‹ Philippe-AugusteChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La grande coalition féodale de 1214. — Politique de Philippe-Auguste dans ses rapports avec l'Allemagne. — Déroute de Jean-Sans- Terre à la Roche-aux-Moines . — Bataille de Bouvines; principaux épisodes. — Résultats de la victoire de Philippe- Auguste. — Conduite du roi de France dans l'affaire de la croisade des Albigeois. — Sa lettre au pape Innocent III. — Résultats de la croisade des Albigeois. — Triomphe de la royauté capétienne sur la féodalité (1214-1223).

En réduisant à la Guyenne le formidable État créé dans la France occidentale par les chefs de la maison d'Anjou, et en annexant au domaine capétien les plus riches parties des bassins de la Seine et de la Loire, Philippe-Auguste détruisait l'équilibre féodal au profit du duché de France. L'ancien fief de Hugues Gapet l'emportait désormais de beaucoup, par l'étendue du territoire et les richesses, sur les autres groupes seigneuriaux. Le royaume, qui n'existait jusqu'alors que de nom, était véritablement constitué : grâce à l'adjonction de la Normandie et du Poitou, il touchait enfin à la mer, et devenait puissance marchande. Une pareille révolution ne pouvait s'accomplir, on le comprend, sans heurter de nombreux intérêts et provoquer d'énergiques résistances. Les plaintes et les rancunes de Jean-Sans-Terre devaient trouver facilement de l'écho parmi ces nobles français qui, bien que peu capables d'entente et dénués d'idées politiques, ne pouvaient cependant rester insensibles à l'accroissement, si menaçant pour eux, de la domination

capétienne. Alors commença, dès 1214?, cette série de coalitions féodales destinées à anéantir l'œuvre de Philippe-Auguste et dont Louis IX aura tant à souffrir pendant sa minorité.

Celle que parvint à nouer Jean-Sans-Terre présente ce caractère particulier qu'elle comprenait surtout les hauts barons du nord de la France, éludes régions flamande, belge et lorraine. Le fait s'explique aisément, si l'on songe que Philippe,. par sa guerre contre le comte de Flandre, venait d'inquiéter sérieusement les seigneurs de ces pays, habitués, à cause de leur situation intermédiaire entre la France et l'Empire, à jouir d'une indépendance presque complète. C'est ce que fait très justement ressortir en ces termes M. Henri-Martin : « Ce puissant comté de Flandre, quoique dépendant nominalement du royaume de France, était plus lié d'habitudes et d'intérêts avec les Pays-Bas impériaux qu'avec la France, et l'invasion de la Flandre avait remué profondément toutes ces contrées depuis l'Escaut, jusqu'au Rhin et à la Moselle. Les grands barons belges et lorrains voyaient avec autant d'inquiétude que de colère le roi de France tourner sa redoutable ambition vers le Nord : ils ne se souciaient nullement de renouer les antiques liens du Lotherrègne avec la France romaine, et s'alarmaient sérieusement des desseins que la renommée prêtait à Philippe- Auguste. On disait que le roi de France voulait relever l'empire de Charlemagne au profit de son fils, qui descendait du grand empereur des Franks par les femmes. Les commentaires que faisaient sur cette illustre origine les poètes et les clercs de la cour de Philippe- Auguste motivaient l'irritation et les craintes des seigneurs du Nord : peut-être un vague instinct

poussait-il en effet Philippe vers les limites septentrionales de la vieille Gaule ; mais cet instinct ne se formula jamais en projets qui eussent été irréalisables. » Ajoutons qu'un certain nombre de seigneurs français étaient alors engagés, au midi, dans la lutte contre les Albigeois, et ne pouvaiertf prendre part aux événements qui s'accomplissaient dans le Nord. Mais les ennemis de Philippe-Auguste ne se trouvaient pas seulement dans les limites de la région féodale française. D'une part, Jean-Sans-Terre avait réussi à entraîner dans la ligue une partie du baronnage anglais. D'autre part, l'élévation subite de la royauté capétienne avait modifié également l'état respectif des forces dans la chrétienté : une nouvelle puissance apparaissait, menaçant ainsi l'omnipotence de l'Empire Allemand, dont la chancellerie affectait de donner aux royaumes de France et d'Angleterre le nom de « provinces » et à leurs chefs celui de reguli, «roitelets ». Il ne faut donc point s'étonner devoir une partie de la féodalité allemande unie en 1214 aux ennemis de Philippe-Auguste. Notre roi sut en effet profiter avec une merveilleuse habileté des divisions qui désolaient alors l'Empire Allemand. La succession de l'empereur Henri VI était revendiquée depuis longtemps par Otton de Brunswick; mais ce dernier avait pour ennemis une partie des seigneurs allemands, le pape qui l'avait excommunié, et Philippe-Auguste, qui ne cessait de lui susciter des rivaux. Il est hors de doute que le roi de France soutint d'abord contre lui, de son influence et de son argent, le duc de Lothier, Henri, et qu'ensuite il lui opposa le neveu de Frédéric Barberousse, Frédéric II, dont l'élection fut en partie son ouvrage. On s'explique dès lors la haine implacable que lui portait Otton

de Brunwick. L'empereur excommunié n'hésita pas à s'unir avec Jean-Sans-Terre et avec le baronnage français révolté. Et ce qui rendit cette coalition de 1214 si redoutable pour le roi de France, c'est que l'unité, condition qui manque d'ordinaire aux ligues féodales du moyen âge, lui fut donnée par un homme actif et énergique, ennemi personnel de Philippe- Auguste, Renaud, comte de Boulogne, qui se chargea de diriger l'association de tous ces ressentiments et de toutes ces haines. Il fut convenu que la France devait être attaquée de deux côtés à la fois : par le Poitou, où débarquerait Jean-Sans-Terre, et par la Flandre, où arriveraient les coalisés flamands, lorrains et allemands. On ne doutait pas que Philippe- Auguste, pris ainsi entre deux armées d'invasion, ne fût irrévocablement perdu, et l'on songeait déjà à se partager les débris de sa monarchie détruite. Mais l'énergie et la vigueur d'esprit du roi de France, la fidélité de certains chefs féodaux qui ne voulurent point abandonner leur suzerain, et le précieux secours des milices communales, sauvèrent la rovauté du plus grand danger qu'elle eût couru depuis l'avènement d'Hugues Capet.

Jean-Sans-Terre commença le premier l'attaque, en débarquant à la Rochelle (février 1214). La féodalité poitevine, la plus mobile de toutes, s'était de nouveau donnée à lui : Hugues, comte de la Marche, Geoffroi,duc de Lusignan, Aimeri,vicomte de Thouars, gagnés par de l'argent et des terres, lui livrèrent leurs châteaux. Avec leur aide il parvint à s'emparer d'une partie de l'Anjou et môme d'Angers. Mais il se heurta bientôt à d'insurmontables obstacles. Quand il voulut se jeter sur la Bretagne, il trouva en face de lui Pierre de Dreux, un Capétien, la tige d'une

nouvelle maison ducale qui, ayant recueilli par mariage les droits de l'infortuné Arthur de Bretagne, commençait à s'implanter solidement dans le pays. D'autre part Philippe-Auguste, quoique surpris par l'agression rapide du roi anglais, avait eu le temps d'envoyer son fils, le prince Louis, avec une petite armée, se fortifier dans Ghinon, la clef de la Touraine. Enfin , le sénéchal d'Anjou , Guillaume des Roches, défendait le fort château de la Roche-aux- Moines, sur la route d'Angers à Nantes.

Bientôt même Philippe, après avoir muni ses places de Picardie et de Vermandois, vint faire une courte apparition sur le territoire aquitain (avril). Il se dirigea sur Poitiers pour tâcher de couper le roi Jean de ses communications avec la mer ; mais l'Anglais, avec sa bravoure accoutumée, s'empressa de gagner le Périgord et de se rapprocher de Bordeaux. Le roi de France, rappelé vers le Nord, se contente alors de donner une rude leçon aux Poitevins révoltés : Thouars, Chollet, Bressuire,sont livrés aux flammes. Puis il prend congé, à Châteauroux, de l'armée du Sud, dont il délègue la direction au prince Louis. Cependant Jean-Sans-Terre revenait avec de nouvelles troupes, décidé à se rendre maître du château de la Roche-aux-Moines. Les assiégés se défendirent avec vigueur pendant près d'un mois, faisant subir aux assaillants des pertes considérables. Grâce à cette résistance, Louis de France put arriver au secours de la place ; mais il se trouva vainqueur sans avoir combattu. Le roi Jean n'attendit pas le choc de l'armée royale : il prit la fuite à la hâte, « abandonnant au pillage tous ses pierriers, tous ses mangonneaux, ses tentes et autres ustensiles de guerre, et traversa la Loire comme il put, par des gués ou

par des bateaux. Une grande partie des siens furent submergés et tués dans la déroute ». Profitant de cette victoire inattendue, le prince Louis reprend les châteaux sur lesquels l'ennemi avait mis la main, détruit les fortifications d'Angers , rase le château de Montcontour, et replace la Touraine, l'Anjou et le Poitou sous la domination paternelle.

Du côté du Midi, tout danger était écarté : on n'avait, pour le moment, plus rien à craindre du roi Jean ; mais le péril le plus grave venait du Nord et de la formidable armée qui s'y rassemblait sous les ordres de l'empereur Otton. C'est à Valenciennes, en Hainaut, qu'au mois de juillet 1214 se concentrent les forces de la coalition féodale. On y voit les gens du Brunswick avec Otton l'excommunié; le peuple du Brabant « cruel dans les combats », les Lorrains « pleins de fourberie », les hommes des Ardennes, conduits par le duc de Limbourg, les Saxons € furieux » qui marchent avec leur duc, le comte de Dortmund, et les Wesphaliens, les hommes d'Utrecht avec leur comte, les chevaliers anglais du comte de Salisbury, et enfin les terribles milices flamandes. « Qui pourrait calculer la force du corps de troupe fourni par la ville d'Ypres? Qui pourrait énumérer les milliers de soldats que vomirent les larges portes de la cité de Gand? Qui pourrait dire combien de milliers de soldats se répandirent dans les campagnes, armés et envoyés par Bruges et par Oudenarde, qui s'était associée à Gourtrai, sa voisine, aussi forte et aussi enthousiaste dans sa foi? combien d'escadrons de cavaliers la Flandre recruta dans ses villes et dans ses campagnes pour les armer contre le roi? car elle n'avait point oublié, dans son cœur plein de rancune, les châtiments qu'elle avait reçus, l'année précé-

dente, et les pertes que le roi Philippe lui avait fait subir comme une juste punition de ses fautes!. »

Pour résister à une pareille invasion, Philippe- Auguste avait fait appela toutes les forces de la nation. Non seulement les grands feudataires et les simples chevaliers, mais presque toutes les communes de Picardie, de France et de Champagne s'étaient rendues à la convocation royale. Le même mouvement d'enthousiasme patriotique »qui s'était manifesté sous Louis VI lors de l'invasion allemande de 1124, réunissait à Péronne autour de Philippe-Auguste tous les éléments valides du royaume capétien. De la lutte qui allait s'engager dépendait en effet, non seulement la durée des récentes conquêtes de Philippe-Auguste, mais l'existence même de la monarchie et de la dynastie issue de Robert le Fort.

Les deux armées se rencontrèrent au pont de Bouvines, qui se trouve sur un affluent de la Lys, près de Cisoing, le 27 juillet 1214. Le récit de la bataille et de ses principaux épisodes ne peut être emprunté avec confiance qu'au chapelain de Philippe-Auguste, Guillaume le Breton, témoin oculaire, qui avait accompagné le roi sur le lieu même du combat. « Le roi, un peu fatigué du poids des armes et de la longueur de la route, prenait une légère collation sous l'ombre d'un frêne, près d'une église dédiée à saint Pierre, lorsque des messagers envoyés par ceux qu i occupaient les derniers rangs de l'armée accoururent en toute hâte vers lui, et annoncèrent avec de grands cris que les ennemis approchaient, que déjà le combat était presque engagé, que l'arrière-garde, que le vicomte de Melun et les archers, les cavaliers et les hommes de pied armés à la légère, ne soutenaient leur attaque qu'avec la plus grande difficulté et de grands dangers,

et qu'ils pouvaient à peine plus longtemps arrêter leur fureur et leur élan impétueux. A cette nouvelle, le roi entra dans l'église, et adressa au Seigneur une courte prière, puis il sortit pour revêtir de nouveau ses armes, et, le visage rayonnant, avec une joie aussi vive que si on l'eût invité à une noce, il saute sur son cheval. Le cri de : Aux armes ! Soldats, aux armes ! retentit partout dans les champs, et les trompettes sonnent; les bataillons qui avaient déjà franchi le pont reviennent sur leurs pas. On rappelle Pétendard de Saint-Denis, qui devait dans les combats être porté en tête de l'armée ; mais comme il ne revient pas assez vite, on ne l'attend pas. Le roi court rapidement à l'arrière-garde et se place sur le premier front de la bataille, droit en face des ennemis.

« Ceux-ci s'étaient emparés de la partie la plus élevée de la plaine et, se tenant du côté du nord, ils avaient devant les yeux le soleil, plus ardent ce jour-là qu'à l'ordinaire. Le roi déploya ses ailes du côté opposé et se rangea au midi avec son armée qui s'étendait sur une seule ligne dans l'immense étendue de la plaine, de façon que les soldats eussent le soleil à dos. Les deux armées se postèrent ainsi, occupant à peu près autant d'espace l'une que l'autre, et séparées par une partie de plaine peu considérable. Au centre de l'armée française était le roi Philippe, aux côtés duquel se tenaient Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers, Barthélémy de Roye, homme sage et d'un âge déjà mûr, Gauthier le jeune, homme à la fois prudent et brave, un des plus sages conseillers de la couronne, Pierre de Mauvoisin, Gérard Scropha, Etienne de Longchamps, Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvrai, Guillaume de Garlande, Henri, comte de Bar, jeune par l'âge et vieux par l'es-

prit, et un grand nombre d'autres chevaliers dont il serait trop long de rapporter les noms, tous distingués par leur valeur, depuis longtemps rompus au métier de la guerre et spécialement choisis, par conséquent, pour fournir la garde du roi dans ce combat. Du côté opposé se tenait Olton, placé lui aussi au centre des rangs épais de son armée. Arborant les bannières de l'Empire, comme s'il voulait déjà célébrer par avance le triomphe dont il ne doute pas, il élève dans les airs son étendard, s'environne des honneurs suprêmes de l'empire, afin de faire briller ses faisceaux au milieu d'un si grand appareil et de se proclamer par la victoire le souverain du monde entier.' H* fait dresser au-dessus d'un char un pal, autour duquel s'entortille un dragon qui se fait voir ainsi au loin et de tous côtés, se gonflant de la queue, et des ailes aspirant les vents, montrant ses dents horribles, et ouvrant son énorme gueule^, au-dessus du dragon plane loiseau de Jupiter, aux ailes dorée's, et toute la surface du char, resplendissante d'or, rivalise avec le soleil, et se vante même de brilïer d'un plus grand éclat.

« Le roi, avant d'en venir aux mains, adressa à ses chevaliers cette courte et modeste harangue : c Tout notre espoir, toute notre confiance sont placés en Dieu. Le roi Otton et son armée, qui sont les ennemis et les destructeurs des biens de la Sainte Église, ont été exconimuniés par le seigneur Pape : l'argent qu'ils emploient pour leur solde est le produit dés larmes des pauvres et du pillage dès églises de Dieu etdes clercs. Mais nous, nous sommes chrétiens; nous jouissons de la communion et dé la paix de la Sainte Église ; et quoique pêcheurs, nous sommes réunis à l'Église de Dieu, et nous défendons, selon notre pouvoir, les libertés du clergé. Nous devons donc avec

confiance nous attendre à la miséricorde de Dieu, qui, malgré nos péchés, nous accordera la victoire sur ses ennemis et les nôtres. » A ces mots, les chevaliers demandèrent au roi sa bénédiction; ayant élevé la main, il invoqua pour eux la bénédiction du Seigneur : aussitôt les trompettes sonnèrent et ils fondirent avec ardeur sur les ennemis, et combattirent avec un courage et une impétuosité extrêmes. En ce moment se tenaient en arrière du roi, non loin de lui, le chapelain qui a écrit ces choses, et un clerc. Ayant entendu le son de la trompette, ils entonnèrent le psaume : t Béni soit le Seigneur qui est ma force, qui instruit mes mains au combat » jusqu'à la fin; ensuite : « Dieu, élevez-vous, » jusqu'à la fin, et : c Seigneur, le roi se réjouira dans votre force, » jusqu'à la fin, et les chantèrent comme ils purent, car les larmes s'échappaient de leurs yeux, et les sanglots se mêlaient à leurs chants. Us rappelaient à Dieu, avec une sincère dévotion, l'honneur et la liberté dont jouissait son Église par le pouvoir du roi Philippe, et ledéshonneur et les outrages qu'elle souffrait et souffre encore de la part d'Otton et du roi Jean, par les dons duquel tous ces ennemis, excités contre le roi, osaient dans son royaume attaquer leur seigneur. »

Les deux parties ainsi disposées, l'action s'engage, mais sans ordre et sans unité, comme dans tous les combats féodaux. Un seul homme, du côté des Français, semble avoir eu quelques idées stratégiques : c'est le frère Garin, plus tard évêque de Senlis, un des conseillers les plus intelligents de Philippe-Auguste. C'est à l'aile droite, où se trouvaient le comte de Saint-Paul, le duc de Bourgogne, le comte de Beaumont et le sire de Montmorency, qu'on en vient d'abord aux mains avec les Flamands et le comte

Ferrand, postés à l'aile gauche de l'armée ennemie. Là, Guillaume le Breton célèbre les hauts faits de Gaucher de Saint-Paul qui, c avec une légèreté égale à celle d'un aigle qui fond sur des colombes, pénètre au milieu des ennemis, traverse leurs rangs avec une agilité merveilleuse, donnant et recevant un grand nombre de coups, tuant et abattant indifféremment hommes et chevaux, et ne prenant personne ; il revient ainsi à travers une autre troupe d'ennemis, et en enveloppe un très grand nombre comme dans un filet ». Il fut un moment en tel danger a que douze lances à la fois l'avaient frappé sans pouvoir cependant ni abattre son cheval ni l'enlever de dessus la selle. » Un peu plus loin, nous voyons le duc de Bourgogne qui, « transporté de fureur, agitait son glaive d'un bras agile au milieu des colonnes ennemies de la Flandre et du Hainaut ». Au bout de trois heures de combat, le comte de Flandre, blessé et renversé de cheval, est obligé de se rendre et estamené prisonnier avec un grand nombre de ses chevaliers. Presque expirant de la fatigue d'une si longue mêlée, il se rend à Hugues et à Jean de Mareuil. Tous les autres qui combattaient dans cette partie de plaine furent tués ou pris, ou échappèrent par une honteuse fuite aux Français qui les poursuivaient.

Au centre, l'action offrait encore plus d'intérêt: car là se trouvait le roi de France, entouré de ses meilleurs chevaliers, qui lui constituaient une redoutable garde du corps; là était la bannière royale, « qui se distinguait par les fleurs de lys, et que portait ce jour-là le chevalier Galon de Montigny ; » là avaient pris place également les communes, surtout celles de Côrbeil, d'Amiens, deBeauvais, de Gompiègne et d'Arras. De l'autre côté, Otton, avec son char doré et la

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chevalerie allemande « avait juré de négliger tous les autres bataillons pour s'avancer sur celui du roi Philippe et de ne point détourner son cheval qu'il n'y fût parvenu, parce que si le roi eût été tué, il espérait triompher plus facilement du reste de l'armée. »Mais, en dépit de tous leurs efforts, les deux souverains ne purent s'atteindre et chacun d'eux courut les plus grands dangers.

Philippe-Auguste, pour arriver jusqu'à l'empereur, fut d'abord obligé de percer la triple ligne d'hommes de pied qui protégeait celui-ci. « Mais tandis qu'il se hâte pour pénétrer à travers ces bandes de fantassins, une troupe d'entre eux, armée de lances, dirige contre lui ces lances dont la pointe était longue et effilée comme celle d'une alêne, et dont quelques-unes étaient dentelées comme les javelots recourbés, et armées vers leur milieu d'un crochet saillant et bien aiguisé. Munis de ces traits, les hommes de pied ne cessaient de poursuivre le roi, mais sans pouvoir faire incliner son corps ni à droite ni à gauche, ni le déranger de dessus la selle, sans même l'empêcher de les écarter avec son épée, se portant toujours en avant, renversant, tuant beaucoup d'hommes autour de lui. Ainsi il allait, s'ouvrant un chemin à travers les ennemis, et se dirigeant toujours en droite ligne vers Otton, lorsqu'un homme plus audacieux que les autres perça les mailles de sa cuirasse entre la poitrine et la tête. La pointe du fer, poussée par un bras vigoureux, s'enfonça tant qu'elle trouva le bois, à travers un triple collier et la cuirasse à trois lisses, jusqu'au fer qui repoussa toute blessure, tout près de la peau, et précisément au-dessous du menton. Le roi voulut alors se dégager de la lance en se retirant, mais elle résista, car le croc s'était engagé dans les

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plis des mailles, et comme le roi tirait de nouveau de toutes ses forces, poussé en même temps par la foule qui l'environnait, il tomba de la hauteur de tout son corps et fut renversé par terre, la tête en avant. Ainsi étendu sur une place indigne de lui, le roi n'y put même jouir du repos qu'on trouve à être couché, tantôt les chevaux le pressant sous leurs pieds, et tantôl les barbares ennemis l'accablant de leurs traits. Bientôt cependant la force qui lui était naturelle l'aida à se relever, et il se retrouva sur ses pieds. Mais la pointe de la lance demeurait encore fermement attachée sous sa gorge, embarrassée comme elle était dans les mailles de la cuirasse et suspendue aux plis de la tunique qui brillait par-dessus l'armure.

« Tandisque les Français laretirentenfin,repoussant en même temps les ennemis et préparant aussi un cheval sur lequel le roi puisse remonter, voilà Otton qui arrive en hâte, suivi de ses Allemands remplis de fureur. Sans doute, dans leur cruauté, ils eussent tué le roi sur la place même et eussent ainsi (ô crime!) attristé le monde de funérailles déplorables (car il leur eût été facile de le frapper de mort, tandis qu'il était étendu et que les ennemis l'empêchaient même de se relever de terre), si le chevalier des Barres s'avançant en hâte, et les plus illustres enfants de la France avec lui, ne se fussent aussitôt placés entre eux et le roi. Se portant en avant et laissant le roi derrière eux avec quelques-uns des leurs, ils forcèrent enfin les Allemands à reconnaître qu'ils sont réellement inférieurs aux Français, et qu'il n'y a aucune comparaison à faire entre eux pour les exercices de Mars. Aussitôt que le roi se fut élancé d'un saut sur son cheval, tout bouillant de fureur, tout préoccupé du désir de châtier l'homme de pied

qui l'avait renversé, devenu par sa chute plus terrible encore et plus dangereux, il travaille à assouvir les premiers transports de sa colère sur ces hommes de pied qui avaient été les auteurs de sa disgrâce, et leur porte à tous des blessures diverses, afin que quiconque parmi eux avait osé dans sa témérité ou porter la main sur lui ou diriger des traits contre son corps sacré, apprenne par un tel châtiment combien est imprudent celui qui prétend de ses mains souillées toucher une personne sacrée. »

De son côté, l'empereur Otton était le point de mire des plus audacieux chevaliers de France, de Pierre de Mauvoisin, de Gérard Scropha, et surtout de Guillaume des Barres, le plus terrible des hommes de guerre qui entouraient Philippe-Auguste. Tous voulaient pénétrer jusqu'à lui. Déjà Pierre de Mauvoisin retenait ce prince par les rênes de son cheval, et, de sa droite vigoureuse, s'attachant fortement au mors de l'animal, il s'efforçait de le retirer du milieu de la mêlée, et ne pouvait y parvenir, arrêté sans cesse par la foule environnante. Scropha accourt alors, et de son poignard bien acéré, porte à Otton un coup vigoureux dans le milieu de la poitrine; mais les armes de fer dont il avait recouvert ses membres ne plient point sous le fer. Scropha redouble, et, furieux, relève le bras pour frapper plus rudement encore; mais le cheval levant la tête rencontre son bras, et reçoit par hasard le coup. Frappé mortellement dans l'œil et au milieu de la tête, le cheval se cabre, en se levant comme une chèvre, sur ses pieds de derrière, dégage ainsi ses rênes des mains de Pierre, qui les tenait encore, et, tout troublé du coup qu'il a reçu, recule en tournant en cercle, tandis que le mors, brisé dans sa bouche, ne peut plus contenir

le superbe animal. Emporté par la chaleur et la douleur que lui cause sa terrible blessure, il entraine violemment son maître hors de la foule; mais bientôt la mort l'empêchant d'aller plus avant, il tombe par terre, et, près d'expirer, fait rouler avec lui Otton dans la poussière.

« Girard de Hostmar arrive alors d'une course rapide, et, s'élançant à terre, donne aussitôt son cheval à son seigneur et demeure lui-même à pied. admirable fidélité et bien digne d'éloges dans ce chevalier! Afin que le roi ne périsse pas, le chevalier se livre volontairement à l'ennemi, bien assuré d'être pris et chargé de fers, ou d'être frappé de mort; puis, courant bravement à la rencontre du chevalier des Barres, il l'arrête dans sa marche et l'empêche de retarder la fuite d'Otton. Celui-ci, craignant non sans raison pour sa vie, ne ménage pas les flancs de son cheval, sachant bien qu'une fuite rapide peut seule le sauver, ne s'inquiétant plus de tous ceux de ses amis qu'il abandonne au milieu des dangers, exposés aux coups des ennemis et à la mort, et plus habile en cherchant pour le moment à prendre soin de sa personne qu'en voulant porter d'inutiles secours aux vaincus, assuré qu'Userait d'être lui-même vaincu. Guillaume en effet, lui refusant tout repos, le poursuit toujours; déjà l'agile chevalier saisit le derrière de l'armure de l'empereur, au-dessus de ses larges épaules ; il enfonce sa main vigoureuse entre le casque et le cou, et tandis qu'il s'efforce de détacher le casque de la tête, afin de lui couper la gorge avec son fer, voici que le comte velu Girard et Otton de Tecklenbourg et le chevalier de Dortmund, et la nombreuse troupe des Saxons arrivent à la fois, s'associent à celui qui fuit, et lui apportent ainsi quelque

consolation, afin qu'ayant des compagnons, il puisse s'enfuir avec moins de honte. Tous, réunissant leurs efforts, résistent alors à Guillaume. Ne pouvant triompher de lui tant qu'il est sur son cheval, ils plongent leurs glaives dans les flancs de celui qui le porte, et ce n'est qu'à grand peine qu'ils parviennent à dégager de ses mains. opiniâtres leur seigneur Otton,qui, délivré par eux, prend de nouveau la fuite et présente encore le dos. « Vous ne verrez plus sa figure d'aujourd'hui, » dit Philippe-Auguste à ses chevaliers.

A l'aile gauche, Robert, comte de Dreux, son frère Philippe, évêque de Beauvais, le plus belliqueux des prélats de France, qui assommait ses ennemis avec une masse d'armes pour ne point enfreindre les lois de l'Église qui interdisaient aux prêtres de se servir de l'épée, Pierre, comte d'Autun, et les milices de Dreux, du Perche et du Ponthieu se défendaient vigoureusement contre Renaud, comte de Boulogne, les Anglais du comte de Salisbury et une partie du baronnage belge. Le comte de Boulogne combattait avec d'autant plus d'acharnement qu'il avait plus à craindre de Philippe-Auguste, àqui il avait tant de fois fait défection. Voyant que les siens ont plié et fuient, il refuse de suivre leur exemple ; mais son cheval est tué par les Français, il tombe étendu sur le dos, et est forcé de se rendre à Garin, Tévêque de Senlis.

Ainsi les comtes de Flandre et de Boulogne étaient tombés aux mains des chevaliers de France, Otton s'enfuyait honteusement, tout pliait devant les compagnons de Philippe-Auguste, Allemands, Anglais et Flamands avaient tourné le dos. Restait seulement un corps de sept cents hommes d'armes du Brabant, nation toute militaire, qui devait jouer un si grand rôle dans les guerres du moyen âge. Rien ne put dé-

cider ces braves à la retraite : il fallut que le roi de France envoyât contre eux le sire de Saint-Valéry avec deux mille hommes de pied. Ils se firent héroïquement massacrer sur le champ de bataille. La formidable armée de la coalition s'était évanouie. Cinq comtes, vingt-cinq hauts seigneurs bannerets, et un grand nombre de nobles de rang inférieur restaient au pouvoir des Français. Renaud de Boulogne fut transporté à Péronne et enchaîné dans la grosse tour. Ferrand, le comte de Flandre, « conduit par deux chevaux vigoureux, qui le traînaient sur une litière munie d'un double timon, » dut traverser toute l'Ilede-France et Paris pour être enfermé au Louvre. c Quant au char sur lequel Otton le réprouvé avait dressé son dragon et suspendu son aigle aux ailes dorées, il tombe bientôt sous les coups innombrables des haches : et, brisé en mille morceaux, il s'afflige de devenir la proie des flammes ; car on veut que du moins il ne reste aucune trace de tant de faste, et que l'orgueil ainsi condamné disparaisse avec toutes ses pompes. L'aigle, dont les ailes étaient brisées, ayant été promptement restaurée, le roi l'envoya sur l'heure-même à l'empereur légitime Frédéric, afin qu'il apprît par ce présent qu'Otton ayant été repoussé, les faisceaux de l'empire passaient définitivement en ses mains par une faveur du Ciel. »

La joie fut immense dans tout le royaume. En Thonneurdecegrand succès, l'évêque de Senlis fonda hors des murs de cette ville une abbaye qui, sous le nom de la Victoire, devait à jamais en perpétuer le souvenir. « Qui pourrait raconter, s'écrie Guillaume le Breton, qui pourrait s'imaginer, tracer avec la plume, sur un parchemin ou des tablettes, les joyeux applaudissements, les hymnes de triomphe, les innom-

brables danses des peuples, les doux chants des clercs, les sons harmonieux des instruments guerriers dans les églises, les solennels ornements des églises en dedans et en dehors, les rues, les maisons, les chemins de tous les châteaux et des villes tendus de courtines et de tapisseries de soie, couverts de fleurs, d'herbes et de branches d'arbres vertes, tous les habitants de tout genre, de tout sexe et de tout âge accourant de toutes parts voir un si grand triomphe, les paysans et les moissonneurs interrompant leurs travaux, suspendant à leur cou leurs faulx, leurs hoyaux et leurs trubles (car c'était alors le temps de la moisson), et se précipitant en foule vers les chemins pour voir dans les fers ce Ferrand, dont peu auparavant ils redoutaient les armes. Les paysans, les vieilles femmes et les enfants ne craignaient point de se moquer de lui, et en trouvaient l'occasion dans l'équivoque de son nom, qui pouvait s'entendre aussi bien d'un homme que d'un cheval ; de plus, par un merveilleux hasard, les deux chevaux qui le traînaient dans unelitière étaient de ceux auxquels leur couleur a fait donner ce nom . C'est pourquoi ils lui disaient que maintenant il était ferré : qu'il ne pourrait plus regimber, lui qui auparavant, gonflé d'embonpoint, ruait et levait le talon contre son maître. Toute la route se passa ainsi jusqu'à ce qu'on fût arrivé à Paris. Les habitants de Paris, et par-dessus tout la multitude des écoliers, le clergé et le peuple, allant au-devant du roi enchantant des hymnes et des cantiques, témoignèrent par leurs gestes de la joie qui animait leurs esprits ; et il ne leur suffit pas de se livrer ainsi à l'allégresse pendant ce jour, ils prolongèrent leurs plaisirs dans la nuit et même pendant sept nuits consécutives au milieu de nombreux flambeaux; en sorte que la nuit

paraissait aussi brillante que le jour. Les écoliei surtout ne cessaient de faire de somptueux fest chantant et dansant continuellement. » C'est le mier mouvement de joie populaire qui se soit festé clairement à l'occasion d'un succès de la roy capétienne. Au milieu de cette France encore t< féodale, il est curieux de constater l'immense pi accompli par l'idée monarchique et par la dyn; qui la représente. Le règne heureux de Philij Auguste avait contribué plus que tout autre à grand résultat.

La victoire de Bouvines fut le dernier et le important épisode de la. lutte entreprise par Philij contre la maison d'Anjou; elle consacra et confirma les conquêtes du roi de France, qui, à partir de 1214, resta définitivement le maître de la Normandie, de la Touraine, de l'Anjou, du Maine et du Poitou. Réduite à la Guyenne, la féodalité angevine n'essayera plus de lutter, ou ne livrera plus aux Français que des combats insignifiants ; la formation de la ligue de 1213 avait été son suprême effort. Philippe- Auguste par sa persévérance opiniâtre, son habileté, sa prudence, a donc atteint le but qu'il se proposait^ grâce à ses armes et à sa politique, la royauté fra»T ;aise peut maintenant se croire émancipée, et song&f au moment où le pays de France tout entier obéira. Il ne reste plus en effet que la féodalité langui docienne qui soit assez riche en terres et en hommes pour résister avec quelque succès aux prétentions du roi de France. Mais pendant que le roi se bat à Bouvines, Simon de Montfort et les croisés combattent, sans le savoir, pour lui dans le Midi. La guerre des Albigeois ruinera la maison de Toulouse et livrera à la royauté une grande partie du Languedoc.

Le sud-est de la France obéissait alors à la dynastie des comtes de Toulouse, dits de Saint-Gilles. Cette famille, par l'étendue de ses possessions, les richesses et la civilisation des peuples qui relevaient d'elle, aurait dû prendre au Midi le rôle que la royauté capétienne allait jouer dans le Nord. Mais la puissance des comtes de Toulouse était plus brillante que solide. Leur action était constamment entravée et limitée par l'indépendance réelle des villes et des terres franches ou alleux du Languedoc. Toulouse, leur capitale, était, en fait, une république presque indépendante. De plus, les comtes de Toulouse commirent l'imprudence de participer à ce mouvement d'opinions et de réformes religieuses qui, parti du pays d'Albi, se communiqua bientôt à tout le Midi et attira sur les hérétiques albigeois les sévérités de la papauté, encore toute-puissante, et la haine des nations chrétiennes, notamment de la France da Nord, si dévouée à l'unité catholique.

Le récit de la croisade des Albigeois n'appartient point à notre sujet, puisque Philippe-Auguste ne prit qu'une part très indirecte à ce grand événement. Mais le bon sens dont il fit preuve en cette affaire, et la résistance très politique qu'il opposa toujours aux exhortations des papes méritent précisément d'être mis en relief. Tout en partageant les préjugés de ses contemporains à l'égard des hérétiques, Philippe-Auguste approuvait peu, du moins au début, l'idée de la croisade, et sut toujours trouver d'excellentes raisons pour ne s'y point engager. En 1207, au moment où l'anathème est prononcé contre l'hérésie albigeoise, l'évêque de Paris vient, de la part du pape, exprimer le désir que le Saint-Siège éprouve de voir le roi de France prendre en main l'affaire

des Albigeois. Philippe répond à l'évêque que Jean- Sans-Terre a rompu la trêve et qu'il lui faut avant tout défendre son domaine attaqué. Il ne peut pas mettre sur pied deux armées, Tune pour l'expédition des Albigeois, l'autre pour repousser ceux qui envahissent sa terre. « J'ai à mes flancs deux grands lions et terribles, dit-il, dans une autre conférence, à l'envoyé du pape : Olton, le soi-disant empereur, et le roi Jean d'Angleterre qui travaillent de toutes leurs forces à porter le trouble dans mon royaume ; de sorte que je ne puis en aucune façon sortir de France, ni même envoyer mon fils; mais il me semble suffisant pour le moment que je permette à mes barons de marcher contre les perturbateurs de la paix et de la foi. »

Cependant les affaires s'aggravent dans le Midi. Nonseulement les prédications de saint Dominique n'avaient point réussi à convertir les Albigeois; mais le légat du pape, Pierre de Castelnau, fut assassiné en 4208 sur les bords du Rhône par des meurtriers qui, dit-on, étaient aux gages du comte de Toulouse. Un long cri d'indignation s'élève de toute la chrétienté et de nouveaux efforts sont faits auprès de Philippe-Auguste. Le pape lui écrit lui-même pour lui apprendre le meurtre sacrilège qui vient d'être commis. Voici la réponse du roi de France : « Vous nous mandez la mort de Pierre de Castelnau qu'on a tué avec l'assentiment du comte de Toulouse. Sachez que nous sommes très navré de cette mort; le légat était un homme si honnête et en train d'accomplir une si bonne œuvre ! Si vous avez sujet de vous plaindre du comte, nous aussi nous avons sujet de nous plaindre de lui. Sachez que dans la grande guerre que nous avons eue avec Richard, roi d'Angleterre, il a pris pour épouse la sœur dudit roi Richard, quoique notre père,

de pieuse mémoire et nous, nous ayons dépensé beaucoup d'argent pour défendre jadis son père et sa terre. Et quand nous avons fait la guerre au roi Jean, nous avons trouvé des hommes du comté de Toulouse dans l'armée qui nous combattait sous les murs de Falaise. Et sachez bien que, dans toutes les guerres que nous avons eues, jamais nous n'avons reçu de lui le moindre secours, ni de lui-même ni de sa nation, quoiqu'il tint de nous une des plus grandes baronnies de notre royaume. Vous nous priez de prendre sur cette affaire la résolution qui nous paraîtra convenable; sachez que, quand votre lettre nous est parvenue, nous étions avec notre armée en marche contre les gens du roi d'Angleterre qui avaient rompu la trêve et refusaient de donner satisfaction à nous et à nos hommes. Sachez que nous avons fait aux évêques qui ont parlé de cette affaire avec nous la réponse suivante : que si le clergé et les barons nous fournissaient une aide suffisante pour la défense de notre terre, nous conclurions telle trêve qui nous paraîtrait bien assurée, et enverrions volontiers pour cette grande entreprise des hommes et notre argent. En ce que vous offrez la terre du comte de Toulouse au premier occupant, sachez qu'après en avoir conféré avec des hommes lettrés et éclairés, nous croyons que vous n'avez pas ce droit, tant que ledit comte n'aura pas été condamné comme hérétique. Lorsque cette condamnation aura eu lieu, alors seulement vous devez nous le signifier et nous invitera livrer sa terre, comme appartenant à notre fief. Or, vous ne nous avez point encore signifié sa condamnation comme hérétique. Ce que nous vous disons n'est point pour l'excuser; car nous serions plutôt disposés à l'accuser qu'à l'excuser, ainsi que

nous le montrerons effectivement quand l'occasion favorable, grâce à Dieu, s'en présentera. »

Ainsi dans cette lettre si curieuse, non seulement le roi ne promet son appui que conditionnellement, moyennant l'autorisation de lever un impôt sur le clergé, mais il revendique contre le tout-puissant Innocent III, au nom de la loi féodale, le droit de disposer de la terre de son vassal déclaré hérétique. Mais la papauté était assez influente pour se passer de l'aide du roi de France. Les moines de Gîteaux sortent de leurs abbayes et prêchent partout la croisade contre les hérétiques. Le comte de Toulouse, Raymond VII, est obligé de se soumettre aux conditions que lui impose un concile réuni à Saint-Gilles (1209). Il reçoit l'absolution de l'Église, et on lui accorde comme une grâce de prendre part à la guerre sainte qui va être dirigée contre ses propres sujets. L'armée des croisés s'organise dans le Nord, sous les ordres du duc de Bourgogne, du comte de Nevers, du comte de Saint-Pol et du comte de Montfort, Simon. Des évêques et des abbés font partie de l'expédition, dont la direction supérieure est confiée à Armand, abbé de Cîteaux et légat du Saint-Siège. Les croisés saccagent Béziers, dont toute la population est exterminée, et emportent Carcassonne. C'est en vain que Raymond de Toulouse, indigné, reprend sa première attitude et se déclare de nouveau pour les hérétiques. Tout cède au torrent déchaîné. Simon de Montfort soumet le Quercy (4211), assiège Toulouse, et défait Raymond et son allié le roi d'Aragon à la bataille décisive de Muret (1213).

Cependant Philippe-Auguste ne pouvait, étant données les idées du temps au sujet des Albigeois et la nécessité pour lui de ne point s'aliéner la cour de

Rome, demeurer complètement étranger à ce qui se passait dans le Midi. Au début de Tannée 4313, lorsque tout se prépare dans la France du Nord pour une attaque décisive contre l'Angleterre, le prince Louis prend solennellement la croix contre les hérétiques. Philippe-Auguste prévoyait-il dès lors que le succès des croisés tournerait infailliblement au profit du pouvoir royal? Nous croirions plutôt qu'à ce moment, s'il permet à son fils de s'engager, c'est uniquement en vue de gagner tout à fait Innocent III, dont l'appui lui est indispensable pour le succès de son expédition contre les Anglais. C'est une concession politique, comme semble nous l'indiquer un passage de la chronique de Pierre de Vaulxcernay, où il est question du mécontentement du roi de France lorsqu'il apprit que son fils s'était croisé. Il tint néanmoins à Paris, au commencement du carême de 1213, une assemblée générale « pour ordonner du dessein de son fils, et pour savoir ceux qui iraient avec lui, combien et quels ils seraient »; il fixe même le jour du départ à l'octave delà résurrection de Notre Seigneur. «Que dirai-je?, ajoute le fervent chroniqueur, la joie etl'enthousiasme furent extrêmes parmi les chrétiens; la douleur des hérétiques et leurs craintes s'aggravèrent d'autant. Mais, hélas ! peu de temps après, nos chants de joie devinrent chants de deuil : le deuil des ennemis tourna en joie; car le diable, l'éternel ennemi du genre humain, voyant que les affaires du Christ étaient presque à leur terme par l'énergie et l'habileté des croisés, imagina une ruse nouvelle pour nuire à l'Église, et s'opposa à l'heureuse issue de l'entreprise qu'il détestait. Il suscita au roi de France tant de guerres et de si absorbantes occupations, qu'il dut retarder l'exécution du saint projet de son fils et des croisés, »

Ce refroidissement subit de Philippe-Auguste s'explique suffisamment, croyons-nous, par l'insuccès de l'expédition dirigée contre l'Angleterre et le dépit qu'éprouva le roi de France d'avoir été joué par Innocent III. D'ailleurs la menaçante coalition qui se dénoua à Bouvines commençait à s'organiser, et la royauté, obligée de tenir tête à tant d'ennemis différents, ne pouvait disperser ses forces. Aussi ne fut-ce qu'en 1215 que l'héritier présomptif put donner suite à son projet et accomplir son vœu. Après la victoire de Montfort à Muret, la cause du comte de Toulouse semblait définitivement perdue ; le concile de Latran adjugea ses États à Simon de Montfort, et celui-ci vint à Paris faire hommage de ses terres au roi son seigneur. Philippe-Auguste reçut le comte, dit la chronique, avec honneur et bienveillance, causa familièrement avec lui, et lui conféra l'investiture du duché de Narboiine et du comté de Toulouse. Dès ce moment sans doute, le roi de France put concevoir l'espérance que la chute de la maison de Saint-Gilles profiterait un jour à la royauté. L'intervention du prince royal se borna d'ailleurs à assister Simon de Montfort dans la démolition des principales forteresses languedociennes et la prise de possession de la grande cité toulousaine, dont les croisés firent une ville ouverte.

« Quand le comte de Montfort eut fait tout ce que bon lui sembla, dit la chronique en prose provençale, le fils du roi s'en alla et retourna vers son père, d'où il était venu, prenant congé du comte de Montfort, du légat et des autres seigneurs qui les accompagnaient.il remportait une large part du butin qui avait été fait dans Toulouse, et quand il fut revenu en France, après quelques jours de repos, il alla trouver

son père et lui raconta tout ce qui s'était passé : la fuite du comte Raimond dont on n'avait plus de nouvelles, la reddition de Toulouse au comte de Montfort et la démolition des murailles de la ville faile sur Tordre du comte. Quand le roi de France eut ainsi entendu son fils, et appris la destruction que le* comte de Montfort avait faite à Toulouse, ainsi que la fuite du comte Raimond, il fut grandement marri, dolent et courroucé du récit de sou fife et surtout de ce qu'il s'était trouvé en celte affaire, comme il l'avait dit devant les princes et les barons de France, presque tous parents et alliés du comté Raymond. Le roi s'en alla donc et se retira en son hôtel sans faire semblant de rien, mais dit seulement aux princes et aux barons : « Seigneurs, j'ai encore « l'espoir qu'avant peu le comte de Montfort et son frère t périront à la peine ; car Dieu est juste, et il permettra « que ces comtes y meurent, parce que leur cause n'est € ni bonne ni juste. * Mais en dépit de toutes les paroles et démonstrations du roi aux princes et barons touchant cette affaire, ils étaient fort en colère et indignés contre le roi et son fils I et le roi eut quelque crainte qu'il ne s'ensuivît plus de bruit et de mû; car il voyait tous ces princes furieux de ce que son fils avait raconté. »

On voit clairement, par ce récit, que l'indignation de Philippe- Auguste était peu réelle, et qu'il avait surtout à cœur d'adoucir les craintes et les ressentiments que la destruction du grand fief toulousain avait fait naître chez les principaux chefs féodaux de la France du nord. Aussi continua-t-il, comme par le passé, de se tenir sur la réserve. Néanmoins, lorsque Simon de Montfort, désireux de reprendre Toulouse, qu'un soulèvement de la France

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