CHAPITRE II
m"** de LAMBALLE et m"* de PENTHifeVRE. — L* ABBAYE DE MONTMARTRE. — DÉBUTS A LA COUR. — MARIAGE DU DUC DE CHARTRES ET DE m"^ DE PENTHIÈVRE.
De toutes les amies qu'eut Marie-Antoinette, nulle ne lui fut plus attachée que la princesse de Lamballe : elle fut la seule a aimer \)raiment Tenfant rieuse et de tète légère qu'était la Dauphine, la femme délicate, tendre, coquette aussi, que fut la reine .Quand elle entra dans la \)ie de la Dauphine, Madame de Lamballe, oeuoe de dix-neuf ans, a\)aitcru devoir, pour le monde et par respect pour son beau-père, \)oiler de mélancolie les éclats d'une jeunesse \)olontiers turbulante« Mariée quelques semaines et délaissée pour des filles, ellen'a\)ait eu pour le prince son époux qu'une affection
asse; tiède; au reste, elle était par nature prodigue de tendresses verbales, aimait chacun, sans inclination particulière, ce qui reoient à n*aimer personne.
Après qu'on eut, le 8 mai 1768, ramené le corps du prince de Lamballe de Lou\)eciennes aux caoaux de Rambouillet, la princesse fit retraite à Tabbaye Saint-Antoine. Elle en sortit après quelques jours, sans qu'on fut contraint de lui faire violence. Les raisons qu'on lui put donner étaient d'ailleurs excellentes. Le duc de Penthiè\)re, pour qui la mort de son unique fils a\)ait été la fin de bien des espérances, marquait une douleur profonde. Cette douleur réclamait de la solli-^ citude, des soins, que sa*fille, Mademoiselle de Penthiè\)re, seule enfant qui lui restât désormais, était trop jeune encore pour assurer.
Après quelques mois passés à Rambouillet dans une solitude complète, le duc de Penthiè\)re, accompagné de Madame de Lamballe et de Mademoiselle de Penthièore, ce ses deux
fîlle» u ainsi qu'il se plaisait & les nommer, retfint s'installer à l'hôtel de Toulouse. Ils y vécurent, éloignés de la cour et du monde, fort unis, car si Madame de Lamballe aoait gardé le goût des plaisirs puérils les quinjeans de Mademoiselle de Penthifcore se paraient déjà de grfice sérieuse, de cette graoité précoce, nuancée de tristesse, qu'ont les enfants d'fime douce et aimante qui n'ont pas connu les caresses maternelles.
Quand elle était née le i^ mars 1753, une série de deuils affligeaient le duc et la duchesse de Penthïèore. En cinq années, ils aoaient perdu trois fils, les ducs de Rambouillet et de Ch&teauoillain et le comte de Guingamp. Leurfilleaînée, la première Mademoiselle de Penthiivre, mourut à son tour. Mademoiselle d'Yvoi, nom sous lequel fut d'abord connue la plus jeune des filles du duc, hérita de son titre et devint Mademoiselle de Penthiévre.
Un an plus tard la duchesse mourait, mettant au monde un dernier enfant, le septième, qui ne lui survécut qu'un jour.
L'impréDU d'une telle fin rendit plus tragique encore la douleur du duc de Penthiè\>re. Il adorait la duchesse après dix ans d'union ainsi qu'au premier jour. Pour elle il a\)ait abandonné la \)ie de cour, et dès son mariage les charges considérables de grand amiral, de grand teneur, de gouverneur de Bretagne, qu'il avait hérité à dou^e ans de son père le comte de Toulouse, n'avaient été pour lut de rien.
La duchesse était affectueuse et simple.
N'ayant apporté nulle morgue de la cour du duc de Modène son père, elle se plaisait à s'associer aux exercices de piété et aux inépuisables charités de M. de Penthièvre. En un temps de dissipation et de luxe, le duc était resté l'honnête homme qui a le goût du devoir, même, comme il aimait la duchesse d'une affection profonde et vivait avec elle asse; isolé, on tenait qu'il avait l'âme un peu bourgeoise.
Le déchirement de cœur de M. de Penthièvre fut tel qu'il balança à entrer dans les ordres. Il se décida enfin à entreprendre de
lointains \>oyageâ, et d^abord s'en M à la cour de Modène, comme s'il eUt fait un pèlerinage au berceau de la femme qu'il aidait aimée. A^ant de partir et pour ne point abandonner Mademoiselle de Penthièt^fe aUx seuls soins de Madame de Sourcy, qui était sa gouvernante» il la remit aux mains de Madame Catherine de la Rochefoucauld-Coujage, alors abbesse des Bénédictines de Montmartre. En dépit de l'affectueux dévouement des religieuses» Mademoiselle de PenthiiDre eut une enfance un peu solitaire» Les câlineries de mains étrangères sont souvent maladroites et pour ouvrir un cœur d'enfant il n'est que des mains de mère. Celui de Mademoiselle de Penthièvre ne demandait qu'à aimer : elle donna toute son affection il une jeune fille» son aînée de deux ans» Mademoiselle de Montigny» future duchesse de Talleyrand. Il y eut entre elles ces mille serments par quoi se marque l'amitié des fillettes» objets qu'on se donne et qu'on doit garder toujours» promesses faites en gage d'éternel attache-
ment. A (a mort àt Madame de la ftôchefôU-* cault, Mademoiselle de PenthièDre qui a\)ait six ans n^eut qu'un gros chagrin d'enfant, puis oublia. La duchesse Marie-Louise de Mont*^
morency^'Lai^al» la nouvelle abbesse» ne semble pas a\)oir su trou\)er le chemin de ce jeune cœur.
La \)ie au cou\)ent de Montmartre était îhonotone bien que le site fut riant. Des jardins de l'abbaye, fort vastes et très accidentés, à peine perce\)ait-on le bruit lointain de Paris. Quant au cou\)ent, fort déchu de sa splendeur passée, il était triste et froid. Mademoiselle de Penthiè\)re n'en sortait guère que pour de courtes visites au prince de Contî ou à sa grand-mère, Charlotte-Aglaé d^Orléans, duchesse de Modène, qui, presque toute sa vie séparée de son mari, vécut dans sa paisible retraite du Petit-Luxembourg.
Quand le duc de Penthièvre rentra de ses longs voyages à l'étranger, en septembre 1766, ce fut pour recevoir le dernier soupir de sa mère la comtesse deToulouse, cette Sophie de
Noailles qui ayant ilvoi son fils, aoait formé son coeur à la bonté aoec une tendresse infinie. Mademoiselle de Penthifcore await trci?e ans, l'âge auquel s'achèoe d'ordinaire l'éducation d'une princesse. Un an plus tard son frire, le prince de Lamballe, épousait Marie-Thérise Louise de Saooie-Carignan.
Puisqu'elle était assurée d'awoîr désormais une compagne et un* manière de Mentor, on conwint que Mademoiselle de Penthiéore pouvait quitter le couoent. Elle ne trouoa chej elle que tristesse et fut témoin des larmes de sa belle-sœur. C'est que, malgré les remontrances paremelles, le jeune prince n'aoait pas tardé à reprendre commerce avec les filles. De grâce un peu moutonnii.re, de taille lourde, les mains rouges et grosses, madame de Lamballe n'avait ni le piquant ni la verve qui plaisaient au prince, surtout elle manquait de cette expérienceamoureuse qu'il prisaitfort, ainsi que d'ordinaire les hommes de cornplexîon amoureuse médiocre et qui sont pour le vice une proie facile.
Presque aussitôt» la santé du prince de Lamballe at>ait donné des inquiétudes» puisTon connut que sa fin était prochaine. C'est au moment où menaçait ainsi de s'éteindre le dernier espoir des légitimés de France» et quand il fut assuré que Mademoiselle de Penthièt>re allait dz^znxr la plus riche héritière du royaume» que le duc d'Orléans accepta de la donner pour épouse à son fils.
L'abbé de Breteuil» son chancelier» at>ait eu quelque peine à l'y déterminer» car» bien que faible et aisé d'ordinaire à conduire» le duc d'Orléans» comme tous les princes de sa maison» aidait été élei>é dans le mépris des bâtards de Louis XIV. Mais Mademoiselle de Penthiè\)re aurait un jour plus de trois millions de rentes» cela t>alait qu'on fit taire ses antipathies. Bien que lié ai>ec le duc de Penthiè\)re depuis sa jeunesse» car ils aidaient fait côte à côte leurs premières armes sous le maréchal de Noailles et conquis le même jour le grade de lieutenant général» le duc d'Orléans crut opportun de s'adresser à M.
de Chojseul, Tami le plus particulier du duc de Penthiè\)re. M. de Choiseul fut écouté»
le duc de Penthîèt)re lui montra même Tétat de ses affaires et la solidité de ses richeses, puis ajouta qu'il était dans son intention de donner à sa fille cinquante mille écus de rente.
Comme dans le même moment le bruit courait que le prince deLamballe n'était point condamné, qu'il retardait au moins d'entrer en agonie, le duc d'Orléans assura que son premier gentilhomme, le comte de Pons Saint- Maurice, gout)erneur du duc de Chartres, lui at>ait représenté les incon\)énients de ce projet auec force et donné des raisons qui n'étaient pas loin d'être excellentes. M. de Choiseul, qui se trout)ait at^oir fait ainsi un pas de clerc, en témoigna du ressentiment et essaya de décider brusquement un nout^eau mariage. Il ne tint pas à lui que Louis XV accepta la main de Mademoiselle de Penthiêi>re pour le comte d'Artois. Il trout)a chej le roi une opposition int^incible h ce mariage qu'il
considérait comme une mésalliance. Après de telles trat>er8es, on sut enfin que la mort du prince de Lamballe était assurée et pro*chaine. Par faiblesse, et sur les instances de sa sœur Madame de Grammont circonvenue par Tabbé de Breteuil, M. de Choiseul se reprit h trat>ailler au compte du duc d'Orléans. Un tel mariage offrait pour la maison de Penthiè\)re trop d*aY>antages pour que le duc ne s'efforçât pas d'oublier son humiliation.
On fut enfin d'accord et l'on con\>int de deman*der au roi son autorisation. Il fallut pour l'obtenir la diplomatie adroite de M. de Choiseul. Louis XV ne fut pas sans tioir quels dangers offrait un tel mariage. Un prince aussi \)oisin du trône que le duc de Chartres se troublerait, au jour qu'il hériterait de son père du titre de duc d'Orléans, at^oir plus de sir millions de rente.
Louis XV à qui une intelligence claire don^ nait des lueurs de génie, devinait que de telles richesses, en de certaines mains, risquent à troubler l'État ; au reste la sym-
pathic de la famille d'Orléans pour les Parle*ments, ai>ec lesquels Tautorité royale entrait en lutte, Tinquiétait déjà. Mais M. de Choiseul lui représenta quelle distance séparait un prince du sang d*un fils de France et qu'il n'importait pas que la fortune des comtes de Pro\)ence et d'Artois fut loin d'égaler celle de M. de Chartres.
Tous les derniers mois de l'année 1768 furent pris par ces négociations. Louis XV céda, moins par coni>iction que par lassitude, et parceque, déli\)ré de toute contrainte par la mort de la reine et fort occupé de sa passion nou\)elle pour Madame Du Barry, le goût des plaisirs lui faisait i>olontiers oublier le dei>oir.
Le 7 décembre Mademoiselle de Penthiè\>re fit son début à la cour et |fut présentée au roi et à la famille royale par la comtesse de la Marche. Comme elle a\)ait quinze ans, l'âge du baptême pour les princesses, le lendemain 8 décembre M. de la Roche-Aymon, arche\)êque de Reims et grand aumônier de
France» la baptisa dans la chapelle de Ver-« satltes» en présence du roi et des princes.
De ses parrain et marraine, le futur Louis XVI et Madame Adélaïde, elle reçut les prénoms de Louise-Marie*-Adélaîde. Le roi, dont Topinion était recherchée, la déclara charmante, et au \)rai, elle Tétait, ainsi qu'en témoigne le portrait que Vanloo nous a laissé d'elle à cet âge.
De jolis yeux bleus, une grande fraicheur de teint, surtout un sourire très jeune et très doux donnaient à son t>isage un charme capti\)ant. La t>olonté du roi connue, nul obstacle ne demeurait ; le i*' janvier 1769, le mariage fut déclaré.
L'opposition première de Louis XV ayant été connue on se plut à répandre dit>ers bruits. Comme il cornaient d'auréoler de telles unions, on assura que Mademoiselle de Penthièt>re faisait un mariage d'amour. Che; sa grandemère la duchesse de Modène, assuraient les uns, che3; le prince de Conti, au dire des autres, le duc de Chartres lui ayant un jour
fort galamment offert la main pour descendre de carrosse, elle s'itait jurie aussitôt de n'aooir jamais d'autre ipoux, et c'est pour ét>iter qu'elle ne oint se jeter aux pieds du roi et lui crier son amour, que Louis XV aoait cédé. Mademoiselle de Penthiéore aoait huit ans à la mort de sa grand'mire, et sans doute en fit-on difficilement accroire au public. On ajoutait que la jeunesse dissipée duducde Chartres aoait causé les hésitations de Louis XV. En fait, la jeunesse de ce prince n'aoait point été plus dissolue que celles des jeunes gentilhommes de son temps.
C'est par sa mère, Henriette de Bourbon Conti, cette duchesse d'Orléans que les contemporains comparent uniformément à Messatine, qu'aoaitétééleoéd'abord le ducde Montpensier.cartel est le titre porté par le duc de Chartres de sa naissance, 1747, à la mort de son aïeul, 1752. Elle aoait eu pour son enfant des élans de tendresse ou de l'indifférence, jouant avec lui à la poupée ou l'oubliant, suivant qu'elle aoait ou non à dépenser de
cette passion qui bouillonnait en elle. La duchesse tirait d'ailleurs quelque fierté de ta grâce frêle de son fils, à qui de grands yeux bleus, de longs che\>eux de nuance rare donnaient un air délicat de fillette. On assurait autour d'elle qu'il était né de ses amours atoec son premier cocher, Lefranc, robuste gaillard aux larges épaules. Peut*-fttre la duchesse n'y contredisait-elle pas. Un des biographes du duc, qui a cru convenable de le noter, ajoute qu'il pleura fort lorsqu'à sept ans, il dut quitter les femmes, entendant par là qu'il ne se plaisait qu'en la société des courtisanes dont sa mère formait sa compagnie. C'est attacher beaucoup d'importance à des larmes d'enfant.*
Il est plus assuré que si le comte de Pons Saint Maurice, son gou\)erneur, lui enseigna sans peine les belles manières et cette politesse un peu hautaine qui cornaient aux princes, ses précepteurs, M. de Poncemagne et l'abbé d'AUaire, le trouvèrent fort indocile à Uur enseignement : l'intelligence du jeune
duc itait prompte mais mobile et se lassait tdt. Au reste, on dut le minager grandement, car, vers neuf ans, il menaça de deoenir bossu. Les médecins qui le traitaient, Tronchin surtout, ordonnèrent qu'on songea aoant toute chose à modifier sa constitution qui était mauvaise, l'enl^nt ayant hérité de sa mi-rt un sang gftté.
Guéri, le jeune prince, garda de son éducation première, de cette négligence imposée & ses maîtres, une nonchalance efféminée et un manque si complet de caractère que ta duchesse d'Orléans s'en affligeait alors qu'il avait dou3;e ans, quand elle se reprit à s'occuper de lui, alors qu'épuisée par les excès elle vit la mort approcher à grands pas.
Les contemporains qui témoignent que le duc de Chartres débuta vers treize ans dans la carrière amoureuse, doutent si ce fut ta Deschamps, courtisane alors célèbre, ou ta Duthé, qui eut l'honneur de guider ses premiers pas. Il n'est pas indispensable de pousser très loin une telle enquête, non plus
essentiel de sat>oir quand et at>ec qui le trompa une Den)ieu ou telle autre. On trou\)e dans le journal des inspecteurs de police consente à TArsenal le détail des amours du duc» des soupers où il priait les actrices et les <c filles à partie ». Ses amis» Fit; James» Conflans» Guéméné» Lau*- 3;un» Coigny» et peut*-on dire tous les jeunes seigneurs du temps y font m&me figure. Que le duc de Chartres fut un joyeux compagnon aima les plaisirs et les femmes» cela n'était pas» à une époque où les mœurs étaient très généralement dissolues» pour indigner ou pour surprendre. Il semble bien que la piété étroite du duc de Penthièt>re même n'en fut point émue. Au moins fut-il le premier à hâter les formalités du mariage de sa fille at>ec M. de Chartres.
C'est le 3i décembre 1768 que furent dis-^ cutées les clauses du contrat. L'abbé Lenoir» chef du conseil du duc de Penthièt>re»
M. de Grandbourg» son notaire» et M. du Vaudier» at>ocat» se rendirent che; M. de
Ëreteuil, chanceliet- du duc d'OrUans, qu'assistaient M. de BelUsle, MM. dt la Monnoye et Lhet-minier. Rédigé )e jour même, le contrat fut soumis dis le t" janvier au roi.
Le lendemain, les ducs d'Orlians et de Penthièore, accompagnés des princes de Condé et de Conti, du comte de la Marche, et du comte d'Eu obtinrent officiellement de Louis XV son agrément au mariage. Malgré les démarches en cour de Rome, on ne put recevoir que le 28 janvier un bref donnant toutes dispenses de parenté.Onne publia qu'un ban et le 4 février le contrat fut signé h Versailles dans le cabinet du roi. Le lendemain, ' un mercredi, eut lieu le mariage. La bénédiction nuptiale donnée dans la chapelle de Versailles par le grand aumônier avait amené un concours extraordinaire de monde.
La foule des courtisans ne manqua pas, ainsi qu'il est d'usage, de trouver matière à satire. M"* de Penthièvre était jolie, certes, mais trop rougissante et d'une timidité un peu bien bourgeoise, M. de Chartres aurait
grand mal à la déniaiser, si tant est qu'il en eut en\)ie.
Le dîner réunit \)ingt et un cou\>ertsà la table du roi, dou3;e des convi\)es étaient princes ou princesses à leur printemps. Le soir, il y eut grand appartement et jeu, du salon d'Hercule au salon de la guerre. Le lendemain, le roi \)înt, suit)ant Tusage, féliciter M"** de Chartres dans son appartement.