‹ Philippe-AugusteChapitre 4 sur 12 · Espèce de pierrier. Voir la note de la page · texte numérisé non relu

Espèce de pierrier. Voir la note de la page

chapelain de Philippe- Auguste, Guillaume le Breton, attribue ce fait surprenant à l'action de la grâce divine qui aurait touché le cœur des princes anglais. D'autres chroniqueurs donnent une raison plus humaine : l'intervention des évêques et des légats. Mais les arguments en langue provençale qui accompagnent les chants de Bertrand de Born nous renseignent encore mieux sur ce point. « Les deux armées étaient campées chacune sur une rive du fleuve et elles restèrent bien ainsi quinze jours. Chaque jour, elles s'armaient et s'apprêtaient au combat. Mais les archevêques, les évêques, les abbés et les moines intervenaient et empêchaient la bataille. Un jour que les deux ennemis étaient sur le point d'en venir aux mains, Philippe-Auguste répondit aux hommes d'église qu'il était bien décidé à ne plus ajourner le combat, à moins que le roi d'Angleterre ne fît droit à ses justes réclamations. Ce dernier s'émut peu de cette mise en demeure, car il avait acheté les Champenois et obtenu d'eux la promesse qu'ils ne combattraient pas. Des deux côtés on se prépara donc à la lutte; mais, au moment de marcher à l'ennemi, Philippe s'aperçut que les Champenois le trahissaient et ne le suivaient pas. Alors le roi de France fit appeler les évêques et les pria de porter au roi d'Angleterre des propositions de paix qui furent acceptées. »

La paix était conclue, mais elle ne faisait pas le compte des barons et des chevaliers , qui , comme Bertrand de Born, ne pouvaient que gagner à la guerre et au pillage. Le troubadour limousin raille avec amertume l'humeur accommodante des deux souverains, a Puisque cette paix, qu'ont faite les deux lois, pèse aux barons et les irrite, je ferai une chan-

At PHILIPPE-AUGUSTE.

son telle que, lorsqu'elle sera apprise, chacun sera impatient de guerroyer. Un roi ne doit pas rester en paix tant qu'il n'a pas reçu satisfaction de ses griefs. Mais les Bourguignons et les Français ne savent plus ce que c'est que l'honneur. Quelle honte pour le roi Philippe d'avoir ainsi traité tout armé ! Le roi d'Angleterre a semé tant d'argent dans l'armée ennemie que les sacs et les courroies ont enchéri en France. Ce ne sont point les Angevins ni les Manceaux, ce sont les livres sterling qui ont déconfit les Champenois. » Mais le poète batailleur pouvait se rassurer : la paix de Châteauroux n'était pas très solide. A peine Henri H, croyant tout apaisé, se dispose-t-ilà passer en Angleterre, que Philippe-Auguste, excité peut-être par les moqueries de Bertrand de Born qui lui reprochait aussi « de perdre la rente et leprofit deGisors *, menace de ravager la Normandie si on ne lui rend pas Gisors, ou si Richard n'épouse pas sa sœur, Alix de France, qui lui avait été fiancée depuis longtemps. De nouvelles négociations sont nécessaires : un « parlement » a lieu entre Trie et Gisors, et les deux rois y conviennent de suspendre momentanément leurs différends, en conservant de part et d'autre ce qu'ils ont déjà conquis.

C'est qu'en effet un événement de la plus haute gravité vient d'affliger et d'alarmer l'Europe chrétienne. La Terre Sainte est de nouveau perdue. Saladin, vainqueur à Tibériade, a vu tomber entre ses mains Guy deLusignan, roi de Jérusalem, et bientôt la ville sainte elle-même succombe sous l'effort des infidèles. Toutes les églises ont été converties en mosquées. A cette nouvelle la chrétienté pleure et s'indigne. Philippe- Auguste, qu'il le veuille ou non, ne peut échapper au mouvement qui gagnait tous les pays et tous les

princes chrétiens. L'archevêque Guillaume de Tyr, étant venu prêcher la croisade devant les princes et les guerriers réunis à Gisors, on prend la croix avec enthousiasme. Philippe et Henri, après s'être réconciliés, reçoivent des mains de l'archevêque, le premier une croix rouge, le second une croix blanche; ils se signent au front, à la bouche, à la poitrine et au cœur, et jurent de ne point quitter la croix du Seigneur, ni sur terre, ni sur mer, ni en champ, ni en ville, jusqu'à leur retour dans leurs foyers.

Il est difficile de savoir jusqu'à quel point les deux rois avaient le désir réel de quitter leurs États pour s'en aller combattre en Terre Sainte. Toujours est-il qu'ils commencèrent l'un et l'autre à prendre les mesures nécessaires pour se procurer de l'argent. Henri II réunit son conseil au Mans et décida que dans tous les pays soumis à sa domination tout homme devrait payer le dixième de son revenu et de ses biens mobiliers, sauf ceux qui prendraient la croix. L'excommunication fut lancée par les évêques contre quiconque ne remettrait pas exactement le tribut à une commission de collecteurs qui, dans chaque paroisse, fut composée d'un prêtre desservant, d'un templier, d'un hospitalier, d'un officier royal, d'un clerc de la chapelle du roi, d'un officier et d'un chapelain du seigneur du lieu. De son côté, Philippe tint une assemblée à Paris et promulgua, avec le consentement du peuple et du clergé, deux décrets réglant l'un les dettes des croisés, l'autre la dîme saladine. c Les évêques, prélats, clercs des couvents et chevaliers qui ont pris le signe de la croix auront deux ans, à compter de la première fête de la Toussaint, après le jour du départ du roi leur maître, pour acquitter les dettes contractées

soit avec des juifs, soit avec des chrétiens, avant que le roi n'eût pris la croix. — Tous ceux qui n'auront pas pris la croix, quels qu'ils soient, donneront cette année la dîme au moins de tous leurs biens mobiliers et de leurs revenus, autant qu'ils en possèdent, excepté ceux qui font partie de l'ordre de Cîteaux, des Chartreux et de Fontevrault, et les lépreux, pour ce qui leur appartient en propre. > La levée de cet impôt ne se fit pas, dans toutes les provinces de France et d'Angleterre, sans soulever de vifs mécontentements. Les récalcitrants n'étaient pas seulement excommuniés : on confisquait leurs biens et on les jetait en prison. D'ailleurs, les collecteurs eux-mêmes ne donnèrent pas toujours l'exemple du plus parfait désintéressement. On surprit un jour un templier dérobant les tributs des fidèles et les cachant dans les larges replis de ses vêtements. Mais on ne tarda même pas à s'apercevoir que les rois et les princes pouvaient employer à tout autre chose qu'à une expédition en Terre Sainte l'argent prélevé sur les deux pays. En dépit des serments de Gisors, la guerre se ralluma bientôt entre le Capétien et les Plantagenets. Richard, comte de Poitiers, venait en effet, au mépris des traités, d'envahir le Languedoc et d'enlever Moissac au comte de Toulouse. Celui-ci invoqua le secours de Philippe- Auguste, qui se plaignit par deux fois, mais en vain, à Richard et ta Henri II. Le roi d'Angleterre répondit qu'il avait peu d'action sur son fils. Quant à Richard, il rejeta tous les torts sur le comte de Toulouse qui, à l'entendre, aurait commis d'inqualifiables violences contre des marchands aquitains. Bien plus, s'il faut en croire Bertrand de Born, le comte de Poitiers aurait donné un démenti formel et sanglant à Philippe-

Auguste. Le troubadour raille à ce sujet la longanimité du roi de France : « On ne Ta jamais vu briser une lance sur un écu, ni recevoir une blessure, et il aime la paix plus qu'un moine, tandis que Richard aime plus la guerre qu'aucun des routiers Algaïs 1 . > Mais Philippe n'avait attendu que pour mettre le bon droit de son côté et se mieux préparer à l'attaque. Il se jette sur le Berri, emporte Châteauroux, Argenton, Montrichard, Ghâtillon-sur-Cher, prend Montluçon, s'assure de l'Auvergne, puis, remontant vers le nord, "enlève le château fort de Vendôme. Henri II se venge en brûlant force villages dans le pays de Chartres et le Vexin. Que devenait cette paix que les deux rois venaient de jurer en prenant la croix? Les légats du pape et les évoques s'interposent, obtiennent qu'une conférence ait lieu à Gisors. Mais un incident bizarre vient tout rompre au moment où tout paraît devoir s'arranger. De temps immémorial, les entrevues entre les rois de France et les souverains de la Normandie avaient lieu près des murs de Gisors, sous un orme d'une grosseur extraordinaire, n Le tronc de cet arbre était énorme, au point que quatre hommes pouvaient à peine l'envelopper de leurs bras étendus : cet orme était à lui seul une forêt *. On était alors au plus fort de la canicule : « Philippe, entouré deses chevaliers, était au milieu de la plaine, exposé aux rayons ardents du soleil, tandis que le roi des Anglais était assis sous l'ombre fraîche, et queses grands se reposaient également à l'abri du vaste ormeau... Les Anglais riaient

1. Les Algaïs étaient trois aventuriers du temps de Philippe-Auguste, chefs de ces bandes de mercenaires ou routiers, qui se louaient aux souverains en guerre et vivaient de pillage en temps de paix. On les appelait aussi Brabançons et Cottereauv.

de voir les Français ainsi brûlés par le soleil, tandis qu'eux-mêmes jouissaient en repos de l'ombrage de l'arbre gigantesque... Mais les Français, indignés et furieux du rire moqueur de leurs ennemis, coururent brusquement aux armes et se lancèrent vigoureusement contre les Anglais. » Une bataille s'engage, les Anglais battent en retraite, et les Français, toujours irrités, « tournent leurs épées et le tranchant de leurs haches contre le tronc de cet arbre que le roi d'Angleterre avait fait soigneusement entourer d'une forte barrière de fer, enfermant ainsi sa propre fortune dans cet arbre et disant : « De même que cet arbre ne peut être coupé ni arraché du sein de la terre qui enveloppe ses racines, de même les enfants de la France ne pourront jamais me rien enlever. Lors donc que j'aurai perdu cet arbre, je consens aussi à être dépossédé de tous mes domaines. » Les Français avaient été informés de ces paroles insensées ; aussi s'acharnaient-ils avec une ardeur d'autant plus vive à la destruction de cet ormeau... Ni le fer, ni l'airain, ni la puissance des hommes ne purent empêcher cet arbre magnifique de tomber lourdement sur le sol, destiné à alimenter la flamme d'un foyer français. »

Henri II essaya de prendre sa revanche, en mettant le feu au Vexin français, et en surprenant Mantes, que Philippe-Auguste, pressé de se rapprocher de Paris, avait laissée sans défense. Mais la milice communale de Mantes résista avec tant d'énergie aux efforts des chevaliers anglais, que le roi de France eut le temps d'être averti et d'accourir au secours de la vaillante commune. Alors se livra sous les murs de Mantes une de ces batailles épiques, comme le Vexin en avait tant vu depuis les premières

luttes des Français et des Normands. Les hauts faits d'armes d'un des plus braves chevaliers de France, Guillaume des Barres, ont été consacrés par l'histoire qui nous a conservé tous les détails de son duel avec Richard Cœur-de-Lion. « Ce vaillant soldat quitte furtivement l'entourage du roi, et prenant des mains de son écuyer son bouclier et sa lance : Qui veut venir avec moi, dit-il alors? Voilà, comme s'il était attaché au milieu de cette plaine, que le comte de Poitiers nous provoque; il nous appelle au combat; je reconnais sur son bouclier les dents des lions qu'il a pris pour emblème. Il est là, sans bouger, tel qu'une tour de fer; il est là, et de sa bouche railleuse il insulte au nom des Français, il se refuse à fuir, il se livre à tout son orgueil, et s'il ne trouve pas un adversaire digne de lui, il se retirera, le cœur indigné. Je vais donc voir cet homme de plus près. » Guillaume des Barres se précipite en effet du côté de Richard, et pour l'atteindre, renverse deux chevaliers anglais. Le combat commence entre ces terribles jouteurs : leurs boucliers, leurs cuirasses volent en éclats, leurs lances se brisent, « mais les tronçons ne tombent point des mains des deux champions; ils s'en servent l'un et l'autre pour se porter des coups redoublés sur la tête. Puis, ayant usé même ces tronçons qui s'émoussent sur des armes trop dures, les deux ennemis s'attaquent plus vivement avec leurs épées... Alors le comte, furieux de ne pouvoir triompher de Guillaumei par la force, médite une ruse : il enfonce son épée jusqu'à la garde dans le flanc du cheval de son ennemi. Celui-ci s'en aperçoit, il sent que son cheval chancelle sur ses genoux défaillants, mais alors il s'élance à terre et se tenant ferme sur ses pieds, il assène au comte un coup si vigoureux

qu'il le renverse sur le sable de tout le poids de son corps. Aussitôt, pour mieux assurer sa victoire, il frappe et tue son cheval d'un autre coup d'épée. * Pendant que Richard, couché sur le dos dans la poussière, « tout meurtri de la chute de son cheval, accablé du poids énorme de ses armes et du corps de l'animal qui l'étouffé, » est relevé avec peine par les Anglais, Guillaume des Barres, « comme un sanglier entouré d'une meute aboyante, :> tient tête à une foule d'ennemis qui font de loin pleuvoir sur lui une grêle de flèches. « Tout couvert de sang, il peut à peine se tenir debout : son bouclier, brisé et percé en mille endroits, est horriblement hérissé de traits, qui le font ressembler à un hérisson; nul cependant n'essaie encore de s'approcher de lui sans recevoir aussitôt un coup mortel. » Mais cette héroïque défense se serait mal terminée pour lui, s'il n'eût enfin réussi à retrouver un cheval, et si l'armée anglaise, épuisée, n'avait déserté le champ de bataille.

Le combat de Mantes était une infraction flagrante aux décrets sur la croisade. L'infidèle souillait Jérusalem de sa présence, et des rois chrétiens, au lieu de combattre l'ennemi commun, s'épuisaient àguerroyer entre eux ! Le clergé fit de nouveaux efforts, et les deux rois consentirent encore à négocier, près du village normand de Bonmoulins (18 nov. 1188). A cette nouvelle, Bertrand de Born s'indigna, comme toujours, des mesures pacifiques qu'on allait prendre, et, avec sa partialité ordinaire, en fit retomber toute la honte sur Philippe-Auguste. « Si le roi de France avait brûlé une barque devant Gisors, s'il avait assiégé Rouen de tous côtés, à tel point qu'on n'en pût avoir de lettres sans pigeons, on aurait pu croire qu'il voulait rappeler son grand aïeul Charlemagne; mais

c'est la honte qui dirige ses actions. Que Richard ne cède pas ; je ne veux pas que Oui-et-Non (c'est le nom que le poète donnait au comte de Poitiers) abandonne Cahors. * La conférence de Bonmoulins n'en eut pas moins lieu, et l'on put s'y convaincre qu'un accord secret avait été conclu au préalable entre Richard Cœur-de-Lion et Philippe-Auguste. Le roi de France exigea que sa propre sœur Alix, détenue depuis longtemps comme otage par Henri H, fût enfin mariée au comte de Poitiers, et que la convention qui lui assignait le Vexin pour dot fût exécutée. Il demanda même que Richard fût déclaré d'avance héritier de tous les États de son père et reçût, à ce titre, l'hommage des barons d'Angleterre et du continent. Henri II se montra inflexible sur ces deux points. Alors Richard, furieux, se tourna, en présence même de son père, du côté de Philippe-Auguste, mit ses mains dans les siennes, se déclara son vassal et lui fit hommage des duchés de Normandie, de Bretagne et d'Aquitaine , des comtés de Poitou, d'Anjou et du Maine.

C'était donner le signal d'une guerre domestique sans merci. Les turbulents barons du Poitou et de. la Bretagne, voyant Richard brouillé avec son père, prennent fait et cause pour le premier et courent aux armes. Le légat du pape les excommunie ; mais que leur importe? Les hostilités commencent sur toutes les frontières. Les Bretons se jettent sur les châteaux de la Normandie, Henri II vient à Saumur faire ses préparatifs de guerre et Philippe-Auguste rassemble ses troupes à Nogent-le-Rotrou. Les autorités ecclésiastiquesl ►entent alors un dernier effort. Avant de combattre, les rois se réunissent à la Ferté-Bernard (juin 1189). Philippe y réclame de nouveau le mariage d'Alix avec Richard, et l'hommage prêté à ce dernier

par tous les barons d'Angleterre et du continent. j

c Non, répond Henri II, qui se défiait avec raison de \

son fils aîné; mais, si tu le veux, Alix épousera mon \

fils Jean dont je n'eus jamais à me plaindre ; c'est lui j

que je désignerai comme mon héritier. » Le roi de !

France refuse de souscrire à cette proposition ; mais le légat du pape intervient et menace, si la paix ne se fait pas, de mettre tout le royaume de France en interdit. A ces mots, Richard, ne pouvant contenir sa colère, tire son épée, dont les assistants, heureusement, l'empêchent de faire usage; et le roi de France, plus maître de lui, se contente de dire au légat qu'il ne craint point la sentence ecclésiastique. Il va même jusqu'à faire entendre publiquement qu'il soupçonne le représentant du pape « d'avoir flairé » les livres sterling du roi d'Angleterre.

Cette fois, la rupture est définitive et la guerre commence. Mais Henri II la soutient mal: il semble avoir perdu son énergie ordinaire. Tout l'accable à la fois. Les Bretons l'attaquent en Normandie, les Aquitains arrivent par le sud , Philippe-Auguste marche sur Vendôme. Le roi anglais abandonne cette ville et fuit jusqu'à Alençon, disent les chroniqueurs français, jusqu'à Ghinon, disent les Anglais. Mais le Maine et l'Anjou restent ainsi sans défense. Philippe s'empare delà riche ville du Mans, qu'il livre ensuite à ses soldats ; magnifique aubaine pour les Français ! « Des chariots à quatre chevaux sont chargés de dépouilles opimes ; les bêtes de somme plient sous les effets précieux, les vêtementsde soie, l'ivoire, les vases d'argent, les monnaies d'un poids inconnu, les édredons tout gonflés de riches plumes, et les brillantes étoffes nuancées des plus belles couleurs. Toutes les têtes se courbent sous les fardeaux dont elles sont

chargées, t De là il se dirige sur Tours, passe la Loire à gué, et occupe rapidement la ville et la citadelle. Henri II, malade, en proie à une fièvre brûlante, se résigne à demander la paix à la conférence d'Azaisur-Cher. Écoutons l'admirable récit qu'Augustin Thierry a donné de cette conférence et des derniers moments du malheureux roi d'Angleterre.

« Les demandes de Philippe furent que le roi d'Angleterre s'avouât expressément son homme lige, et se remît entre ses mains, à merci et à miséricorde; qu'Alix fût donnée en garde à cinq personnes au choix de Richard, jusqu'à son retour de la croisade où il devait se rendre, avec le roi de France, à la micarême; que le roi d'Angleterre revendiquât tout droit de suzeraineté sur les villes du Berri qui, anciennement, relevaient des ducs d'Aquitaine, et qu'il payât au roi de France vingt mille marcs d'argent pour la restitution de ses conquêtes; que tous ceux qui s'étaient attachés au parti du fils contre le père demeurassent vassaux du fils et non du père, à moins que de leur propre mouvement ils ne voulussent revenir à ce dernier; qu'enfin le roi reçût son fils Richard en grâce par le baiser de paix, et abjurât sincèrement et de bon cœur toute rancune et toute animosité contre lui.

« Il n'y avait, pour le vieux roi, ni moyen ni espoir d'obtenir des conditions moins dures ; il s'arma donc de patience, autant qu'il put, et conversa avec le roi Philippe, écoutant ses paroles d'un air docile, et comme un homme qui reçoit la loi d'un autre. Tous deux étaient à cheval en plein champ; et tandis qu'ils s'entretenaient bouche à bouche, dit un contemporain, il tonna subitement, quoique le ciel fût sans nuages, et la foudre tomba entre eux, sans leur faire

aucun mal. Ils se séparèrent aussitôt, extrêmement effrayés l'un et l'autre; et après un petit intervalle ils revinrent de nouveau : mais un second coup de tonnerre, aussi fort que le premier se fit entendre presque au même moment. Le roi d'Angleterre, que la nécessité où il se trouvait réduit, son chagrin et la faiblesse de sa santé rendaient plus facile à émouvoir, liant peut-être cet accident naturel à sa propre destinée, fut tellement troublé, qu'il abandonna les rênes de son cheval et chancela sur sa selle , de manière qu'il serait tombé à terre, si ceux qui l'entouraient ne l'eussent soutenu. La conférence fut suspendue, et comme Henri II se trouva trop malade pour assister à une seconde entrevue, on lui porta à son quartier les conditions de la paix, rédigées par écrit, pour qu'il y donnât son consentement formel.

c Ceux qui vinrent de la part du roi de France le trouvèrent couché sur son lit, et lui lurent le traité de paix, article par article. Quand ils en vinrent à celui qui regardait les personnes engagées secrètement ou ostensiblement dans le parti de Richard, le roi demanda leurs noms, pour savoir combien il y avait d'hommes à la foi desquels on l'obligeait à renoncer. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son plus jeune fils. En entendant prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva sur son séant, et, promenant autour de lui des yeux pénétrants et hagards : « Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon cœur, mon fils de prédilection, celui que j'ai chéri plus que les autres et pour l'amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est aussi séparé de moi? » On lui répondit qu'il en était ainsi, qu'il n'y avait rien de plus vrai. « Eh bien! dit-il en retombant sur son lit et en tournant son visage contre le mur, que tout

aille dorénavant comme il pourra, je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde, i Quelques moments après, Richard s'approcha du lit, et demanda à son père le baiser de paix, en exécution du traité. Le roi le lui donna avec un air de calme apparent ; mais, au moçnent où Richard s'éloignait, il entendit son père murmurer à voix basse : « Si seulement Dieu me faisait la grâce de ne point mourir avant de m'être vengé de toi ! i A son arrivée au camp français, le comte de Poitiers redit ces paroles au roi Philippe et à ses grands, qui tous firent de grands éclats de rire et plaisantèrent sur la bonne paix qui venait de se conclure entre le père et le fils.

c Le roi d'Angleterre, sentant son mal s'aggraver, se fit transporter à Chinon, où il tomba dans un état voisin de la mort. A ses derniers moments, on l'entendaitproférerdesparolesentrecoupées,quifaisaient allusion à ses malheurs et à la conduite de ses fils : c Honte, s'écriait-il, honte à un roi vaincu ! Maudit soit le jour où je suis né, et maudits de Dieu soient les fils que je laisse ! » Les évêques et les gens de religion qui l'entouraient firent tous leurs efforts pour lui faire rétracter cette malédiction contre ses enfants ; mais il persista jusqu'au dernier soupir. Quand il eut expiré, son corps fut traité par ses serviteurs comme l'avait été autrefois celui de Guillaume le Conquérant; tous l'abandonnèrent après l'avoir dépouillé de ses derniers vêtements et avoir enlevé ce qu'il y avait de plus précieux dans la chambre et dans la maison. Le roi Henri avait souhaité d'être enterré à Fontevrault, célèbre abbaye de femmes, à quelques lieues au sud de Chinon; on eut peine à trouver des gens pour l'envelopper d'un linceul, et des chevaux pour le transporter. Le cadavre se trouvait déjà déposé

dans la grande église de l'abbaye, en attendant le jour de la sépulture, lorsque le comte Richard apprit par le bruit public la mort de son père. Il vint à l'église, et trouva le roi gisant dans le cercueil, la face découverte et montrant encore, par la contraction de ses traits, les signes d'une violente agonie. Cette vue causa au comte de Poitiers un frémissement involontaire. 11 se mit à genoux et pria devant l'autel ; mais il se leva après quelques moments, après l'intervalle d'un Pater noster, disent les historiens du siècle, et sortit pour ne plus revenir. Les contemporains assurent que depuis l'instant où Richard entra dans l'église jusqu'à celui où il s'éloigna, le sang ne cessa de couler en abondance des deux narines du mort. Le lendemain de ce jour eut lieu la cérémonie de la sépulture. On voulut décorer le cadavre de quelques-uns des insignes de la royauté; mais les gardiens du trésor de Chinon les refusèrent, et, après beaucoup de supplications, ils envoyèrent seulement un vieux sceptre et un anneau de peu de valeur. Faute de couronne, on coiffa le roi d'une espèce de diadème fait avec la frange d'or d'un vêtement de femme, et ce fut dans cet attirail bizarre que Henri, fils de Geoffroi Plantagenet, roi d'Angleterre, duc de Normandie, d'Aquitaine et de Bretagne, comte de l'Anjou et du Maine, seigneur de Tours et d'Amboise, descendit dans sa dernière demeure (1189). »

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