CHAPITRE IV
Philippe-Auguste et Jean-sans-Terre. — Meurtre d'Arthur de Bretagne. — Arrêt de la cour des pairs. —Siège et prise du Château-Gaillard. — Conquête de la Normandie, de l'Anjou et du Poitou. — Politique de Philippe-Auguste à l'égard des pays conquis. — Projet de débarquement en Angleterre. — La flottille de Boulogne. — Innocent 111, suzerain féodal du royaume anglais (1199-1213).
Avec un adversaire comme Jean-Sans-Terre, le roi de France pouvait se considérer d'avance comme vainqueur. Jean avait tous les vices de son frère, mais pas une de ses qualités. Richard l'avait bien jugé lorsque, dans sa prison d'Allemagne, apprenant que son frère voulait le détrôner, il s'était écrié, en guise de consolation : «; Jean, mon frère, n'est pas homme à prendre possession de ma terre par les armes, s'il trouve seulement quelques soldats pour repousser ses attaques ». C'est qu'en effet Jean-Sans- Terre manquait, sinon de bravoure, au moins d'initiative et d'activité : défaut dangereux en face d'un voisin aussi remuant, aussi ambitieux que Philippe- Auguste. Celui-ci ne cherchait que. des prétextes pour envahir les possessions françaises du roi d'Angleterre : son rival se chargea de lui en fournir. Un chroniqueur a remarqué que « le roi Jean, par un jugement secret de la Providence, ne manquait jamais de se faire des ennemis de ses propres amis, et rassemblait lui-même les verges dont il devait être battu ». Philippe-Auguste avait d'ailleurs sous la
main une occasion naturelle de se venger de son indigne vassal et de satisfaire en même temps son ambition particulière; il allait soutenir contre lui le propre neveu du roi d'Angleterre, Arthur de Bretagne.
Arthur revendiquait la succession de Richard comme fils et héritier du frère aîné de Jean- Sans- Terre, Geoffroi, que le feu roi Henri II avait chargé de gouverner les Bretons. On se rappelle les témoignages de tendresse que Philippe, dans un dessein facile à comprendre, avait prodigués, du vivant de Henri II, au malheureux duc de Bretagne. Le fils lui devenait utile autant que le père l'avait été. En effet, sur les conseils du roi de France, Arthur se fait couronner duc de Normandie à Rouen, entre ensuite à Angers, où il se fait reconnaître comte d'Anjou, du Maine et de Touraine, prête hommage à Philippe pour ces provinces, et y établit comme sénéchal un des hommes les plus influents du pays, excellent capitaine et politique habile, Guillaume des Roches. Jean, déjà couronné roi d'Angleterre, mais voyant que le continent va lui échapper, se hâte d'arriver en Normandie, puis dans le Maine. C'est alors que Philippe, se déclarant officiellement le , protecteur d'Arthur, envahit le Maine avec lui et Guillaume des Roches (oct. 1199).
On ne tarda pas à s'apercevoir que la protection accordée, à Arthur n'était pas un acte désintéressé et de pure charité, et que Philippe, homme positif, ne donnait rien pour rien. En prêtant son appui à Arthur et aux Bretons, il commence par mettre la main, pour son compte, sur une des plus fortes places du pays, le château de Ballon. Guillaume des Roches s'ér tonne, se fâche, et dit au roi : « Nous n'étions pas
convenus de cela dans le traité conclu entre vous et le seigneur Arthur. — Par les saints de France, répond Philippe (c'était son juron habituel), Arthur ne m'empêchera jamais de faire ma volonté sur les terres qui m'appartiennent. » Cette réponse hautaine était une grave faute politique : elle mécontenta vivement le puissant seigneur angevin qui était le principal soutien d'Arthur et le poussa à se rapprocher de Jean-sans-Terre. Le sénéchal vit qu'il s'était donné un maître et qu'Arthur n'était pour Philippe qu'un instrument qu'on pourrait mettre de côté, le moment venu*
. Au fond, Bretons, Angevins et Poitevins, bien que s'aidant de Philippe-Auguste contre le roi d'Angleterre, n'entendaient se soumettre ni à l'un ni à l'autre : ils agirent avec mollesse. Déçu par l'attitude de ses alliés, embarrassé par sa querelle avec la cour de Rome à propos du divorce d'Ingeburge de Danemark, et d'ailleurs ne se sentant pas encore prêt à effectuer les conquêtes importantes auxquelles il songe depuis si longtemps, le roi de France se résigne momentanément à faire sa paix avec Jean-Sans-Terre. En mai 1200, ils ont une conférence entre Gaillon et les Andelys : là ils conviennent que Philippe-Auguste gardera Évreux et recevra vingt mille marcs sterling ; qu'Arthur de Bretagne conservera son duché en faisant hommage à Jean-Sans-Terre ; et que le fils du roi de France, Louis, épousera Blanche de Gastille, nièce du roi anglais (traité du Goulet). Le mariage est célébré quelque temps après ; des tournois réunissent les plus braves chevaliers des deux royaumes, et le roi Jean se hasarde même à venir rendre visite à son ennemi. « Il fut reçu, dit Rigord, avec la plus grande courtoisie par le roi Philippe; on lui donna une place d'hon-
neur dans l'église de Saint-Denis, où l'avait conduit une procession solennelle, au chant des hymnes el des cantiques : puis le roi des Français le ramena à Paris, où les habitants l'accueillirent avec tout le respect imaginable. Après cetle réception brillante, il alla loger au palais du roi, où l'on pourvut avec magnificence à tous ses besoins. Des vins de toute espèce, tirés pour lui des celliers royaux, furent prodigués à sa table et à celle de ses chevaliers. Le roi de France lui donna, dans sa générosité, des présents de toute nature : de l'or, de l'argent, de riches étoffes, des chevaux d'Espagne, et une foule d'autres objets précieux. Puis le roi d'Angleterre, charmé de ces marques d'amour et de bonne intelligence, prit congé de Philippe et se retira dans ses États. »
Ce curieux revirement politique fut poussé jusqu'à ses dernières conséquences. Philippe fit rendre par sa cour un jugement qui investissait son rival du comté d'Anjou. Arthur lut obligé de venir à Vernon prêter hommage à son oncle pour le duché de Bretagne et ses possessions de Normandie et d'Aquitaine. Pendant ce temps, Jean, guidé par les sages conseils de sa mère, Aliénor d > Aquitaine, s'établissait solidement dans le Midi. Il conservait à Guillaume des Roches son titre de sénéchal, et se réconciliait avec le seigneurie plus influent du Poitou, Aimeri de Thouars. Mais, d'autre part, il commettait à son tour la plus grave des imprudences, en enlevant à Hugues le Brun, comte de la Marche, sa fiancée, Isabelle d'Angoulême. La mort de Constance de Bretagne (février 1202) venant donner une nouvelle force aux prétentions d'Arthur, l'amitié si récente •des rois de France et d'Angleterre n'allait pas tarder à s'évanouir.
En 1200, Philippe n'avait pas hésité à sacrifier les droits de son jeune protégé. En 4202, jugeant que le moment favorable est venu, il Je reconnaît comme héritier légitime du Cœur-de-Lion, lui confère la ceintui de chevalier, et lui donne pour fiancée sa fille Marie. Ensuite il l'envoie avec une armée se joindre aux ba- 3j rons poitevins révoltés. Bientôt la guerre se rallume j sur toutes les frontières, dans l'Anjou, le Poitou et en Normandie. Arthur se jette sur Mirebeau, où soiH ennemie acharnée, la vieille Aliénor, résidait avecr quelques hommes d'armes. Il s'empare facilement de la ville, mais se heurte vainement contre le donjon, dont il est obligé de faire le siège. Jean-Sans- Terre, prévenu à temps, secoue, pour cette fois, son inertie habituelle, arrive, à marches forcées, dans le Poitou, et surprend les assiégeants pendant leur sommeil. Y eut-il trahison de la part de certains barons poitevins qui accompagnaient le jeune duc de Bretagne? Le fait est possible et ne doit pas surprendre, vu l'extrême mobilité de ces tempéraments féodaux. On a affirmé que la défaite d'Arthur fut due au petit nombre des siens ; qu'il aurait dû attendre l'arrivée des Bretons et ne pas s'aventurer ainsi en Poitou. Ce qui est certain, c'est que le roi anglais se trouvait, par cet heureux coup de main, maître d'Arthur et de ses principaux ennemis. Il est vrai que les seigneurs de l'Anjou et du Poitou qui l'ont aidé ont essayé de prendre avec lui leurs précautions, Jean leur a juré qu'il ne frapperait de mort aucun de ses ennemis, qu'il n'en jetterait aucun en prison et surtout qu'il accorderait à son neveu une paix amicale et lui rendrait tout ce qu'il lui avait ravi contre toute justice. Mais, quelle confiance accorder à un souverain qui avait tant de fois déjà violé les ser-
ments les plus solennels? Voici comment furent exécutées les conditions du traité de Mirebeau :
Quarante chevaliers sont incarcérés et condamnés à mourir de faim. Arthur est conduit dans la tour de Falaise et présenté à son oncle. Jean le caresse par de douces paroles, lui promet nombre de bénéfices et l'engage à quitter le parti du roi de France pour garder à son seigneur et maître la fidélité qui lui est due. Mais Arthur, tout pénétré des leçons de Philippe- Auguste, répond avec indignation et menaces, somme son oncle de lui restituer toutes les terres dont il a pris possession depuis la mort de Richard et lui jure que, s'il ne consent pas à cette restitution, il ne restera jamais en paix. Furieux de ce langage, Jeansans-Terre emmène son neveu dans la forteresse de Rouen : et bientôt Arthur de Bretagne disparaît sans qu'on sache comment.
Tel est le récit du chroniqueur anglais, Mathieu Paris; mais les récits les plus sinistres circulent en Bretagne, en France, et dans l'entourage de Philippe- Auguste, sur cette mystérieuse disparition. Le bruit court que le roi Jean a appelé secrètement auprès de lui ses serviteurs les plus dévoués, et qu'il les a excités, en leur promettant force présents, à chercher quelque moyen de faire périr son neveu. Tous ont refusé de se charger d'un si grand crime ; « alors il quitte brusquement sa cour et ses fidèles, s'absente pendant trois jours, et se retire dans un vallon boisé où se trouve le petit village appelé Moulineaux. De là, quand la quatrième nuit est arrivée, Jean monte, au milieu des ténèbres, dans une petite barque et traverse le fleuve. Il aborde à Rouen, devant la poterne qui conduit à la grosse tour, sur le port que la Seine, deux fois par jour, inonde de marée.
Debout sur le haut de la barque, il donne ordre
que son neveu sorte de la tour et lui soit amené
par un page; puis il le prend avec lui dans le bateau,
s'éloigne un peu, et enfin s'écarte tout à fait de la rive.
Le malheureux enfant, comprenant que sa dernière
heure est arrivée, se jette aux genoux du roi en
criant : « Mon oncle, aie pitiéde ton jeune neveu, mon
oncle, mon bon oncle, épargne-moi, épargne ton
neveu, épargne ton sang, épargne le fils de ton frère. »
Vaines lamentations ! le tyran le saisit par les cheveux,
lui enfonce son épée dans le ventre jusqu'à la garde,
et la retirant, toute humide de ce sang précieux, la
lui plonge de nouveau dans la tête et lui perce les
deux tempes. Le meurtre consommé, il s'éloigne et
jette ce corps sans vie dans les flots qui roulent devant
lui. »
Sans doute, l'histoire ne peut se prononcer avec précision sur la cause véritable de la mort d'Arthur de Bretagne ; mais elle est obligée d'enregistrer la croyance populaire, qui accusait déjà le roi anglais d'avoir essayé, en 1200, d'empoisonner son neveu. Un traité d'alliance conclu par Philippe-Auguste avec les seigneurs de l'Anjou et du Poitou après l'emprisonnement du jeune duc de Bretagne, en 1203, contient certaines clauses où l'on semble prévoir le dénouement fatal de la lutte entreprise par le malheureux prince contre Jean-Sans-Terre : « Et si Arthur vient à mourir, Maurice de Graon demeurera l'homme lige du roi des Fiançais. » Cependant, en octobre 1203, c'est-£-dire plus de six mois après le 3 avril, date généralement fixée par les historiens pour le meurtre d'Arthur, il régnait encore, en France, au sujet du sort fait au duc de Bretagne, une certaine incertitude, puisque Philippe-Auguste dans
son traité avec Gui de Thouars, « consent à ce que ce seigneur tienne du roi de France les châteaux de Brissac et de Chemillé, sauf le droit de l'évêque d'Angers, et aussi sauf le droit d'Arthur, si ce prince est en vie. » Il est tout à fait invraisemblable qu'à cette époque un roi n'ait pu trouver quelques gens déterminés pour le débarrasser d'un ennemi. Tout porte à croire que Jean-Sans-Terre fit tuer son neveu sans prendre part lui-même à cette exécution, et que la mort du jeune prince eut lieu entre la fin de 1203 et le commencement de 1204.
Quoi qu'il en soit, à la nouvelle de cet attentat inouï, un cri d'unanime indignation s'éleva de tout le territoire de France. L'occasion était belle pour Philippe : Auguste. Mais, en homme prudent et avisé, il veut, avant de profiter d'un acte qui était, en même temps qu'un crime, une faute politique inconcevable, puiser dans le droit et la justice les moyens d'accabler le meurtrier. Il va poursuivre contre son rival l'application rigoureuse des lois féodales. Laissons parler ici un juriste éminent, M. Beugnot, qui a fait du procès de Jean-Sans-Terre une étude approfondie : « En effet, Arthur était vassal de Philippe, auquel il avait fait hommage lige au mois de juillet 1202, pour le duché de Bretagne et les comtés d'Anjou, du Maine et de Touraine; de son côlé, Jean, en sa qualité de duc de Normandie et d'Aquitaine, était un des grands vassaux de la couronne de France. Or le meurtre d'un vassal, commis par un autre vassal, constituait, à l'égard du suzerain, un acte de trahison, dont ce dernier pouvait demander vengeance à sa cour. Philippe-Auguste crut devoir suivre cette voie, afin d'appuyer sur un titre légal, que le sentiment public, indigné du crime commis par Jean, ne
pouvait manquer d'accueillir avec faveur, l'attaque qu'il méditait contre les possessions du roi d'Angleterre en France. »
Jean fut donc assigné à comparaître devant la cour des pairs. S'il faut en croire le chroniqueur Mathieu Paris, le roi d'Angleterre se résigna à faire dire à Philippe- Auguste , par ses ambassadeurs Eustache, évêcpie d'Ely, et Hubert du Bourg, qu'il était tout prêt à venir répondre au tribunal de ses pairs, pourvu que le roi de France lui donnât un sauf-conduit. « Soit, répondit Philippe, qu'il vienne sans rien craindre. — Et il pourra s'en retourner de même, seigneur, dit l'évêque d'Ely? — Oui, reprit le roi, si le jugement de ses pairs le lui permet. » Et comme les envoyés du roi Jean suppliaient Philippe de lui donner un sauf-conduit pour l'aller et pour le retour : c Par les saints de France, répéta le roi en colère, cela dépendra de la sentence portée par ses pairs. — Mais, seigneur, le duc de Normandie, votre vassal, ne peut venir à votre cour sans le roi d'Angleterre, puisque le duc de Normandie et le roi d'Angleterre ne sont qu'une même personne. Or les barons anglais ne voudront jamais laisser partir le roi sans sauf-conduit. — Qu'est ceci, seigneur évêque ? répondit le roi. On sait bien que le duc de Normandie, mon vassal, a usurpé autrefois le royaume d'Angleterre, et, parce que le vassal agrandit son domaine, faudra-t-il pour cela que le souverain perde de ses droits? Jamais ! »
Jean-Sans-Terre, n'ayant pas comparu, fut déclaré, par défaut, convaincu du crime d'assassinat, condamné à mort, et toutes ses possessions de France furent confisquées, comme relevant de la couronhe. L'histoire ne nous a malheureusement pas conservé
les actes de la procédure et le texte de ce jugement,! qui donnait à la dynastie des Capétiens de si magniJ fiques possessions, c On sera sans doute étonné,] dit M. Beugnot, qu'un arrêt qui frappait une tête] couronnée, prononçait la confiscation de vastes do-J maines, et amenait un si profond changement dans les ] forces relatives de la France et de l'Angleterre, n'ait J pas été précieusement conservé, surtout à une épo- 1 que où l'habitude de transcrire des actes judiciaires d'une bien moindre importance commençait à se répandre. Mais il suffit de remarquer que Mathieu Paris a pu omettre d'insérer le texte même de l'arrêt dans sa chronique, sans qu'il en résulte aucune preuve contre l'existence de cet arrêt. » Et le savant jurisconsulte, après avoir démontré que non seulement cet historien, mais le pape InnocentlII, le fils même de Philippe-Auguste, Louis de France, et l'opinion générale, attribuaient, en 1216, à la cour des pairs de France la condamnation prononcée contre le roi d'Angleterre, termine par cette conclusion : « Philippe-Auguste entreprend de ruiner l'autorité morale de son adversaire, en faisant prononcer contre lui, et sans respect pour la dignité royale dont il est couvert, un arrêt qui, en vertu des lois féodales, le condamne à la peine de mort et le dépouille de tous les fiefs qu'il tient de la couronne de France, La plus vulgaire prudence eût commandé à un prince moins habile et moins expérimenté de ne riôn négliger pour que l'arrêt, à l'abri de tout reproche d'illégalité, pût être accepté par l'Europe comme l'expression sincère de la justice; elle lui eût surtout commandé de ne point violer en une telle circonstance le droit des pairs, que la conscience publique garantissait, d'accord avec les lois, et à l'égard duquel
roi Jean avait, lui aussi, fait des réserves en preint possession de ses deux grands fiefs. Ces obliga- Kons, on peut affirmer que Philippe-Auguste les a remplies, et que, dans ce procès célèbre, toutes, les règles du droit, toutes les formalités judiciaires, toutes les garanties accordées par la coutume aux accusés, furent scrupuleusement respectées ; car jamais le roi Jean, qui ne s'épargna pas les reproches et les accusations contre Philippe-Auguste, ne prétendit avoir été condamné par un tribunal incompétent et illégal. »
La condamnation obtenue, Philippe-Auguste se chargeait d'exécuter la sentence : il se jeta aussitôt sur le Vexin. La clef de ce pays et de la Normandie tout entière était un château-fort, construit par Richard- Cœur-de-Lion et réputé inexpugnable. C'était le Château-Gaillard, dont les ruines imposantes dominent encore aujourd'hui, du haut d'une roche taillée à pic, la ville antique des Andelys et la verdoyante vallée de la Seine. L'art et la nature avaient tout fait pour rendre cette forteresse inaccessible. Une série d'énormes remparts que séparaient des fossés largement taillés dans le roc vif, et, au centre, un donjon formidable, offraient un abri sûr à la population de la Roche- Gaillard et opposaient à une armée d'invasion venue de l'Ile-de-France un obstacle que nul jusqu'alors n'avait pu surmonter. Toutes les ressources que possédait le moyen âge, dans l'art d'assiéger les places fortes, furent déployées par le roi de France, qui comprenait toute l'importance d'une pareille position et voulait à tout prix s'en rendre maître. Il fallut d'abord construire un pont de bateaux sur la Seine et le défendre du côté de l'ennemi par deux hautes tours. Une fois l'armée passée sur la rive
droite, on creusa plusieurs lignes de tranchées protégées par un grand nombre de petits châteaux de bois; ce qui permit d'établir un blocus rigoureux, seul moyen de venir à bout de la terrible forteresse. Puis, on attendit, pendant plusieurs mois d'hiver, l'effet que devaient produire sur les assiégés, le découragement et la famine.
Bientôt Roger de Lascy, qui commandait le château au nom du roi Jean, se vit obligé, faute de vivres, d'expulser près de douze cents vieillards, femmes et enfants, incapables de servir à la défense, pour ne garder auprès de lui que les hommes valides. Mais il était de l'intérêt de Philippe-Auguste de repousser ces malheureux dans la forteresse. Les ordres les plus sévères sont donnés et exécutés avec la barbarie qui caractérise le moyen âge : « Quand les Français voient sortir du château et marcher vers le fond de la vallée, en longeant le flanc d'une colline, ces hommes, au visage hâve et exténué, et tout couverts de haillons, ils leur lancent de loin une grêle de flèches qui les oblige bientôt à s'arrêter et à revenir sur leurs pas. Ils rétrogradent donc en toute hâte vers les portes ; mais celles-ci sont déjà fermées, et le gardien leur crie aussitôt d'une voix effroyable : « Je ne vous connais pas ; allez chercher d'autres demeures : il n'est plus permis de vous ouvrir ces portes. » En même temps, ceux qui veillent en haut des remparts jettent sur eux des pierres et des traits, les repoussent et les réduisent au plus profond désespoir. » Chassés de toutes parts, et réduits à errer dans les vallons et les cavernes sur l'étroit espace qui sépare le château de l'armée assiégeante, ces infortunés ne tardent pas à subir les tortures de la faim. S'il faut en croire la chro-
nique de Guillaume le Breton, « tout ce qui peut céder sous la dent est aussitôt la proie de leur avide estomac»; une poule qui par hasard s'envola du château et tomba au milieu d'eux « fût saisie et avalée toute vivante par ces affamés, avec les plumes, les os et un œuf encore chaud qu'elle portait dans son corps. » On en vint à se nourrir de la chair des chiens que Roger de Lascy avait également chassés de la forteresse afin de ménager les vivres. Enfin le bruit courut même qu'une femme ayant mis un enfant au monde, le vit dévorer instantanément sous ses yeux. Touche de pitié en face de scènes aussi effroyables, Philippe-Auguste, un jour que, visitant les travaux du siège, il entendit les cris de ces malheureux, dit à ceux qui l'entouraient « Qu'on les laisse sortir, et qu'après s'être rassasié, chacun d'eux puisse s'en aller sansxrainte où il voudra, nous ne voulons pas que leurs maux s'aggravent jamais de notre fait; il ne faut pas qu'on puisse venir nous reprocher la mort de ceux qui, déjà trop sévèrement châtiés, ne peuvent plus nuire à personne. > Un témoin oculaire, ajoute le chroniqueur, a affirmé qu'au moment où ils sortaient, l'un d'entre eux tenait encore dans la main la cuisse d'un chien qu'il é tait en train de manger; presque tous moururent après avoir pris de la nourriture. » Cependant les assiégés, tout affamés qu'ils étaient, ne se rendaient pas. Il fallut bien prendre l'offensive. Une grosse tour, placée à l'angle du rocher, défendait la première enceinte. Les Français comblent le fossé qui la borde, le traversent, et, perçant le roc avec leurs poignards et leurs épées pour y faire des trous où ils puissent poser leurs pieds et leurs mains, arrivent au point où commencent les fondations de la tour. Là, se mettant à l'abri sous leurs boucliers,
ils entament les pierres au moyen de houes et de pieux. Ils font ainsi une ouverture dans laquelle ils peuvent se cacher ; puis, creusant le mur à droite et à gauche, ils le soutiennent avec du bois, de peur qu'il ne s'écroule subitement sur eux. Enfin ils mettent le feu au bois et se retirent en lieu sûr. La tour tombe avec un fracas épouvantable et le premier rempart est forcé. Mais les assiégeants se trouvent encore en présence d'une seconde enceinte garnie de tours; la difficulté n'est que reculée. Heureusement qu'en rôdant autour de la muraille, pour voir s'il ne trouverait pas quelque chose, un brave soldat, nommé Pierre de Bogis, aperçoit une fenêtre basse qui donnait accès dans la chapelle du château. Alors il prend avec lui quelques compagnons, grimpe, par le talus du fossé jusqu'au pied du rempart; puis, n'ayant pas d'échelle pour atteindre la fenêtre, monte sur le dos d'un de ses hommes, et de Jà s'élance avec une étonnante légèreté jusqu'au rebord de l'ouverture, où il reste longtemps suspendu par une main. Pénétrant ensuite dans la chapelle, il lance une corde à ses compagnons et les tire à lui. Mais les assiégés ont été prévenus ; ils lancent des matières inflammables sur la chapelle et sur tous les bâtiments attenant à la seconde enceinte. Bogis et les Français n'échappent à l'incendie qu'en s'abritant sous une voûte épaisse. Néanmoins, un grand pas a été fait; il ne reste plus que la troisième enceinte, c'çst-à-dire le donjon, où Roger de Lascy et sa troupe se sont retirés, décidés à s'y défendre encore jusqu'à la mort. Les mineurs de Philippe- Auguste sapent les fondations de la tour, pendant qu'une catapulte lance contre elle d'énormes blocs de pierre. La muraille se fend de toutes parts, et s'écroule bientôt en
partie, laissant une large brèche par laquelle pénètre l'armée royale. Tous les assiégés sont pris ou tués ; et le roi de France se trouve enfin le maître de ce formidable Château-Gaillard, dont il s'empresse de rétablir, à son profit, la triple enceinte et la citadelle (octobre 1203).
La conquête de la Normandie se fit dès lors avec une extrême rapidité. La plupart des grandes villes normandes, Falaise, Domfront, Baveux, Lisieux, Avranches, Évreux, tombent au pouvoir de Philippe. Cependant le roi* Jean-Sans-Terre se trouvait alors à Caen, où il faisait tous les jours de splendides repas avec la reine sa femme et prolongeait son sommeil du matin jusqu'à l'heure du déjeuner. Des messagers accourent de toutes parts lui dire : Le roi de France est entré hostilement sur votre terre, il a pris déjà tel château ; il fait attacher vos châtelains à la queue de ses chevaux et dispose de vos biens comme s'ils étaient à lui. — « Bah ! répondait Jean, laissez le faire : tout ce qu'il m'enlève je le lui reprendrai en un jour. » Les barons anglais, voyant que leur roi ne faisait que boire et jouer aux dés, au lieu de se défendre, s'en allaient chacun chez eux, avec leurs hommes d'armes, fort irrités. Bientôt l'arn\ée française approcha de Caen : le roi d'Angleterre dut s'enfuir honteusement dans son île. Tout cédait devant Philippe-Auguste. Quand il trouvait un châtelain peu disposé à capituler, il lui disait d'abord d'un ton aimable : « Recevez moi pour votre seigneur et maître, puisque celui que vous avez ne s'occupe pas de vous »; puis il ajoutait que « s'il ne se rendait pas de bonne grâce, il le ferait pendre ou écorcher vif, lui et les siens. » Les malheureux châtelains envoyaient courrier sur courrier à Jean-Sans-Terre; celui-ci leur
faisait répondre qu'ils n'avaient aucun secours à attendre de lui et que chacun d'eux s'arrangerait comme il l'entendrait. Aussi Philippe-Auguste arriva-t-il sans encombre devant Rouen, la grande cité normande, la capitale des possessions françaises de la famille des Plantagenets.
Le siège dura longtemps; « un double rempart, de triples fossés creusés profondément, une nombreuse population et les abîmes d'un large fleuve dont les eaux couraient sur une vaste étendue étaient autant d'obstacles difficiles à surmonter pour nos soldats ; de plus, l'orgueilleuse commune de Rouen, qui portait une haine éternelle à noti*e roi, aima mieux se laisser vaincre que se soumettre de plein gré à son empire ou lui témoigner la moindre bonne volonté. » Voyant que Jean-Sans- Terre ne bougeait pas et qu'ils ne pouvaient se défendre, les bourgeois de Rouen songèrent enfin à capituler; mais ils demandèrent humblement à Philippe-Auguste une trêve de trente jours, qui leur fut accordée. La convention portait ce qui suit : « Le seigneur roi de France nous a octroyé une trêve de trente jours à dater du premier du présent mois de juin, à telle condition que si Jean, roi d'Angleterre, dans les trente jours convenus, ne traite de la paix avec le roi de France, ou s'il ne fait pas lever le siège par la force des armes, nous livrerons audit roi de France ou à son mandataire, la cité de Rouen tout entière, avec les forteresses qui la défendent. » Le trentième jour de la trêve arriva, sans qu'aucun secours anglais eût apparu. Rouen succomba enfin : elle fut contrainte d'abattre elle-même ses murailles et de raser complètement, à ses frais, son antique citadelle. Il y avait trois cent seize ans que cette
ville avec toute la Normandie avait cessé d'appartenir aux rois de France. (Juin 1204.)
La rapidité avec laquelle les Français s'emparèrent du riche duché normand ne s'expliquerait pas suffisamment par l'inertie du roi d'Angleterre. Il faut en chercher la cause principale dans la situation même de la Normandie, épuisée par les exactions continues des souverains Plantagenets. Tel est le fait que nous révèlent les profondes études de M. Léopold Delisle sur les revenus publics de la Normandie au xii* siècle : < La gloire du règne de Richard-Cœur-de-Lion coûta cher à ses sujets. Au moment de partir pour la croisade, il aliénait tout son domaine, rapporte Guillaume de Neubridge. Mais ces ruineux préparatifs n'étaient rien en comparaison des suites de l'expédition. La rançon du roi épuisa ses États; l'empereur reçut à lui seul plus de deux millions. A peine ces sommes étaient-elles payées, qu'il fallut en réunir de nouvelles pour subvenir aux frais de la guerre entreprise contre Philippe-Auguste; en 1198, les travaux du Château-Gaillard absorbent 5 millions et demi. La détresse augmente sous le roi Jean. La Normandie épuisée ne peut se suffire, le trésor de Gaen est toujours à sec; la plupart des dépenses ne se soldent qu'à l'aide des envois d'argent faits par le trésor d'Angleterre. Le rôle anglais des délivrances de terres et de deniers pour la cinquième année du roi Jean mentionne, à diverses reprises, la réception de près de 6 millions, envoyés d'Angleterre en Normandie. Ces circonstances peuvent servir à expliquer la facilité des conquêtes de Philippe-Auguste. Sous Richard Cœur-de-Lion, le prestige de la gloire soutenait encore le zèle des Normands; sous Jean-Sans-Terre, il ne leur resta pas même cette consolation. Aussi n'oppo-
sèrent-ils point de résistance, et oublièrent-ils aisément une domination qui avait fini par les plonger dans la misère. Le passé ne fut regretté que des abbés et des seigneurs qui possédaient de vastes domaines dans l'Angleterre. »
La Normandie conquise, il fallait enlever aux rois angevins ce qu'ils possédaient dans le bassin de la Loire. Mais ici l'entreprise était encore plus facile et le terrain plus favorable. Les mobiles seigneurs de l'Anjou et du Poitou n'avaient jamais montré pour la domination des rois de France cette répulsion tenace qui avait fait si longtemps de la population normande l'ennemie infatigable de nos Capétiens. Nous avons vu que dès l'incarcération d'Arthur de Bretagne, Philippe avait fait alliance avec les principaux chefs poitevins et angevins. La conquête de cette partie du domaine Plantagenet se fit donc encore plus vite que celle de la Normandie. Le roi de France, qui usait avec habileté de tous les moyens, n'avait pas ménagé l'or à certains barons très influents, tels que Geoffror Martel et Raoul d'Issoudun. Dans l'été de 1 204?, il s'empara des forteresses de Loches et de Chinon ; ce qui amena toutes les grandes villes de la région à faire leur soumission. Le roi d'Angleterre essaya bien, en 1206, de revenir sur le continent et de reprendre ce qu'on lui avait enlevé. Il détruisit Angers; mais ses efforts n'aboutirent pas, et les légats du Saint-Siège lui firent accepter une trêve qui maintenait à Philippe- Auguste tous les pays déjà conquis. « Le roi de France, disait Jean-Sans-Terre dans ce traité, aura les hommes et les alliés qui ont combattu ouvertement pour lui contre nous dans cette dernière guerre, et nous aurons semblablement pour hommes et pour alliés ceux qui ont ouvertement combattu pour nous contre
le roi de France durant cette même guerre. Cependant, tant que cette trêve sera en vigueur, nous n'aurons plus ni terres, ni hommes, ni alliés au delà de la Loire, du côté d'Angers, dans la Normandie, le Maine, la Bretagne, la Touraine et l'Anjou. >
Mais ce qui est encore plus remarquable que la rapidité avec laquelle Philippe-Auguste sut mettre la main sur les vastes domaines des Plantagenets, c'est l'habileté politique qu'il déploya pour les conserver à la couronne et les amener à accepter et à subir paisiblement sa domination. En Normandie, il s'efforce de gagner la bourgeoisie et le clergé régulier en instituant des communes, et en comblant les abbayes de privilèges. Ainsi, en 1204, il accorde des privilèges aux bourgeois de Gaen : « Il ne les poursuivra pas induement sous prétexte d'usure; il abolit les mauvaises coutumes introduites dans leur ville depuis le temps de Henri II; il ne forcera pas leurs veuves et leurs héritiers à se marier contre leur gré ; il confirme l'établissement de leur commune. » Il confère une commune aux habitants de Pont-Audemer. Il veut que les moines de la célèbre abbaye du Bec jouissent de la même liberté qu'au temps de Henri II, roi d'Angleterre, les prend sous sa protection et leur donne, pour augmenter leurs revenus, le pressurage du vin de Triel. De même il confirme les donations faites aux abbayes du Val Notre-Dame et de Notre-Dame de Bonport. En 1305, il déclare que les moines deSaint- Wandrille jouiront de leurs rentes et de leurs aumônes comme au temps de Henri II et de Richard-Cœur-de- Lion. Il n'est pas jusqu'à Rouen, la grande ville qui lui a tant résisté, dont il ne confirme également les privilèges (avril-octobre 1207).
Au sud de la Loire/même politique adroite, mêmes
ménagements à l'égard des Angevins et des Poitevins. Poitiers, Saint-Jean-d'Angely, Niort, sont dotés d'une commune organisée comme dans les villes normandes. En 1213, il prend sous sa protection les habitants de Limoges. En 1214, il accorde de nouvelles franchises aux habitants de Poitiers, et règle le droit à acquitter par les marchands étrangers qui viennent aux foires de cette ville. Son action s'étend de ce côté jusque sur des pays qui n'étaient jamais entrés en relations directes avec la dynastie capétienne. C'est ainsi qu'il reçoit l'hommage d'Hélie, comte dePérigord, ainsi que le serment de fidélité de la commune de Périgueux, et s'engage à ne pas laisser sortir cette ville du domaine de la couronne. 11 laisse même le Poitou et l'Anjou sous l'influence directe des deux seigneurs les plus influents du pays, l'Angevin Guillaume des Roches et le Poitevin Aimeri, vicomte de Thouars, en conservant à l'un son titre de sénéchal d'Anjou, et faisant de l'autre un sénéchal du Poitou : disposition habile, destinée aménager, pour ces provinces, la transition entre l'indépendance féodale et la domination de la royauté. Mais nul n'a mieux parlé que M. Léopold Delisle de la politique suivie par Philippe -Auguste pour assurer l'avenir de ses conquêtes. « C'est dans les actes de ce roi, dit-il, qu'on peut surtout étudier les mesures prises à l'égard des pays vaincus. Telle est la confiscation des biens appartenant aux seigneurs qui refusent d'abandonner leurs anciens maîtres; telle est l'introduction de nouvelles familles ; telle est la concession ou la confirmation de privilèges aux villes et aux églises; tel est enfin le système de solidarité qu'on • établissait entre les barons d'une ou de plusieurs provinces voisines, en les forçant de se porter garants de la fidélité les uns des autres. En même temps ces
actes nous laissent clairement entrevoir le but que Philippe-Auguste n'a jamais perdu de vue : l'affermissement et l'extension de l'autorité royale. »
Cependant la tâche de Philippe-Auguste n'est pas encore terminée : le roi d'Angleterre est toujours à craindre, sinon par lui-même, au moins par les alliés qu'il peut se ménager; mais loin d'être corrigé par la perte de ses domaines français, Jean-Sans-Terre continue à commettre faute sur faute. Pour punir les comtes et les barons qui l'avaient abandonné, il leur prend la septième partie de tous leurs biens mobiliers et ne craint même pas de jeter ses mains violentes sur les couvents et les églises d'Angleterre, qu'il rançonne impitoyablement. Au lieu de tenir compte des prétentions du pape Innocent III que Philippe-Auguste savait bien mieux ménager, il confère les bénéfices ecclésiastiques à qui bon lui semble, et emprisonne les prêtres qui lui font opposition. L'archidiacre de Norwich, incarcéré par ses ordres, meurt, après quelques jours de captivité, épuisé de faim et écrasé par une lourde chappe de plomb qu'on lui avait jetée sur les épaules. » Il ne ménage pas davantage les moines, « et ceuxde l'ordre de Giteaux, qui portent le vêtement blanc, et ceux de Gluny, qui portent l'habit noir. Il interdit aussi la musique des instruments d'église; en tous lieux la voix du clergé demeure silencieuse et s'abstient de chanter les louanges de Dieu; l'Église n'administre plus les sacrements, ne célèbre plus aucun office et pendant sept années l'Angleterre tout entière se souille du culte du paganisme. » C'était pousser l'imprudence jusqu'à la folie. Innocent III prononça la sentence d'excommunication et la déposition contre Jean-Sans-Terre ; puis il promit à Philippe-Auguste la rémission de tous ses péchés, s'il
exécutait le décret de l'Église et envahissait l'Angleterre. Ce pays devait être la propriété légitime du roi de France et de ses héritiers.
On conçoit la joie de Philippe; gagner en même temps l'absolution et un royaume ! 11 s'empresse de rassembler à Soissons les grands du royaume auquel se joint le duc de Brabant, fiancé de sa fille Marie. Le projet de débarquement en Angleterre est proposé et adopté, sauf par le comte de Flandre, Ferrand, secrètement allié à Jean-Sans-Terre et aux autres ennemis du roi de France. Celui-ci se pose en défenseur du Saint-Siège et du clergé anglais : c J'ai décidé dans mon esprit, dit-il, d'envahir le royaume d'Angleterre, afin que Jean reçoive la juste punition de ses crimes ; qu'il soit chassé de ce royaume d'où il sortira avec l'infamie pour escorte, et qu'enfin on puisse rétablir dans ce pays le culte de Dieu, dont l'Angleterre est privée depuis plus de sept ans. > Les actes suivent de près les paroles. Des vaisseaux chargés de blé, de vin, de viande et de munitions de toute espèce sont rassemblés à Boulogne. « La flotte, dit le chroniqueur émerveillé de ces immenses préparatifs, trouve à peine assez de place pour naviguer : l'Océan semble trop étroit pour tant de navires : les vents du midi n'ont pas assez d'haleine pour faire glisser à la fois tant de voiles dispersées sur les eaux; qui veut les embrasser toutes ensemble d'un seul coup d'œil doit avoir un front armé des yeux perçants du lynx. »
Au jour indiqué, Philippe-Auguste et ses barons arrivent à Boulogne. On n'attend plus, pour s'embarquer, qu'un bon vent et un temps favorable. Tout à coup, après une délibération du roi avec les chefs féodaux qui l'entourent, on apprend que l'entreprise
avorte et que le grand projet est abandonné. A quoi attribuer ce brusque revirement? Ce n'est point Philippe-Auguste, c'est le pape qui a soudainement changé d'idée. Innocent III s'est arrangé à l'amiable avec Jean-Sans-Terre. 11 voulait simplement faire peur au roi anglais, en lui montrant la flottefrançaise prête à franchir le détroit. Jean, sérieusement effrayé, cette fois, a écrit lui-même au pape et aux cardinaux, et, avec sa bassesse ordinaire, s'est mis à la discrétion du Saint-Siège. Le pape lui a envoyé son légat Pandulphe : « Réfléchis, dit le légat au roi d'Angleerre, sur les extrémités où tu es réduit : et pendant, qu'il en est temps encore, fais pénitence : hâte-toi d'apaiser ce Dieu dont tu t'es attiré la colère. Si tu veux donner un gage suffisant de ton obéissance à l'église ; si tu consens à t'humilier devant celui qui s'est humilié pour toi, la clémence du Saint-Siège apostolique pourra te recouvrer ton royaume et lever l'excommunication qui pèse sur ta tête. » Jean, qui se comprenait perdu, a tout promis. « Je restituerai toutes choses au clergé, s'écrie-t-il, je dépose la couronne de roi dont je me reconnais indigne. Pierre 4 , je résigne devant toi, le diadème et tous les droits de la royauté. Que désormais Pierre soit mon roi et moi je serai le chevalier de Pierre. » En termes plus clairs, il a déclaré l'Angleterre vassale et tributaire du Saint-Siège. Lui et ses successeurs deviennent les vassaux et les hommes liges de l'église romaine : ils doivent chaque année payer pour hommage, en signe de sujétion, un tribut de mille marcs d'argent. C'était là le gage d'obéissance dont parlait Pandulphe.
1. Il s'agit ici jde saint Pierre, personnification de la papauté, dans le style ecclésiastique du temps. v o»-;
Le plan d'Innocent III réussissait; mais Philippe- Auguste se trouvait en être la victime. Il protesta avec colère, disant qu'il avait dépensé plus de 60 000 livres en vaisseaux, en munitions et en armes. Le pape ne l'écouta pas, et le roi de France, impuissant contre la cour de Rome, fit tomber sa vengeance sur le comte de Flandre, l'allié secret du roi anglais. Il entra en Flandre, occupa Gand, Àudenarde, Courtray, Lille, Douai et s'empara du comté de Boulogne (1213). C'est alors que Jean-Sans-Terre, à peine échappé du danger et furieux contre Philippe, essaya de sortir de son apathie et parvint à organiser cette vaste ligue de barons anglais, flamands et allemands, qui faillit anéantir en un jour l'œuvre entière du roi de France, mais vint se briser sur le champ de bataille de Bouvines, contre la bravoure des chevaliers français et l'énergique résistance des milices communales.