CHAPITRE IV
I^ DISGRACE DBS PRINCES. — VOYAGE DU DUC DE CHABTKES EN BBETAGNE. — UNE SAISON AUX EAUX DE FORGES.
Le jour de t'an de 1772 fut pour la duchesse de Chartres l'occasion d'un joli geste.
Comme te duc d'Ortdans, qui aoait perdu ses pensions aoec I4 faveur du roi, s'apprêtait, ayant riduît ses équipages de chasse et diminué les dépenses de sa maison, à retrancher sur ses aumônes, la duchesse de Chartres le supplia de garder par deoers lui la pension qu'il a»ait, depuis son mariage, pris la galante coutume de lui v>erser. En dépit des protestations du duc d'OrUans, il dut céder à
Taffectueux et charitable entêtement de la jeune duchesse.
La disgrâce où les princes étaient tenus, n'allait pas qu'à diminuer leur fortune, elle les obligeait à une sur\>eillance continuelle de leurs actes et de leurs paroles. L'espionnage dont ils étaient l'objet était si habilement pratiqué que le duc d'Orléans fut longtemps à soupçonner que son Y)alet de chambre même le trahissait. Ce fut un gros émoi au Palais-Royal. On fit un exemple, mais, le Y)alet de chambre chassé, une inquiétude demeurait qui se mêlait che^ la duchesse de Chartres à de l'indignation. Seul le jeune duc n'en prenait nul souci. Les fêtes de Versailles lui étant interdites, Paris restait, dont les bals furent, cet hiver là, particulièrement brillants. Il fut de toutes les fêtes, joyeux des applaudissements qu'il soulevait à son passage, très fier de cette popularité nouvelle qui lui venait, des acclamations qui saluaient des princes ce premiers citoyens et derniers remparts de la liberté. » Un peu grisé même,
il en Y)int à parler du souY)erain aY)ec irrespect et tout Paris lui attribua Tidée d'une masca-rade des cheY)aliers de Tordre du roi qui fut la gaietd d'un des bals de TOpéra.
De ces folies de jeunesse^ Louis XV montrait quelque irritation» car» dans le moment même où on le croyait occupé de ses seules amours» une intelligence assurée lui permettait de depiner les conséquenses lointaines des choses. Il accepta \)olontiers que le duc de Chartres alla Y)isiter Brest et les ports de rOcéan : c'était l'éloigner un temps de Paris. D'ailleurs et comme on redoutait que les Bretons ne saluassent apcc trop d'enthousiasme le gendre du duc de Penthi^t>re leur gouY)erneur» le Roi sembla» par une lettre particulière» réclamer pour le Duc les plus grands honneurs et le plus parfait accueil.
Dans le même temps» desjournalistesàgages publiaient en hâte quelques numéros d'une galette d'occasion» la Gazette Tiormande.
Dans cette sorte de parodie ironique» des Suppléments de la Gazette de France^ on criti-
quait avec maltoetllance la t>ie politique et la conduite privée du duc de Chartres, on allait jusqu'à attaquer le vertueux duc de Penthièvre.
Ce voyage de Bretagne, pour avoir été court, n'en eût pas moins des allures de triomphe; le duc dut se dérober aux honneurs que les villes lui prodiguaient à Tenvie, il se montra modeste et magnifique. Et cela dut calmer les inquiétudes et le chagrin de là duchesse de Chartres, dont la tendresse s'effrayait d'une séparation de quinze jours. Le succès fut tel qu'on murmurait à la cour on ne parlait de rien moins que d'une tentative pour reconstituer l'ancien duché de Bretagne.
Au vrai, si la Bretagne marquait un tel amour au prince, c'est que, pour beaucoup, crier vive le duc de Chartres, c'était manifester contre le roi.
Les acclamations des bretons tiraient en effet des circonstances un sens très particulier. L'impopularité de Louis XV et de ses ministres gagnait de proche en proche. Ils venaient
de s'aliéner TEncyclopédie, d'entrer en lutte aY)ec l'Académie Française, c'était de la part de tout ce qui pensait et tenait une plume une guerre inlassable et sournoise. L'opinion se rebellait contre la fa\>eur croissante de la ce Du Barry u, dont le crédit un instant menacé en jan\>ier, était plus assuré que jamais. On murmurait contre l'attribution au comte d'Artois de la charge de colonel des Suisses et Grisons, dernier lambeau de l'héritage de Choiseul. On ridiculisait la séparation judiciaire du comte et de la comtesse Du Barry, on s'indignait de t>oir le roi, comme s'ouvrait la difficile question de la Pologne, occupé du baptême de Zamor, le nègre de la favorite.
Dans la famille royale même, les ministres savaient qu'ils comptaient de mortels ennemis. Marie-Antoinette quelques mois plustôt disait à M. de la Vauguyon, l'ancien gouverneur du Dauphin dont elle redoutait l'influence : ce Le Dauphin n'a pas besoin degouverneur, et je n'ai pas besoin d'espion, m et on comprenait de reste qu'elle entendait
rester ^0UY)eraine maîtresse de Tesprit du jeune prince. L'accueil glacé qu'elle réservait aux ministres aussi bien qu'à la favorite ne passait pas inaperçu, et était de conséquence si l'on songe à l'amabilité que Louis XV té-> moignait alors à la Dauphine. L'entrain passionné qu'elle avait pour les plaisirs ravissait d'aise le roi, <c son papa », ainsi qu'elle disait joliment, il lui savait gré de la grâce qu'elle mettait aux moindres choses, qu'elle aimât les chasses, le galop du cheval et ces courses folles en traineau où Madame de Lamballe et elle avaient tourbillonné tout l'hiver. A l'autre pôle, Madame Adélaïde, compassée, froide et politique, témoignait de sa réprobation en se refusant à suivre les déplacements royaux.
Le voyage de Choisy en avril, celui de Fontainebleau plus tard, furent tristes : l'absence des princes et de leurs maisons faisait un vide. Cependant, des fêtes charmantes avaient lieu à l'Isle-Adam che; le prince de Conti, à Chantilly che; le duc de Boubon, à
Villcrs^Cotterets che; le duc d'Orléans^ encore qu'à Villers on affecta de marquer quelque souci, qu'on affecta de répandre que la santé de la duchesse de Chartres, éprou<toée par Taccident d'octobre ne s'était point pleinement raffermie. En fait, son cas était surtout diplomatique : elle désirait échapper aux ordres qui l'obligeaient, pendant la disgrâce des princes, à paraître à la cour et à y paraître seule.
On annonça dès le mois de mai qu'elle se disposait à partir pour Forges*-les-Eaux et la Faculté soutint qu'une saison était fort utile.
Forges, en effet, ainsi que toutes les sta<»
tions thermales, guérit à peu près toutes les maladies, l'hydropisie, la pierre et jusqu'aux fièY)res tierces et quartes ; surtout les eaux en sont souY)eraines pour toute femme qui souhaite aY)oir lignée ou que des couches laborieuses ont épuisée.
Depuis que la duchesse de Longuet)ille, Mademoiselle de Montpensier, Louis XIII et
le grand Condé y a\>aient fait séjour et pris les eaux, Forges était une manière de station à la mode. Dans les dernières années Madame de Prie, Madame de Pontchartrain, la marquise de BouIainY)iIliers, les princesses de Carignan et de Bourbon, Marie Lec^inska, fatiguée de sa fécondité, la Dauphine Marie- Josèphe de Saxe, en avaient proclamé les effets excitants. Madame de Deffand y ayant tenu son salon, ses fidèles s'en furent répéter aux échos de Paris et de Versailles la gloire de Forges.
C'est le premier juillet que part la duchesse de Chartres, et le Y)oyage se fait heureusement. A peine à Gournay doit-on attendre un instant, la t>ille ayant pris la liberté grande de préparer uite garde d'honneur à chet)al, sans l'agrément de Messieurs du Conseil.
L'incident réglé, on repart et le jeudi i juillet, à cinq heures et demie du matin, descendent à Forges de leurs carrosses la duchesse et la partie de sa maison choisie pour l'accompagner : Madame de Blot, dame d'honneur,
tes trois dames de compagnie. Mesdames de Clermont, d'HunosIstetn et de Genlïs, J^adame Lubeau première femme de la duchesse, quelques officiers de la chambre, MM.de Juvigny et de Damas, que d'autres plus tard viendront rejoindre. Les officiers de bouche, un suisse, un chef et un pâtissier, sont déjà installés dans la maison de Madame Sagot, oaste demeure que doit habiter la duchesse.
La maison simple, mais de belle ordonnance prend jour sur la grande rue qui est, peut-on dire, l'unique rue, car Forges n'est qu'une manière de grand village. Quelques maisons de laboureurs ou d'artisans groupées autour d'une église modeste, telle est l'ancienne cité. On a, à l'intention des étrangers, bâti le long d'une route qui conduit à un couvent de capucins quelques logis plus habitables et d'oîi tout confortable n'est pas banni. A mi-chemin, une place carrée, bordée de maisons, plus loin des logis encore, mais plus rares déjà, puis, la route atteint le couvent : la campagne reparait : à droite, les masses profondes des
bois, à gauche, des tzrttè en culture. Par delà le couY)ent, il n'y a plus qu'un routin qui court entre des haies Y)i\)es et s'achèY)e aux sources, la Reinette, la Royale et la Cardi*nale, que quelques mètres séparent à peine, et qui jaillissent au milieu d'une sorte de quinconce, clos par une muraille basse. Il suffit de descendre quelques marches pour \)oir Teau sourdre et s'épandre, eau souveraine qui porte en elle la santé et les longs espoirs. Alentour, cachées par des buissons touffus, des tentes simples et discrètes au** torisent la solitude.
Si Forges est sans beauté, le soleil de Tété habille la campagne de la féerie des moissons blondes, du tapis vert des prairies grasses et dans la forêt prochaine l'ombre tiède est pleine de chants d'oiseaux. Cela suffit quel-ques jours à charmer une âme bucolique comme celle de la duchesse de Chartres.
A peine a-t-on le temps de s'installer que le lundi 6 juillet arrive le duc. Il est venu, ainsi qu'il est du devoir d'un époux épris,
s'assurer que l'installation de la duchesse convient. Elle est heureuse de tels soins^ bien loin de se douter des motifs vrais du voyage. Dans le fait, le duc de Chartres se soucie médiocrement de la duchesse, n*est venu à Forges que pour retrouver « son cher cœur M, « sa mie », la maîtresse dont il est follement épris depuis quelques mois, la comtesse de Genlis. Madame de Genlis est pour la duchesse plus et mieux qu'une de ses dames, elle est Tamie et la confidente, il est naturel qu'elle soit la maîtresse du duc. N'en va-t-il pas de même à Chantilly, où, après quelques semaines, la compagne d'enfance de Madame de Bourbon lui a ravi le cœur du duc ] Mais l'expérience des autres n'instruit point la duchesse de Chartres qui a l'esprit droit. Point de soupçon durant les treize jours que M. de Chartres passe en sa compagnie, elle est heureuse, sans éclat, mais profondément, ainsi que le sont les âmes tendres. L'annonce du prochain accouchement de la duchesse de Bourbon abrège le
t>oyage du duc; il est de rigueur qu'il soit aU chct>ct de sa sœur quand t>a naître l'enfant attendu, sur qui reposera désormais le glc-* rieux héritage des Condé. Il part donc au milieu des larmes^larmes toutes simples de la duchesse pour qui toute séparation est un désastre, larmes cachées delà maîtresse qui, à en juger par ses lettres, est sincèrement éprise.
Les exquises lettres, si joliment écrites, si naturelles pourtant, comme surent en écrire toutes les amoureuses du XVIII* siècle. Il y a des regrets, des larmes aussitôt séchées que répandues, des cris de passion dont on s'excuse, des mots à demi retenus, et des sout)enirs .'d'amour ét>oqués : ce Adieu, mon cher petit amour, écrit Madame de Genlis.
Encore un moment. Quelle heure est^il ? Vous connaisse; cela I quel temps, quels moments cela rappelle. » Et ces billets se succèdent, hâtifs, commencés à minuit, achet>és le lendemain, suit)ant les heures incertaines des courriers. Les lettres du duc sont dét>orées
aussitôt que reçues. Au t>rai, elles sont char-mantes, emplies des milles riens qui sont le tout des amoureux. Il est seul, il regrette^ sa pensée demeure avec l'absente, il compose des dessins pour elle, commande h Frago-nard des tableaux inspirés par des contes qui , sont des souvenirs, petits trésors cachés d'amoureux, il est héroïque même, et se fait mettre au bras, en gage d'amour, des tatouages ga^nts. « J'ai été ('autre jour à ('Arsenal, me promener dans le jardin, écrit-il. Je n'ai pas t>u Y)os enfants, j'en ai été bien fâché, car xiz poutaant t)pu$ voir, je t>oulais voir ^u moins ce que vous aime; le mieux. »
Les lettres d\i duc donnent à J^âdam^ d^ Genlis le courage de supporter la pie à Forges. Depuis le départ de M. de Chartres, la duchesse gouffre d'qne dent» s'^bre\iv)e d'éther, gémit et garde la chambre, puis, comme sa joue est enflée, se trpuDe la\de et s'attriste. Il y a dans l'air de l'ennui. Enfin, la guérison de la duchesse s'achèv>e et poici de noup.eaux pis^iges, des officiers du duc, qui
apportent un peu de lui. La maison s^estcom-' plétée, M. de Pons a gardé sa gratuité élé-* gante et rétablit, autant qu'il dépend de lui, l'étiquette, relâchée en ce lieu où la ii>ie est trop commune. Le 23 juillet débarquent le comte de Clermont et l'abbé de Montauban, l'un et l'autre fort gais, le 24, le che\)a-' lier de Durfort. On organise des promenades dans la forit, car les ent>irons de Forges sont charmants. Par les routes, derrière le grand carrosse à huit chet)aux de la duchesse, c'est le défilé des looitures réquisitionnées. On loisite l'abbaye de Beaubec dont le prieur dom d'Ortigue fait les honneurs, le 25 juillet on Y>a à Gaillefontaine où, des hauteurs des ruines d'un donjon bâti sur une croupe escarpée, la duchesse et sa suite admirent la \>aHée de la Béthune. Un autre jour, on pousse jusqu'à la Ferté : la t)ue y est unique : du porche de l'église l'œil embrasse une immense étendue de pays : tout proche le Beaupoisis étale ses herbages, où les bétes mettent des taches claires, au loin, c'est un
océan de t)erdure qui moutonne jusqu'au bout de rhori5on. Des incidents donnent à ces excursions un charme imprét)u. La duchesse n'a-t'-elle pas découY>ert un paut>re ménage qui t)it dans une hutte misérable, perdue dans les bois de l'abbaye de Beaubec. Le mari est malade, les enfants en haillons : la misère, la souffrance, la solitude, quel joli sujet de conte ; Madame de Genlis en a déjà trout>é le titre. Les Solitaires de Tiormandie. D'une charité plus agissante la duchesse de Chartres donne des ordres : on achète deux t>aches, un herbage, la maison est bâtie à la hâte, et t>oici les solitaires det>enus pro-* priétaires par la grâce d'une bonne fée. Parfois, car il ne suffit point de donner de l'argent et de confier à Regnol le soin de distribuer d'abondantes aumônes, il faut encore donner un peu de soi-même, on frappe à la porte d'une maison, on entre et la duchesse d'entretenir familièrement ses hôtes d'une heure. C'est ainsi que, par une chaude aprèsmidi, le 29 juillet, on fait xàsxXz à M. Da\)id.
M. et Madame de Clermont, M. et Madame de Pons, M. de Damas, Madame de Hunolstein et Tinséparable Madame de Genlis, y coUationnent d*artichauds crus et de crème fraîche; la duchesse souhaiterait de la galette salée : comme Madame Da\)id n'en a point sur rheure, on promet dé ret>enir trois jours plus tard. Et Ton ret>ient, les bras chargés de présents, et l'on croque la galette couleur d'or. « At)ec la galette salée, fait-on des enfants] enquête curieusement Madame de Pons. — Certes, répond Madame Da\?id, et aussi grâce au bon air qu'on respire ici. »
Et chacun d'applaudir. Ainsi s'écoulent les journées, ce sont plaisirs d'honnêtes bour^geois en ^villégiature aux champs.
Peut-être le tjoyage de Forges se prolongerait-il si l'on n'apprenait brusquement la naissance du duc d'Enghien. Le jeune prince trient au monde le z août, quin5e jours a\>ant la date escomptée ; il est si chétif qu'on ne le croit pas destiné à x>\\>rz et que le duc de Chartres insiste pour un prompt retour. Ce
n'est point que le duc soit autrement soucieux de la t)ie de son net)eu, mais at^ec la duchesse ret)ient Taimée, et depuis quelques jours il est mordu au cœur par la jalousie.
M. de Genlis, préoccupé de la santé de ses enfants, parle en effet de quitter Charle\)ille où, depuis deux mois on le tient occupé à des trat)aux guerriers. Les deux amoureux prennent leurs dispositions. Le départ est fixé au t3 après souper, t>ers dix heures : on quittera Dieppe le lundi au matin pour être au Palais-'Royal à dix heures du soir le 14.
Si M. de Genlis, det)ançant la date qu'il a fixée pour son retour, était déjà à Paris, Taimable comtesse n'aurait-^elle pas le prétexte de la fatigue du t)oyage pour s'en débarrasser I cf Vene; doucement et si la porte est fermée, mon enfant attendra et s'imaginera qu'au delà de cette porte il y aura un cœur aussi impatient et aussi agité que le sien. » D'ailleurs, la duchesse de Chartres ne doit point faire séjour à Paris, mais le trat>erser seulement, ou presque, pour gagner Chantilly.
Madame de Genlis alors que ret>ient son mari n*aura-t-elle pas un excellent prétexte pour demeurer au Palais-^Royal. La duchesse sait-elle que dès longtemps tout commerce amoureux a cessé entre M. et M"* de Genlis.
Tout s'arrange ainsi que le désire Tadroite comtesse. Dès qu'installée à Chantilly, le tçaoût, la duchesse de Chartres lui témoigne en une longue lettre tout le regret qu'elle a d'être seule et pri\?ée de la plus charmante de ses dames. A Chantilly tout est au mieux.
La duchesse de Bourbon, le t6, est autorisée à se le\)er et le nout>eau né, installé dans le nou\?eau château, seul a\?ec sa maison, se montre plus assuré de \)i\)re.
Madame de Chartres, rentrée au Palais- Royal, se plait à montrer aux Parisiens, heureux du retour d'une princesse très généralement aimée, les fraiches couleurs, l'air de santé joyeuse qu'elle rapporte de Forges.
Le 25 août, à l'Opéra, on donne le Ballet de la cinquantaine. Comme elle entre dans sa loge toute la salle est debout et trépigne dé
joie ; et c'est ainsi qu'elle reçoit, à ce premier contact avec la population parisienne, des marques d'attachement qui lui sont très douces au cœur.
L'air est étouffant et la grande oille inhabitable ; on gagne vite les fraicheurs de Saint-Cloud, dont le séjour est délicieux en septembre. Les bois sont pleins d'ombre, coupés de taillis discrets, et des vapeurs diaphanes nouent et dénouent le caprice fragile de leurs écharpes au long du fleuve si lent et comme endormi entre les berges. La oie II Saint-Cloud est intime ; point de réceptions priées, h peine quelques visites : Madame de Lamballe échappée de Versailles, le oieui duc de Penthiiwre, dont la piété austère s'accommode mal du train des cours.
En octobre — la promesse en fut faîte — on revient à Chantilly, duc, duchesse et leurs maisons. C'est à travers la forêt où l'automne met des taches de rouille et d'or, d'interminables courses en voiture. Madame de Genlis qui est du voyage, se plait h conduire,
elle y est experte, et les chz\>a\xx obéissent à la main frêle mais t)olontaîre de la comtesse. On rît entre courtisans de ces carrossées qui semblent symboliques, où le duc et la duchesse, assis côte à côte, t>ont à trat>ers les méandres des allées, au gré de la fantaisie de Madame de Genlis. Car le secret des amours du duc et de la comtesse n'en est plus un pour les hôtes attentifs du Palais-Royal. Les sourires de\)iennent à ce point indiscrets que la duchesse de Bourbon tremble que la duchesse de Chartres n*ou\)re enfin les yeux.
Peut-être Madame de Genlis ne se montrerait-elle pas autrement affectée de ce petit scandale si elle ne sentait le cœur du duc lui échapper, comme si Tamour en fuyait goutte à goutte. Elle det>ine qu'on ne contraint point un homme aussi inconstant et léger que le duc, et en femme adroite, à qu^ les réalités importent, elle s'ingénie à ce que de la flambée d'amour de l'été il reste une certaine chaleur de cœur, une amitié très tendre, ce qui sur\)it d'une liaison dénouée
sans querelle, d'un amour qui n'a pas laissé de regrets.
Dès le retour du duc à Paris, Lau^un, Guéméné, Coigny, bons compagnons des années joyeuses, ont du lui dire qu'il est ridicule d'aimer longtemps, m&me une femme aimable. Il a repris sa oie de plaisirs a\)entureux. Il applaudit les gra\?elures du théâtre de Pantin où Mademoiselle Guimard ne donne accueil qu'aux grands seigneurs et aux poètes ses amis, le duc redevient l'hôte des fêtes galantes.
Peut-être se donne-t-il encore le soin de consoler le comte de Genlis, que la Duthé, l'une des filles à la mode, \)ient d'abandonner pour un anglais, sans esprit, mais fort riche.
En dépit de ces dehors joyeux, la x>iz du duc de Chartres n'est point exempte de soucis. La disgrâce où le roi tient les princes fâcheuse pour leurs intérêts, crée mille difficultés aux princesses. Il s'est négocié un rapprochement entre M. de Contî, le duc de Bourbon et la cour ; le duc d'Orléans et son
fils balancent à faire acte de repentir. Mada-me de Bourbon, la duchesse de Chartres in-* tenoiennent. Ne font-elles pas la plus sotte figure à ces bals charmants du lundi organisés par la Dauphine, et où Marie-Antoinette se plaint qu'elles ne fréquentent pas asse; ? Messieurs d'Orléans se déterminent enfin, et écrit>ent au roi que tt leur intention a été et sera toujours de soumettre leurs démarches à ses \)olontés. » Ils se soumettent, d'apparence au moins, car il semble bien que le peuple, qui leur conserve son affection, ne soit point dupe. Louis XV non plus. Mais il est politique que le roi garde groupés autour de lui dans la lutte contre les Parle-* ments et dans le deuil du partage de la Pologne, les princes, ces colonnes naturelles du trône. Louis XV accueille at)ec un de ces sourires dont il a le secret, et dont Tironie se voile d'amabilité, Messieurs d'Orléans et de Chartres. Avec noblesse il accepte d'oublier, il les admet en sa présence et les autorise le 24 décembre à faire la révérence.