CHAPITRE III
Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion. — Gomment chacun d'eux' se prépare à la troisième croisade. — Séjour des deux rois à Messine ; premiers symptômes de mésintelligence. — Duel de Richard Cœur-de-Lion et de Guillaume des Barres. — Conversation du roi d'An* gleterreavec Tancrède, roi de Sicile. — Siège de Saint-Jean-d' Acre. — La succession du comte de Flandre et le partage de l'île de Chypre. — Départ de Philippe-Auguste. — Captivité de Richard Cœur-de-Lion et négociations de Philippe avec l'empereur Henri VI. — Guerre avec le roi d'Angleterre. — Richard et Mercadier, un roi et un chef de routiers (1190-1199).
Richard, qui succédait à son père Henri II, était, presque en tout, l'opposé de Philippe; et ces deux hommes passèrent le temps qu'ils vécurent ensemble à se heurter et à s'aigrir mutuellement. Dans les premières années de son règne, Philippe, nous l'avons vu, avait témoigné une amitié des plus tendres au comte de Poitiers. Mais cette grande affection était peut-être moins sincère de la part du roi de France, qui avait intérêt à brouiller le comte avec Henri II ; et d'ailleurs elle dura peu. Sitôt que Richard fut roi, leur rivalité éclata ouvertement; elle ne devait se terminer qu'à la mort du prince angevin.
Richard avait un caractère bouillant et emporté, auprès duquel la vivacité qu'un contemporain, Gilles de Paris, reproche à Philippe-Auguste, n'était que froide circonspection. Tous deux aimaient la guerre ; mais Richard la désirait par goût et pour elle-même, « il courait aux armes comme un furieux, prenant
58 PHILÎPPE-AUGUSTK.
plaisir à marcher dans des chemins semés de cadavres ; ni les flancs abrupts des montagnes, ni les tours aériennes rendues inexpugnables par Fart et par la nature, ne pouvaient arrêter l'élan impétueux de son courage, i Philippe aussi recherchait la guerre, mais pour les conquêtes qui en sont le résultat. La cupidité de Richard était proverbiale : « Un jour, dit Benoît de Peterborough , il déposa de ses fonctions Ranulf de Glanville, justicier d'Angleterre, et presque tous les vicomtes et les baillis de son royaume, pour les obliger à racheter leurs charges et à dépenser ainsi jusqu'à leur dernier sou. Ceux qui ne pouvaient lui donner ce qu'il exigeait étaient saisis et jetés en prison Tout, pour lui, était à vendre : magistratures, fonctions administratives, comtés, châteaux, villes, maisons de plaisance. Aussi parvint-il à acquérir d'immenses richesses. » Philippe ne montrait pas un plus grand scrupule à extorquer de fortes sommes à ses sujets; mais Richard cherchait l'or pour le prodiguer fastueusement à ses barons , tandis que Philippe était économe. Richard paraît, en politique, le type de l'imprévoyance, de la légèreté et de la maladresse. Philippe, au contraire, voyait parfois les choses de loin, réfléchissait, calculait, ne s'avançait que lentement, et subordonnait tout à son intérêt.
Il ne faut pas voir dans Richard un roi d'Angleterre : le comte de Poitiers resta toujours un vrai baron d' Aquitaine, mobile, spirituel, voluptueux et batailleur. Il se fait détester des seigneurs poitevins, auxquels il enlève leurs femmes. Tantôt ami, tantôt ennemi de Bertrand de Born, il est troubadour comme lui, comme plusieurs grands seigneurs du Midi. On possède encore de Richard deux sirventes en langue moitié provençale, moitié française, adressés à son
ennemi le dauphin d'Auvergne, qui lui répond également par des menaces et par des provocations en vers. Enfin, toujours en véritable Aquitain, il semble être assez irrespectueux envers le clergé. « Un saint prêtre, nommé Foulque, connu par ses miracles, vint le trouver alors qu'il était déjà roi, et lui dit : Je t'engage, ô roi, à marier au plus vite les trois filles qui te déshonorent, si tu ne veux point qu'il t'arrive quelque chose de malheureux. — Hypocrite, répondit Richard en colère, tu en as menti par ta tête : je n'ai point de filles. — Non, je ne mens pas; tu as trois filles, et trois filles détestables : ton orgueil, ta cupidité, ta luxure. Alors le roi se tournant vers les comtes et les barons qui l'entouraient : Écoutez tous, leur ditil, l'avis que me donne cet hypocrite.il prétend que j'ai trois filles détestables : mon orgueil, ma cupidité, ma luxure, et il m'invite à les marier. Eh bien ! je marie l'orgueil avec les Templiers, la cupidité avec les moines de Cîteaux, et la luxure avec les prélats des églises. »
Philippe-Auguste n'avait ni cet esprit, ni cette malice. C'était un homme du Nord, à la parole brève et incisive. Il ne se piquait point d'honneur chevaleresque et cessait de se battre sitôt que l'intérêt politique l'en dissuadait. Les idées et les mœurs du temps l'avaient obligé à prendre la croix et à s'associer en 4490 au nouveau roi d'Angleterre pour une expédition en Terre Sainte ; mais nous allons voir dans cette circonstance combien sa prudence contraste avec l'étourderie de Richard Cœur-de- Lion. Un départ pour la Palestine était toujours chose grave pour un roi, et au temps de Philippe les souverains commençaient à faire quelques difficultés pour prendre la croix. Pendant que le roi se battait
au fond de l'Orient, son royaume restait exposé aux attaques des princes voisins et des grands vassaux. Avant de s'embarquer, il était donc sage de mettre de l'ordre dans l'Etat, et de l'assurée contre les ennemis du dehors et du dedans. Or voici les précautions que prit le roi Richard en 1190. Il commença par vendre ou donner une grande partie des terres du domaine royal à ses barons, comme s'il ne devait jamais revenir en Angleterre. Et comme ses amis, étonnés, blâmaient ouvertement sa conduite, il leur répondit : « Je vendrais jusqu'à Londres, si je trouvais quelqu'un pour me l'acheter, i Tous ses vassaux crurent qu'il avait l'intention de rester en Terre Sainte jusqu'à la fin de ses jours. Ce n'est pas tout. Il confia le gouvernement du royaume à un étranger de naissance obscure, peu probe et peu capable, Guillaume, évêque d'Ely, qu'il fit chancelier et régent, sans même lui donner pour conseillers et en même temps pour surveillants quelques-uns des principaux barons anglais. Aussi la plupart des seigneurs étaient-ils fort irrités de voir le roi prendre si peu souci de son royaume et livrer ainsi le pouvoir au premier venu.
Pendant que Richard s'accommodait avec cette facilité et cette légèreté d'un voyage lointain et périlleux, d'une absence dont il ne pouvait prévoir le terme, que faisait son voisin et futur compagnon de route, le roi de France? Il convoquait à Paris ses parents, ses amis, ses barons, et dictait en leur présence son testament. On voit par ce document combien Philippe-Auguste est loin de partir sans esprit de retour. Il pense à tout, prévoit tout, ordonne tout. Il veut, quand il sera à l'autre bout du monde civilisé, être instruit de toutes les affaires du pays de France et
gouverner son royaume du fond de l'Asie. Les baillis, les prévôts, la reine régente devront correspondre avec lui et le tenir au courant des événements. Tant de précautions, tant de recommandations prudentes indiquent que Philippe était, au fond, peu satisfait d'abandonner ses États pour s'en aller guerroyer en pays lointain, bien qu'il se dise brûlant du désir d'accomplir son vœu. Il avait pris la croix en 1187, et jusqu'en 41.90 il chercha tous les moyens possibles de différer son départ, malgré les instances de ses vassaux, malgré les injonctions pressantes et reitérées du pape. Enfin, en 1190, le cardinal Jean d'Anagni, légat apostolique, l'ayant menacé de l'excommunication s'il ne faisait sa paix avec le roi d'Angleterre et ne s'embarquait pour la Terre « où s'étaient tenus les pieds du Seigneur i, il se vit obligé de quitter la France, mais avec la volonté bien arrêtée d'y revenir le plus tôt possible. Aussi le troubadour Gaucelm Faidit se moquait-il déjà, en 1189, de ce croisé peu enthousiaste : « Le roi à qui est Paris — aime mieux à Saint- Denis — ou dans la Normandie — conquérir des écus sterling — que tout ce que Saladin — a et tient en sa puissance. » Richard, au contraire, dans un entretien avec le duc de Bourgogne et d'autres seigneurs français, jure qu'il ira à Jérusalem, qu'il l'assiégera, et qu'il ne se retirera pas tant qu'il aura un roussin à manger.
Le départ eut lieu au commencement de l'été de 1 1 90. C'est grâce aux chroniqueurs anglais, à Benoît de Peterborough et à Roger de Hoveden, que nous connaissons, presque jour par jour et dans les plus petits détails, les incidents de ce long voyage, dont les chroniqueurs français , Rigord et Guillaume le Breton, ne nous disent presque rien. Avec leur aide, suivons les
deux rois dans cecurieux pèlerinage où leurs ressentiments mutuels ne feront que s'aigrir et d'où ils reviendront ennemis déclarés. La réunion des deux armées se fit d'abord à Vézelay.
« Le roi Richard et le roi Philippe vinrent à Vézelay, où repose le corps très saint de la bienheureuse Marie-Madelaine, et s'y arrêtèrent deux jours à l'octave de saint Jean-Baptiste. C'est là que le roi d'Angleterre reçut la besace et le bâton ; le roi de France les avait pris avant de quitter sa terre, dans l'église de Saint-Denis. Ensuite les deux rois firent route ensemble. Comme ils arrivaient à Lyon, sur le Rhône, ils avaient à peine franchi le pont du Rhône avec la majeure partie de leurs gens que le pont s'écroula, ce qui amena la mort d'un certain nombre d'hommes et de femmes. Là les rois se séparèrent; leur suite était devenue tellement nombreuse, qu'un même lieu ne pouvait suffire à les contenir. Le roi de France, avec les siens , alla jusqu'à Gênes, où il s'embarqua pour Jérusalem. Le roi d'Angleterre s« dirigea sur Marseille, où il trouva un grand nombre de pèlerins qui, en raison de leur long séjour dans cette ville, avaient dépensé déjà tout leur argent et offrirent de se mettre à son service. Il en accepta un grand nombre . Quand il eut attendu là dix jours, espérant toujours que son navire allait arriver, déçu à la fin dans son espoir, il loua trois grands vaisseaux et vingt galères bien armées, où, triste et confus, il entra avec sa maison. »
A Gênes, le roi de France tomba malade dans une maison située près de l'église Saint-Laurent et Richard vint lui rendre visite. Mais déjà on put s'apercevoir que la concorde la plus parfaite ne régnait pas entre les deux souverains. Philippe envoya de-
mander à Richard cinq de ses galères : le roi d'Angleterre ne lui en offrit que trois, que le roi de France, par dépit, refusa. Cependant les deux rois s'embarquent pour la Sicile ; Philippe-Auguste arrive à Messine, le 14? septembre 1190; « les chefs de la cité le reçurent avec honneur et lui donnèrent, comme habitation, le palais de Tancrède, roi de Sicile. y> Richard y débarque à son tour, neuf jours après, « avec ses grands vaisseaux et ses galères, avec tant de pompe, au milieu d'un si grand bruit de cornes et de trompettes, que toute la cité en fut effravée. Le roi de France avec les siens, les chefs de la cité, le clergé et le peuple, se tenaient sur le rivage, admirant ce qu'ils voyaient et entendaient dire du roi d'Angleterre et de sa puissance. Le lendemain, le roi d'Angleterre vint au logis du roi de France pour s'entretenir avec lui, et le même jour le roi de France vint au logis du roi d'Angleterre pour lui parler : et il paraissait y avoir entre eux une si grande affection de mutuel amour, que rien ne semblait pouvoir dissoudre le lien d'amitié qui les unissait. » Cet accord, aussi touchant que peu solide, dura jusqu'à la fête de saint Michel, jour où Philippe vint encore au logis du roi d'Angleterre et s'entretint avec lui. « Tous deux ensuite allèrent rendre visite à la sœur de Richard ; et le roi de France avait un air tellement joyeux que le bruit courait dans le peuple qu'il allait la prendre pour épouse. »
Mais la fougue brutale du roi anglais vint tout gâter. Certaines imprudences de Richard ou de ses barons firent croire aux Messinois qu'il voulait s'emparer de leur cité. Une émeute formidable éclate : les habitants de Messine s'enferment dans leurs
murs et se barricadent. Richard n'hésite pas néan moins à entrer dans le palais de Taocrède poui s'entretenir avec le roi de France des événements qui viennent de surgir. Des pourparlers s'engagent. Les conseillers du roi de Sicile, l'archevêque de Messine, le roi de France et ses hauts barons s'en tremettent pour traiter de la paix entre Richard et les Messinois. Mais ceux-ci, toujours méfiants, se rassemblent en armes, et insultent un baron de l'armée anglaise, Hugues le Brun. Aussitôt le bouillant roi d'Angleterre, malgré le conseil prudent de Philippe-Auguste, engage la lutte avec les habitants. Cinq chevaliers et vingt sergents de sa maison sont tués sous les yeux du roi de France, qui, au dire du chroniqueur anglais, « non seulement se garda bien de leur porter secours, mais même chercha à nuire autant qu'il le pouvait au roi Richard, i Le gros de l'armée anglaise arrive bientôt, s'empare de Messine et plante sur les remparts les bannières de son roi. Une pareille aventure était de fâcheux présage pour la continuation de la croisade : heureusement que, quelques , jours après, les rois de-France et d'Angleterre, dans i l'intérêt de l'entreprise commune, sentirent la nécessité de la concorde, et, en présence de leurs barons, se jurèrent, pour toute la durée du pèlerinage, amitié et protection mutuelles. Un traité de paix, conclu, d'autre part, entre le roi d'Angleterre et le roi de Sicile, rendit aux Messinois la libre disposition de leur cité.
Richard gardait encore rancune à Philippe de sa conduite équivoque en cette affaire, lorsqu'un nouvel incident faillit de nouveau compromettre la croisade et aggrava l'antipathie qu'éprouvaient l'un pour
l'autre les deux souverains, c Le roi Richard, plusieurs chevaliers de sa maison et de la maison du roi de France, se réunissaient, comme c'était l'habitude, près des murs de Messine, pour se livrer à plusieurs jeux; ils revenaient au logis, traversant le milieu de la ville, lorsqu'ils rencontrèrent un paysan avec un âne chargé de ces longs roseaux qu'ils appellent des cannes. Le roi d'Angleterre et les chevaliers de sa suite en saisissent et se mettent à se battre entre eux. Or il arriva que le roi d'Angleterre et Guillaume des Barres, un des plus vaillants soldats du roi de France, joutant l'un contre l'autre, brisèrent leurs cannes, et que la cape du roi en fut déchirée. Le roi, furieux, se jeta sur Guillaume, qu'il fit chanceler, lui et son cheval, cherchant à le jeter à terre, mais sans pouvoir y parvenir. Guillaume se tint au cou de son cheval, et menaça le roi. Aussitôt Robert de Breteuil, fils du feu comte de Leicester, Robert, à qui lé roi venait de donner la terre paternelle, mit la main sur Guillaume pour venir en aide à son roi. « Arrête, s'écrie le roi, et laisse-nous seuls »* La lutte recommença plus vive, de la voix et du geste, jusqu'à ce que le roi, éclatant, dit à son adver* saire : c Va-t'en, et prends garde de reparaître en ma présence, car je deviendrai l'ennemi éternel de toi et des tiens. »
c Guillaume, devant cette colère et cette malveil* lance du roi, s'en alla, triste et confus, et vint trou* ver son seigneur le roi de France à qui il demanda aide et conseil sur ce qui venait de lui arriver. Le lendemain le roi de France alla, de la part de "Guillaume, supplier Richard de lui accorder paix et miséricorde : le roi refusa de l'écouter. Le jour sui* vant, le comte de Chartres, le duc de Bourgogne» le
comte de Nevers et plusieurs des principaux barons de France se jetèrent aux genoux de Richard avec les supplications les plus humbles pour lui adresser la même requête. Le roi refusa encore de les écouter. Guillaume des Barres dut, le troisième jour, quitter Messine, car le roi de France ne voulut pas le garder contre la volonté du roi d'Angleterre. Enfin, longtemps après, comme l'heure de l'embarquement n'était pas loin, le roi de France et tous les archevêques et évèques, comtes et barons de l'armée vinrent trouver le roi d'Angleterre et se jeter encore à ses pieds, demandant paix et miséricorde pour Guillaume, montrant quelle perle ce serait que l'absence d'un aussi vaillant chevalier. Ce fut avec la plus grande peine qu'on obtint du roi d'Angleterre que Guillaume des Barres rentrât en paix; Richard promit que lui et les siens ne lui feraient aucun mal tant qu'ils seraient au service de Dieu. »
Plus s'approchait le moment du départ, plus les causes de mésintelligence se multipliaient. En février 4191, le comte de Flandre venait à Messine sur les vaisseaux du roi d'Angleterre, c II suivait en beaucoup de choses, dit la chronique, le conseil et la volonté de Richard. Le roi de France, irrité contre le comte, dont il était le suzerain, l'obligea à quitter le roi d'Angleterre et à revenir à lui. » Mais le dissentiment le plus grave éclata dans une affaire où la politique peu scrupuleuse de Philippe-Auguste semble avoir eu pour but de brouiller son rival avec le roi de Sicile et d'accabler les Anglais sous le poids des forces siciliennes et françaises coalisées. Telle est du moins l'accusation que porte contre lui le chroniqueur anglais, dont le récit ne peut être contrôlé, les historiens français étant muets sur ce curieux épisode.
« En mars 1191, sur le conseil du roi de France, Richard quitta Messine pour aller s'entretenir avec Tancrède, roi de Sicile, à Gatane. Ce dernier le reçut magnifiquement, lui offrit des vases d'or et d'argent, des chevaux, des étoffes de soie ; mais Richard, qui possédait de toutes ces choses, ne voulut accepter qu'un petit anneau en signe de leur mutuelle affection. Au moment de la séparation, le roi Tancrède dit à Richard : « Je sais maintenant, et par de sûrs indices, que ce que le roi de France m'a dit sur vous, par l'organe du duc de Rourgogne et par ses lettres, provient beaucoup plus d'un mauvais sentiment à votre égard que de l'amour qu'il a pour moi. Car il a voulu me persuader que vous ne m'aviez gardé ni paix ni foi et que vous aviez violé les conventions faites entre nous; que si vous étiez venu dans ce royaume, c'était uniquement pour me l'enlever ; et il m'a offert, si je voulais marcher contre vous avec mon armée, de m'aider de tout son pouvoir, pour vous détruire, vous et les vôtres. » A quoi le roi d'Angleterre répondit, avec une égale fermeté d'esprit et de paroles : c Je ne suis point un traître, ne l'ai jamais été et ne le serai jamais : la paix que j'ai faite avec vous, je ne l'ai enfreinte en rien, et ne l'enfreindrai point tant que je vivrai ; du reste, je ne puis croire que le roi de France ait pu vous parler ainsi de moi, lui qui est mon seigneur et mon compagnon en ce pèlerinage. » Le roi Tancrède répliqua : « Voici les lettres qu'il m'a fait remettre par le duc de Rourgogne : si le duc nie m'avoir apporté ces lettres de la part de son seigneur le roi de France, je suis prêt à le. convaiucre en duel par l'intermédiaire d'un de mes chefs. » Ayant reçu ces lettres de la main du roi Tancrède, le roi d'Angleterre revint à
Messine. Le même jour, le roi de France vint s'entretenir avec le roi Tancrède, demeura avec lui une nuit, et le matin revint à Messine.
c Cependant le roi d'Angleterre, très irrité contre le roi de France, lui faisait mauvaise figure, montrait des dispositions peu pacifiques, et cherchait une occasion favorable pour le quitter avec les siens. Le roi de France demanda ce que signifiait ce changement. Richard lui fit rapporter par Philippe, comte de Flandre, tout ce qu'il avait appris de la bouche du roi de Sicile, et, en témoignage du fait, montra les susdites lettres. Quand le roi de France eut reçu cette réponse, il resta quelque temps sans rien dire, sachant bien ce que lui reprochait là-dessus sa conscience; ensuite il revint à lui et dit : t Je vois maintenant que le roi d'Angleterre cherche tous les moyens de me nuire ; car tout ceci n'est qu'invention et mensonge. Mais je suis convaincu qu'il a imaginé contre moi toutes ces méchancetés, parce qu'il veut renvoyer ma sœur Alix, qu'il avait pourtant juré d'épouser. Qu'il sache cependant que, s'il la. refuse pour en prendre une autre, je resterai toute ma vie son ennemi et celui de sa liaison. » Richard répliqua qu'il ne pouvait en aucune manière épouser la sœur de Philippe, parce que le roi d'Angleterre, son père, l'avait déshonorée et avait eu d'elle un fils, ce qu'il se déclara prêt à prouver par toute espèce de témoignages. »
Après s'être assuré que le roi d'Angleterre n'ayait dit que la vérité, Philippe, devant une pareille déclaration, s'engagea à ne plus réclamer le mariage de sa sœur Alix et consentit à prendre avec son allié de nouveaux arrangements au sujet de la dot. La réconciliation encore une fois opérée, les deux ar-
mées s'embarquèrent définitivement pour la Terre Sainte. Mais, pendant que Richard s'arrêtait sur la route pour s'emparer de la grande île de Chypre, Philippe débarquait le premier, le samedi de la semaine de Pâques, sur la plage de Saint-Jean d'Acre, place forte que les chrétiens assiégeaient depuis longtemps, et qui avait jusque-là résisté à tous leurs efforts. Cependant Richard, ayant quitté Chypre, aborde en Palestine, près de Tyr, c et demande à entrer dans cette ville. Mais les gardiens de la cité refusèrent de le recevoir, disant que le roi de France et Conrad, marquis de Monlferrat, seigneur de la cité, leur en avaient fait défense; de sorte que le roi d'Angleterre fut obligé de passer cette nuit-là sous sa tente. > De là Richard vint opérer sa jonction avec les Français, qui n'avaient point encore agi. Philippe avait fait placer ses pierriers et autres machines de guerre, mais ne s'en était point servi, car il attendait l'arrivée du roi des Anglais. Celui-ci, étant venu, fit disposer aussitôt ses machines. Les Pisans et les Génois vinrent le trouver et lui offrirent leurs services. Mais il n'accueillit que les Pisans, renvoyant les Génois parce qu'ils avaient prêté serment au roi de France et au marquis Conrad. »
A peine les deux rois avaient-ils commencé leurs opérations qu'ils furent atteints tous deux de la maladie appelée alopécie « qui les mît en danger de mort et leur fit perdre tous leurs cheveux ». Tel est le récit du chroniqueur anglais. Le chroniqueur français, Guillaume le Breton, plus crédule, attribue la maladie de Philippe-Auguste à une cause toute différente : « car, à ce qu'on disait, il avait bu du poison que des traîtres lui avaient présenté, et il en devint malade à ce point qu'il perdit les ongles
des pieds et des mains, les cheveux et presque toute la peau. » Richard, plus vigoureux de tempérament, se releva vite : mais il paraît que Philippe resta toujours sous l'influence de cette première atteinte meurtrière du climat de l'Orient. La maladie dut singulièrement augmenter le désir qu'il avait de regagner son royaume. La France était, plus que la Terre Sainte, l'objet de ses constantes préoccupations. Son ambition n'oubliait rien, et l'intérêt de la croisade ne lui faisait point négliger les affaires de ses États. Étant encore à Messine, il avait promulgué un acte par lequel il abolissait la commune duLaonnais(1190) f . En 1191, par une charte datée de Saint-Jean d'Acre, il annonce aux nobles du district de Péronne que la mort de Philippe, comte de Flandre, vient de faire rentrer Péronne dans le domaine de la couronne. Le comte de Flandre mourut en effet devant Acre le 1 er juin 1191 et, s'il faut en croire la chronique anglaise, t le roi de France, son seigneur, fit mettre tous ses trésors et toutes ses possessions sous sa main : et dès ce moment il ne chercha plus que l'occasion de quitter le siège de Saint-Jean d'Acre et de revenir dans son pays pour soumettre le comté de Flandre à sa domination. »
Les deux rois avaient encore trouvé, dans les querelles qui divisaient les chrétiens établis en Terre Sainte, de nouveaux motifs de dissentiment et de rancune, c Le roi d'Angleterre favorisait le parti du roi de Jérusalem, le roi de France celui du marquis Conrad : de là de fréquentes querelles et de violentes discussions. Le marquis Conrad devint bientôt
1. Cette commune, qu'on a souvent confondue avec celle de Laon, se composait de quelques villages situés près de cette dernière cité.
le conseiller et le familier de Philippe-Auguste, et ses conseils firent commettre au roi de France beaucoup de choses contre Dieu et le salut de son âme. C'est à son instigation que le roi de France réclama du roi d'Angleterre la moitié de l'île de Chypre avec la moitié de tout ce qu'on y avait pris, d'après la convention conclue entre eux à Messine. Le roi d'Angleterre répondit : « Si tu veux me donner la moitié de la Flandre et de tout ce que tu as acquis après la mort du comte deFlandre et par le décès du châtelain de Saint-Omer, qui ont péri au siège d'Acre, je suis prêt à te donner aussi la moitié de toute ma conquête, bien que dans notre convention il n'ait été seulement question que des acquisitions faites sur la terre de Jérusalem. » Mais l'un et l'autre se désistèrent de leurs réclamations et s'en tinrent àla convention de Messine. Il fut convenu que les Templiers et les Hospitaliers, et d'autres hommes sages à qui ils donnèrent leur confiance, feraient entre eux le partage du butin. » Avec toutes ces divisions, le siège d'Acre traînait en longueur, et la chronique anglaise nous en donne la vraie raison : « Dans toutes les circonstances où les deux rois et leurs chevaliers agirent de concert, ils eurent beaucoup moins de succès qu'ils auraient pu en avoir s'ils étaient restés séparés ; car le roi de France et les siens méprisaient le roi d'Angleterre et les siens, et réciproquement. » Enfin, dans les derniers jours de juillet 1191,1a ville tomba au pouvoir des assiégeants : t la cité d'Acre, tous les infidèles et tous les objets qui étaient dans la cité, furent partagés, au poids et à la mesure, entre les rois de France et d'Angleterre. > Mais la prise de Saint-Jean d'Acre n'impliquait point la délivrance de Jérusalem et de la Terre Sainte. On n'avait fait que le premier pas, et l'immense tâche
de la croisade était à peine entamée. Philippe-Auguste se découragea d'autant plus facilement, sous un climat défavorable à sa santé, qu'il n'avait jamais eu l'intention de prolonger son séjour au delà d'une certaine limite, que ses ressources pécuniaires étaient épuisées, et que la fidélité de l'armée commençait à s'ébranler, t Lorsque les comtes et les barons de l'armée, qui étaient demeurés presque deux ans à assiéger Acre, virent que les rois de France et d'Angleterre avaient mis dans leur poche tout le butin fait dans la cité et ne voulaient point leur en faire part, ils s'assemblèrent hors des fossés extérieurs, et là, tenant conseil, mandèrent aux rois qu'ils ne demeureraient pas plus longtemps avec eux, s'ils n'avaient point leur part du profit, comme ils l'avaient eue de la peine. Inquiets de ces menaces, les rois répondireu4Hiu'on leur donnerait satisfaction ; mais ils remirent oe jour en jour l'exécution de leur promesse : alors beaucoup de barons, pressés par la pénurie, vendirent leurs armes et se retirèrent. » Mais la chronique n'est point ici d'accord avec les chartes qui prouvent que la pauvreté du roi de France n'était que trop réelle.
La résolution qu'il avait prise d'abandonner le roi d'Angleterre et de revenir dans son royaume ne tarda pas à devenir notoire. Un premier incident donna l'éveil : « Le 20 juillet, le roi Richard, voyant que le roi de France et lui n'avaient rien gagné en faisant la paix avec Saladin, invita le roi de France à jurer, avec lui et avec les deux armées, qu'ils resteraient trois ans en Terre Sainte pour triompher des ennemis du Christ, si Saladin ne se décidait pas à rendre Jérusalem et toute la Palestine. Le roi de France répondit qu'il ne voulait s'engager à rien sur
ce point : il avait déjà dans l'esprit de s'en aller prochainement pour rejoindre son pays. » En effet, deux jours s'étaient à peine écoulés que Philippe-Auguste fit notifier à son allié le désir qu'il avait de regagner son État. Le roi Richard étant au palais avec les principaux chefs de son armée convoqués pour entendre ses ordres, on vit arriver de la part du roi de France Philippe, évêque de Beauvais, Hugues, duc de Bourgogne, Dreu d'Amiens, Guillaume de Mellot. Une fois en présence du roi, l'ayant salué de la part du roi de France, ils se mirent à fondre en larmes, sans qu'aucun pût trouver la force de dire un mot : et tous les assistants, comme gagnés par une émotion contagieuse, se prirent aussi à pleurer. Le roi d'Angleterre se tourne vers eux et dit : c Ne pleurez point, je sais ce que vous venez demander. Votre seigneur le roi de France désire revenir dans son pays, et il vous a envoyés me demander conseil et permission de s'en retourner. > Alors eux , la tête baissée : « Seigneur, disent-ils, vous savez tout; nous venons de sa part solliciter congé. Il dit que s'il ne s'éloigne point au plus vite de cette terre, il mourra. » Richard dit à son tour : « Deshonneur et opprobre éternel pour lui et le royaume de France, s'il se retire avant d'avoir achevé l'œuvre pour laquelle il est venu ; pour ma part, je ne lui donnerai jamais le conseil de se retirer; mais s'il doit ou mourir, ou retourner dans son pays, qu'il fasse ce que bon lui semblera et ce qui lui paraîtra le plus avantageux pour lui et les siens. »
Ainsi Philippe-Auguste en était arrivé à ses fins. Il sacrifiait à son vif désir de revenir en France sa réputation de chevalier ; car les barons chrétiens, qu'il abandonne après la prise de Saint- Jean d'Acre, se moqueront de lui, l'appelleront un homme dé-
licat et ne seront nullement dupes de ses prétextes. Beaucoup pensèrent que s'il quittait subitement la Palestine c par la raison que l'air du pays ne lui valait rien », s'il laissait son compagnon de croisade guerroyer tout seul contre les infidèles, c'est qu'il avait l'intention perfide de profiter de l'absence de son rival pour l'attaquer dans ses possessions françaises. On peut aller même plus loin et supposer qu'il s'arrangea de façon à empêcher Richard Cœur-de-Lion de réussir dans ses opérations contre les musulmans. « Malgré ces précautions, l'absence de Richard était trop favorable aux vues du roi de France, pour que celui-ci ne se mît pas en mesure de retenir longtemps en Palestine son redoutabl erival. D'un autre côté, la dignité du roi, dont on avait universellement blâmé le brusque retour, aurait été profondément blessée si son ambitieux vassal eût obtenu la gloire de terminer seul la belle entreprise qu'ils avaient commencée ensemble. Philippe sut habilement concilier ces intérêts presque cqntradictoires. Pour ne pas décourager Richard, il laissa, comme on l'a vu, en Palestine une partie de l'armée française; mais le concours de cette armée dut toujours être subordonné aux instructions secrètes qu'avait reçues, sans aucun doute, le duc de Bourgogne, qui en était le chef. Ce ne fut pas tout encore : afin de circonscrire de plus en plus l'influence de son adversaire, Philippe- Auguste, avant de quitter l'armée des croisés, prit à sa solde les chevaliers allemands, et s'engagea même à payer celles de leurs dettes qu'auraient garanties certains commissaires qu'il nomma pour cet objet, et qu'il laissa en Palestine. »
Ce dernier fait est plus important qu'il n'ena l'air; car il se rattache à des combinaisons politiques qui
eurent pour résultat une alliance franco-allemande dirigée contre le roi anglais. En effet nous voyons Philippe-Auguste, à son passage à Rome, essayer d'indisposer le pape Célestin III contre son rival. A Milan, il rencontre l'empereur d'Allemagne, Henri VI, et conclut avec lui un traité. Non seulement l'empereur lui promet de lui laisser toute liberté d'agir contre la personne ou les domaines de Richard, mais il s'engage même, pour favoriser son entreprise, à faire arrêter le roi anglais, si celui-ci s'avise de passer sur sa terre. Bientôt même il rend un édit qui déclare Richard ennemi de l'empire et ordonne à tous les princes et à toutes les cités de l'Allemagne de lui courir sus et de le lui amener mort ou vif.
Cette précaution prise et à peine revenu en France, Philippe s'empresse d'attaquer la Normandie, de concert avec le propre frère de Richard, Jean-Sans-Terre. On le voit qui se fait garder jour et nuit. par des soldats armés de massues d'airain. Pourquoi cette méfiance, lui demande-t-on ? Il répond qu'il a reçu des lettres dans lesquelles on l'avertit de veiller sur sa vie, parce que le roi d'Angleterre a envoyé d'Orient des assassins pour le poignarder. « Réfléchissez, ditil à ses barons : si vous jugez qu'il ne convienne pas , ou qu'il soit nuisible que je m'entoure de quelques 1 hommes d'armes, je les congédierai. » Les barons ne purent s'y opposer. De la sorte, Philippe eut une garde de corps et se donna le plaisir de faire peser pour quelque temps sur le roi d'Angleterre un soupçon peu honorable. Ce n'était rien encore. Richard Cœur-de-Lion, à son retour de laTerre Sainte (1192), aborde, comme onle sait, sur les côtes de laDalmatie, et tombe entre les mains du duc d'Autriche, Léopold, son ennemi personnel, quile livre à l'empereur Henri VI. Celui-ci l'emp ri-
sonne et ne veut le mettre en liberté que moyennant une rançon de 150000 marcs d'argent. Richard écrit aussitôt à ses sujets anglais et normands et les supplie de venir à son aide; mais la somme exigée était immense pour l'époque, on ne pouvait la recueillir en un moment. Alors, s'il faut en croire l'historien anglais Roger deHoveden, Philippe-Auguste et Jean-Sans- Terre, qui voyaient tous leurs plans dérangés par le retour de Richard, et ne voulaient pas que « le diable fût lâché trop tôt >, envoient remontrer à l'empereur qu'il a tout intérêt à retenir son prisonnier. « Gardez le au moins jusqu'à la fête de Saint-Michel, écrit le roi de France à Henri VI, et nous vous paierons comptant 80 000 marcs; ou bien, si vous préférez, retenez-le aussi longtemps que possible et vous recevrez mille livres pour chaque mois de captivité. Autre proposition : livrez-le-nous; nous vous donnons sur-le-champ les 150000 marcs. » L'empereur hésita longtemps et il allait retirer sa parole à Richard pour l'engager au roi de France, quand les barons allemands, rougissant pour lui, s'y opposèrent.
Peut-être ne devons-nous pas accorder une entière confiance à ce récit d'un Anglais qui avait intérêt à noircir Philippe-Auguste ; mais il est un fait incontestable, c'est que, pendant la captivité du roi d'Angleterre, l'évêque de Beauvais, Philippe de Dreux, fut envoyé en Allemagne par le roi de France pour négocier avec l'empereur, et qu'après son entrevue avec Henri VI, le royal prisonnier se vit traiter avec plus de rigueur qu'auparavant. En ce qui concerne la conduite de l'empereur, le chroniqueur du moins s'est un peu mépris sur les raisons qui déterminèrent la politique allemande. On a prouvé que la cupidité ne fut pas le seul mobile qui lui fît retenir si long-
temps prisonnier le roi d'Angleterre. Les principaux seigneurs allemands du parti opposé à celui de l'empereur avaient formé contre lui une ligue formidable et n'attendaient probablement que le retour du roi d'Angleterre, leur parent, pour entrer en guerre et essayer de Y accabler. L'heureux événement qui mit Richard entre ses mains le sauva de ce péril imminent. On conçoit qu'il ait tenu à le garder le plus longtemps possible, du moins jusqu'au moment où il eut réussi à obtenir de lui un hommage féodal que Richard ne put se refuser à lui prêter. Quoi qu'il en soit, Richard fut remis en liberté et revint dans son royaume. Il est aisé de comprendre qu'il garda une vive rancune de ce qui s'était passé à Philippe- Auguste ! Aussi se firent-ils une guerre acharnée, qui commença en 1194- pour ne se terminer qu'en 1199. Jean-Sans-Terre s'humilia, se réconcilia avec son trère, et pour lui donner un gage de sa fidélité, fit égorger un certain nombre de chevaliers français surpris sans défense à Évreux. Aussitôt le roi de France, désireux de les brouiller, s'empressa de montrer à Richard le traité d'alliance qu'il avait conclu avec Jean-Sans-Terre.
Cette période de la rivalité de Philippe-Auguste et de Richard Cœur-de-Lion a été particulièrement étudiée par Géraud 4 , dans son remarquable essai sur la vie de Mercadier, le chef redouté des mercenaires qui constituaient la principale torce de l'armée du roi d'Angleterre. Nous emprunterons à cette érudition si profonde et si sûre le récit des principaux épisodes de cette
\. Géraud, élève de l'Ecole des Chartes et archiviste, auteur de travaux d'érudition très estimés, la plupart relatifs au règne de Philippe- Auguste, fut enlevé prématurément à la science en 1844.
lutte de cinq années, brusquement interrompue parla mort imprévue du Cœur-de-Lion au siège de Chalus.
c II fallait reprendre sur le roi de France les terres et les châteaux qu'il avait envahis. Or l'armée royale d'Angleterre ne devait pas être en ce moment dans un état très prospère, l'expédition d'Orient avait dû réduire le nombre des troupes. Il avait bien fallu laisser en Angleterre quelques-uns des meilleurs chevaliers, pour maintenir la fidélité douteuse des seigneurs nouvellement soumis. Point de secours à espérer des provinces méridionales de la France, dont les princes, deux années auparavant, quand la tempête avait jeté Richard sur les côtes de Barbarie, s'étaient unanimement ligués pour lui interdire le passage sur leurs terres. Enfin une partie des possessions continentales du prince anglais venait d'être envahie par son plus redoutable adversaire; le reste était continuellement en butte aux incursions de Geoffroy de Rançon et du comte d'Angoulême. Dans cette extrémité, Richard eut recours à ces bandes formidables qui l'avaient déjà si activement servi jadis, quand il luttait, de concert avec son père, contre les seigneurs ligués du Limousin et du Poitou. Elles étaient commandées par trois chefs provençaux, Algaïs, Louvart et Mercadier, trois chefs c qui, dit Mathieu Paris, comptaient pour rien l'effusion du sang humain, le pillage et l'incendie >.
« Mais le plus connu des trois était Mercadier. Ce célèbre routier semble avoir fait ses premières armes sous Richard, duc d'Aquitaine, comte de Poitiers, auquel il dut sa fortune. Rien ne prouve qu'il ait suivi le prince anglais en Palestine ; mais à peine Richard, après sa délivrance, a-t-il mis le pied sur la côte de Normandie, que Mercadier se montre à ses côtés. A partir de ce moment, Richard et Mercadier
paraissent inséparables. Ils voyagent de compagnie, combattent côte à côte ; et dans les lettres par lesquelles le roi d'Angleterre instruit de ses victoires les grands de son royaume, il n'oublie pas de mentionner avec éloges les exploits de son fidèle compagnon. Au moment où Richard tombe frappé d'une blessure mortelle, Mercadier est encore là pour le relever. C'est le médecin du routier qui soigne le monarque, et, lorsque tous les soins sont devenus inutiles, un acte d'atroce vengeance signale la douleur et la rage qui déchirent le cœur du brigand. Enfin, comme si leurs destinées eussent été mystérieusement liées, Mercadier ne peut longtemps survivre à son maître; il descend lui-même au tombeau, tandis que les restes 'du roi Richard ne sont, pour ainsi dire, pas encore refroidis. »
« Le 5 juillet 1194-, Richard tombait à l'improviste sur Philippe-Auguste entre Blois et Fréteval, lui enlevait son argent, ses bagages, son sceau même et les registres du fisc. Un historien anglais ajoute que Richard,ayant poursuivi son adversaire vaincu au delà des frontières delà France et de la Normandie, creva le cheval qui le portait; mais le chef des Brabançons, Mercadier, se trouva au côté du prince pour lui donner un cheval frais et le conduire à Vendôme. Vers la fin de la même année, Mercadier entra dans le Berri, détruisit avec sa troupe un faubourg d'Issoudun, s'empara de la place et y mit garnison pour le compte du roi d'Angleterre. A cette nouvelle, Philippe-Auguste accourut sous les murs d'Issoudun; il reprit la ville, et il commençait à battre le château, lorsque Richard parut à l'improviste avec une armée formidable. Une bataille semblait imminente; mais, contre toute apparence, les deux rois s'abouchèrent, et réglèrent les
conditions d'un traité de paix qui fut signé entre Gail-i Ion et le Vaudreuil, Tan 1195. .
c En 1196, les hostilités recommencèrent en Normandie entre les deux rois; mais leur attention fut bientôt attirée vers un autre point par la mort de Henri VI et l'élection simultanée de deux empereurs. Les rois de France et d'Angleterre se déclarèrent chacun pour un des deux élus; de plus, Richard eut l'adresse d'attirer dans son parti le comte de Boulogne, le comte de Flandre et plusieurs autres grands vassaux, ce qui obligea Philippe-Auguste à porter la guerre en Flandre, où ses efforts ne furent pas heureux. 11 essaya de prendre sa revanche en Normandie, ou ilj débuta par l'affaire de Courcelles. C'est dans cette circonstance que Philippe, entouré d'une faible escorte, s'ouvrit un passage à travers l'armée anglaise, qui lui fermait le chemin de Gisors. Rigord et Guillaume le Breton s'accordent sur la force de l'armée de Richard, qui comptait, disent-ils, quinze cents chevaliers, une multitude de cotereaux et d'autres hommes de pied. Quant à Philippe, il avait avec lui, selon Guillaume le Breton, deux cents chevaliers et quelques gens armés; selon Rigord, cinq cents chevaliers seulement. Tous deux racontent de la même manière l'acte de bravoure par lequel Philippe se signala dans cette rencontre ; mais tous deux aussi s'accordent à reconnaître la funeste issue de l'affaire, et considèrent les désastres de cette journée comme la punition de la faute que Philippe avait commise en rappelant les Juifs dans ses domaines, et en persécutant quelques églises. Tout n'est donc pas inexact dans les lettres que Richard lui-même écrivit, après l'événement, au chancelier d'Angleterre et à l'évêque de Durham.
Dans la première de ces lettres, Richard raconte d'abord la prise du château de Courcelles et l'arrivée de Philippe-Auguste à ïa tête de quatre cents cheva-" liers, de ses sergents et de ses milices communales, t Nous, continue-t-il, nous allâmes au-devant de lui avec peu de monde, et nous fîmes arrêter nos. gens sur les bords de l'Epte, persuadé qu'il passerait la rivière pour venir nous attaquer. Mais il descendit avec sa troupe vers Gisors. Nous nous mîmes alors à la poursuite des fuyards, et nous les serrâmes de si près aux portes de Gisors que le pont se rompit sous eux. Le roi de France a, nous a-t-on dit, bu dans la rivière, et vingt de ses chevaliers s'y sont noyés. Notre lance a renversé Mathieu de Montmorency,, Alain de Rouci et Foulques de Giberval, que nous avons pris avec environ cent autres chevaliers. Nous vous envoyons les noms de la plupart d'entre eux; nous vous ferons connaître les noms des autres quand nous les aurons vus; car Mercadier a pris trente chevaliers que nous ne connaissons pas encore. Le nombre des prisonniers est immense. On a capturé deux cents dextriers, dont cent quarante bardés de fer. » Cette lettre est datée du 30 septembre, c'est-à- , dire du lendemain de l'action.
« La guerre entre les deux rois semblait s'être ralentie au commencement de 1198; Richard avait même dispersé ses troupes pour leur laisser prendre du repos, quand Philippe-Auguste parut tout à coup en Normandie à la tête d'une armée nombreuse. Richard ; le suivit avec soixante chevaliers seulement; mais il ! en eut bientôt rallié deux cents autres, et la bande tout entière des routiers de Mercadier. L'arnjée française alors essaya de retourner sur ses pas en incendiant les villages. Elle fut coupée par Mercadier
PHIL1PPE-ÀUG08TK. 6
et sa troupe non loin de Vernon. Les routiers firent prisonniers trente chevaliers ou écuyers et s'emparèrent de cent chevaux; beaucoup de chevaux et d'hommes restèrent morts sur la poussière. Philippe- Auguste vengea cet échec sur Évreux, qu'il brûla avec sept autres villes de Normandie. Cependant Baudouin, comte de Flandre, cherchait à reprendre les places dont le roi de France s'était emparé et dans lesquelles il avait mis garnison. Ce fut sans doute pour aider son fidèle allié dans l'exécution de ce dessein que Richard envoya Mercadier en Flandre. Celui-ci envahit des foires qui se tenaient près d'Abbeville, dépouilla les marchands français, et, chargé d'un riche butin, il retourna en Normandie, où il continua à piller, à massacrer et à jeter dans les fers les ennemis de son maître. Cette même année 1198, Richard fut délivré d'un de ses plus redoutables adversaires, par la mort d'un noble breton nommé Alain de Dinan. A peine en fut-il informé, qu'il envoya Mercadier en Bretagne avec une armée formidable. Le but et le résultat de cette expédition nous sont également inconnus, mais on peut croire qu'elle fut sanglante.
c En 11 99, Richard était en Poitou, où il s'était rendu, après la signature de la trêve, pour châtier quelques barons rebelles. On rapporte que, sur ces entrefaites, Adémar V, vicomte de Limoges, offrit de partager avec lui un trésor qu'on venait de déterrer au château de Chalus, près de Limoges. Richard prétendit avoir le trésor tout entier, en sa qualité de seigneur suzerain. Sur le refus que fit Adémar de s'en dessaisir, le roi vint l'assiéger dans le château de Chalus. Mercadier s'y trouva aussi avec ses bandes le 26 mars 1199. Le roi, accompagné de son fidèle routier, faisait le
tour du château pour reconnaître l'endroit le plus favorable à l'attaque, lorsqu'il fut atteint à l'épaule gauche d'un trait lancé par une arbalète, et qu'on prétendit empoisonné. Sans manifester aucune émotion, Richard rentre dans sa tente et veut arracher de ses propres mains le trait qui était resté dans la blessure. Le bois seul cède à ses efforts ; le fer demeure dans les chairs à la profondeur d'une palme. Le roi s'abandonne alors aux soins du médecin de Mercadier, et confie au routier la conduite du siège. En peu de jours le château fut pris, et tous les défenseurs furent pendus, à l'exception de celui qui avait blessé le roi ; Richard lui destinait sans doute une mort plus cruelle. Cependant la maladresse du chirurgien et l'intempérance du blessé envenimèrent bientôt la plaie, au point que la gangrène se déclara, et que Richard dut se préparer à la mort. Ce fut alors qu'il fit venir auprès de son lit l'arbalétrier qui l'avait atteint. « Quel mal t'avais-je fait, s'écria-t-il, pour t'obliger à me donner la mort? — Tu as] tué de ta main mon père et mes deux frères et tu voulais me tuer aussi. Tire maintenant de moi la vengeance que tu voudras ; je souffrirai tous les tourments qu'inventera la cruauté, pourvu que tu meures toi-même, toi qui as fait au monde tant et de si grands maux. » Loin de se montrer irrité de cette énergique réponse, le roi lui pardonna sa mort, et ordonna qu'on le mît en liberté. Le jeune homme releva fièrement la tête; humilié du pardon, il demandait à mourir. « Tu vivras malgré toi, lui dit Richard; tu seras pour les vUincus un motif d'espérance, et pour tous un témoignage vivant de mon humanité. » On donna donc à l'arbalétrier cent sous de monnaie anglaise et onluiôtases chaînes. Mais tout n'étaitpas fini pour
lui ; après la mort du roi, il lui fallut compter encore avec Mercadier. Ce routier intraitable, sans aucune pitié pour celui que Richard avait gracié, admiré peut-être, le fit saisir de nouveau, écorcher vif et attacher à un gibet. »
La mort prématurée de Richard délivrait Philippe- Auguste d'un ennemi sur lequel il l'aurait peut-être emporté à la longue, mais dont les efforts avaient singulièrement retardé les progrès de la dynastie capétienne, ducôtédelaNormandieet du Poitou. Ce ne fut pas sous le règne du Cœur-de-Lion que Philippe put réaliser ses vues ambitieuses. Richard mourut avant d'avoir pu commettre trop d'imprudences : imprudences qu'il savait d'ailleurs réparer à force de bravoure et d'activité. Son frère Jean, comte de Moreton, lui succéda en 1199. C'était là fin de la domination angevine sur le continent ; le dénouement tant désiré par Philippe-Auguste approchait ; le dernier obstacle qui le séparait du but venait de s'abaisser.