ce corps à user modérément du droit qui lui est laissé de fixer la peine des coupables. On voit par là que, si Philippe ne craignait point de diminuer l'épiscopat quand ses privilèges se trouvaient en opposition avec le développement progressif de l'autorité royale, il s'efforçait, dans tous les autres cas, de le maintenir intact et de le protéger contre ses ennemis. Il pardonnait beaucoup au clergé, parce qu'il voyait en lui un des principaux soutiens de la royauté naissante. Rappelons ici les dernières paroles que saint Louis, d'après Joinville, adressait à son fils Philippe : « Honore et aime toutesles personnes de la sainte Église, et prends garde qu'on ne leur enlève ni diminue les dons et les aumônes que tes devanciers leur ont donnés. On raconte du roi Philippe, mon aïeul, qu'une fois un de ses conseillers lui dit que ceux de la sainte Église lui faisaient beaucoup de torts et d'excès, en ce qu'ils lui enlevaient ses droits et diminuaient ses justices, et c'était bien grande merveille qu'il le souffrît. Et le bon roi répondit qu'il le croyait bien : mais il considérait les bontés et les courtoisies que Dieu lui avait faites ; alors il aimait

mieux laisser aller de son droit qu'avoir débat avec les gens de la sainte Église, i

Rien ne montre mieux d'ailleurs le caractère à moitié ecclésiastique de cette royauté, entourée et conseillée par les prêtres, que l'attention des chroniqueurs à consigner dans leurs récits les légendes miraculeuses dont Philippe est si souvent l'objet et le héros.

Dans sa guerre contre Philippe, comte de Flandre, il vient camper près de Boves en Amiénois. « Les troupes couvraient les plaines de leurs chariots ; les hommes et les chevaux foulaient au pied la moisson; les soldats, la faucille à la main, allaient au fourrage dans les champs et coupaient la plus grande partie des grains, pour en nourrir leurs chevaux; enfin ils ne laissèrent presque sur la terre aucune traça de verdure. C'était le temps où les blés commencent à monter en épis et à se couvrir de fleurs, environ vers la Saint-Jean-Baptiste... Mais, qui pourrait le lire sans être frappé d'admiration, je dirai presque de stupeur? A la fin de la saison, par un miracle de la puissance divine qui trompa l'attente universelle, les moissons, ruinées par l'armée du roi, fournirent cette année même une récolte si abondante et si merveilleuse, qu'après avoir battu les grains et vanné les blés, on trouva le centuple, non seulement des épis abattus et foulés aux pieds, mais de ceux mêmes qui avaient été coupés avec la faucille pour servir de fourrage aux chevaux. Au contraire, à la place qu'avait occupée l'armée du comte de Flandre, toute trace de verdure avait tellement disparu, qu'on n'y trouva pas cette année une herbe dans toute la plaine. »

Ailleurs nous voyons le roi et son armée devant . une place forte du Berri, mourant de soif et de fati-

gue. On est au fort de l'été, et le torrent qui arrose la ville se trouve complètement à sec par suite des chaleurs, c Tout à coup, du fond des entrailles de la terre sortit une eau si abondante et qui s'accrut si miraculeusement sans le secours des pluies, qu'elle vint baigner les chevaux jusqu'au ventre et rafraîchir toute l'armée, bêtes et gens. A la vue d'un pareil prodige, les peuples remplis d'allégresse se mirent à louer Dieu, qui fait tout ce qu'il veut sur la terre et dans les abîmes. L'eau dura tant que le roi continua le siège; et, quelquesjours après ce miracle, il prit le château de Leuroux, qu'il donna à son cousin Louis, fils du comte Thibaud. Mais à peine eut-il quitté la ville, que les eaux retournèrent à leur première place et ne reparureni plus. » En 1189, Philippe s'avance pour assiéger Tours, mais une première difficulté se présente : il s'agit de faire passer la Loire à l'armée française. Avec la protection divine, le roi n'est point embarrassé : c II s'avance seul au milieu du fleuve, sondant avec sa lance la profondeur des eaux, et, par un miracle qui ne s'était vu en aucun siècle, il trouve un gué, place dans le fleuve des signaux à droite et à gauche du chemin que l'armée doit suivre après lui, et le premier il devance tous les autres dans la traversée de la Loire. Toute l'armée, voyant comme les eaux venaient de décroître miraculeusement en un moment, arrache les pieux, enlève les tentes, et tous, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, suivent les traces du roi. Quand ils furent ainsi transportés sur l'autre bord avec les armes et les bagages, les eaux du fleuve revinrent à leur première hauteur. *

La tradition ecclésiastique qui fait naître les miracles sous les pas des rois très chrétiens s'est donc

transmise de Clovis à Philippe-Auguste. A ce point de vue, il est évident que la royauté de France, au xn e siècle, n'a pas encore été sensiblement modifiée dans sa nature et ses conditions essentielles. Néanmoins il importait de montrer que, toute part faite aux idées, aux sentiments et aux croyances de l'époque où il vivait, Philippe a essayé, à plusieurs reprises, de se dégager d'une tutelle devenue gênante et qu'il a lutté parfois avec succès contre la puissance ecclésiastique du dedans et du dehors. Sans doute, ce n'est qu'avec Philippe le Bel que le pouvoir royal, dans ce sens, commencera véritablement à s'émanciper ; mais le règne de Philippe-Auguste accuse déjà \m progrès très sensible dans la marche de la royauté capétienne vers l'affranchissement et dans le développement de cet esprit laïque et national qui devait finir par triompher de la théocratie romaine et amener la chute du système politique et religieux si fortement organisé au moyen âge.

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