‹ Philippe-Egalité et M. Chiappini: histoire d'une substitutionChapitre 8 sur 12 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

MODIGLIANA. — LE MÉNAGE CHIAPPINI. — ENFANCE DE MARIA'-STELLA. — SON MARIAGE. — MORT DE CHIAPPINI. — MARIA'-STELLA n'eST PAS SA FILLE.

Bâtie sur Tun des plateaux qui couvrent

toute la partie sud'-ouest de la proi>ince de

Rai>enne) la petite \>\\\z de Modigliana avait

au XVIII* siècle une situation toute particu*-

lière. Bien qu'appartenant au Grand duc de

Toscane» elle n'en dépendait pas moins du

diocèse de Faen;a, situé dans les États du

Pape. Elle avait déjà ce caractère spécial

à certaines villes italiennes qui tirent de

la beauté de leurs monuments» du nombre de

leurs palais et de leurs églises» un air d'an-*

cienne grandeur. Il semble que de telles cités

lOO —

aient un passé de richesse et que la prospérité en ait disparu un jour pour des raisons lointaines et obscures.

En dehors de ta collégiale de Saint-Etienne^ Tun des plus considérables monuments de Modigliana était alors le Palais Prétorial.

C'est là que naquit» de parents fort humbles» le i6 a\)ril 1773, une enfant qui det^ait s'efforcer par la suite de faire quelque bruit dans le monde. Maria-Stella-Pétronilla fut baptisée le lendemain et déclarée comme née de Lauren^o Chiappini» huissier public de Modigliana et de sa femme Vincen;ia Viligenti. Sa petite enfance n'offrit rien de remarquable et lorsque après un demi siècle elle recueillit ses souvenirs» ses premières années» affirme-t-elle» lui apparurent comme un dur apprentissage de la i>ie. Elle était la première née d'un asse; misérable ménage qui n'ai>ait pour i>ii>re que le maigre salaire du père» le geôlier Chiappini.

Une antichambre de prison est pour des yeux d'enfant un asse; pau\)re décor que la

dureté des parents rend oite triste et hostile. La petite Maria-Stella n'eût d'heures douces que celles passées au Palais Borghi dont l'élégante architecture se dressait en face de la prison et qu'habitaient durant la belle saison, ta oieilte comtesse Camilla Borghi et son fils le comte Pompéo. La comtesse aimait sa mine éoetUée, ce qui lui oalait quelques gâteries. Elle avait quatre ans quand Chiappini, appelé depuis peu à Florence par le grand duc Léopold et nommé chef d'une compagnie d'archers enjoignit à sa famille de le rejoindre. Ce fut pour Chiappini et les siens une vie nouvelle, à ce qu'assure Maria- Stella. Ils eurent une petite maison presque jolie, un jardin. Chiappini qui aimait la chère savoureuse et le vin eût coutume d'y prier souvent des amis à diner. En bon fils, il avait mandé auprès de lui sa mère et une sœur, restée vieille fille : toute la famille vécut dans l'apparence de la prospérité, presque de la richesse. Sans doute parfois des disputes, des scènes bruyantes mettaient

du trouble dans cet intérieur d'ordinaire joyeux^ mais les cris et les imprécations n'ont pas sous le ciel d'Italie l'importance qu'on pourrait croire. Quand Maria-Stella eût sept ans^ ses parents décidèrent qu'il cont)enait de la faire instruire et on lui procura des maîtres propres à la former dans la danse et le chant. Car, ainsi qu'il est fréquent dans cer-taines familles italiennes, on a\)ait décidé qu'étant jolie et de tournure élégante elle dei>ait entrer au théâtre.

Ses débuts de chanteuse se firent quelques années plus tard au Pia^a Vecchia. Elle netar*da pas h être remarquée par un lord qui, très Dite, s'en éprit follement. Lord Neu>borough était déjà un vieillard fort peu séduisant et sans doute en ax>ait--il conscience, car, sans s'attarder à une cour difficile, il préféra traiter l'affaire avec le père Chiappini. On tomba Dite d'accord : au prix de quinze mille francs, d'une rente mensuelle de trente ducats et d'une maison à Fiesole, Lord Nevoborough fut autorisé à faire de Maria-Stella sa femme,

— iq3 —

ou sa maitresse, car ce n*est que par te récit qu'elle en a fait que nous connaissons ces détails et ses mémoires» où le mensonge fleurit, valent d'être lus atjec circonspection. A peine est-il besoin d'ajouter qu'elle ne nous fait grâce d'aucune des crises de désespoir et de dégoût qu'un tel marché lui inspira. Ce qui est plus assuré c'est que le mariage fut célébré à Florence et que lord Newborough i>int s'installer à Fiesole dans sa nou\)elle famille. La \)ie dans un tel milieu dut paraître moins étrange au noble lord qu'à tout autre : il était accoutumé de mx>rz entre un fils déjà grand, de goûts ignobles, adonné à l'it^rognerie, et une sen>ante, sa maîtresse, qui l'ayant rendu père en tirait quelque orgueil et le goût de la domination. Cependant comme Chiappini était, après boire, d'humeur difficile, lord Nevoborough dès que poun^u de fonds, se décida à regagner l'Angleterre.

Chiappini délégua à sa sœur le soin d'accompagner Maria-Stella. C'était d'un père attentif, ou d'un homme qui sa\)ait qu'un

tel chaperon serait très propre à rappeler à lord NevDborough les clauses de leur cQittrat.

C'est en cette compagnie que la nout^elte lady gagna La Haye. Lord Spencer, alors ambassadeur de Sa Majesté britannique les présenta à la cour de Hollande où ils reçurent un accueil flatteur. Après six mois ils partirent pour Londres où la marquise de Modigliana, nom sous lequel lady Nevoborough fut présentée par son mari, fut fort admirée. Peut-être trop au goût du lord qui alla s'enfermer a\)ec elle dans son château de Glynlliffon, à six milles de Carnar\)on, dans le North Wales. On s'occupe des formalités de naturalisation et dès qu'elles sont accomplies, lady Neu>borough est conduite à la cour par la comtesse de Harcot. Mais le brusque changement de climat, les brouillards du pays de Galles ont atteint la santé de Maria-Stella : on la croit atteinte de phtisie. Une saison aux eaux de Tumbridge Wellcs la guérit fort heureusement. Et dans ce retour à la

— io5 —

Die, elte se prend à regarder d'un œil plus tendre son i>ieux mari. Il s'est montré si affectueusement paternel depuis bientôt dix ans qu'ils sont mariés, qu'elle se décide enfin à être sa femme. Car, c'est au moins ce qu'elle nous assure, lord Nevoborough étant trop i>ieux à l'heure de leurs fiançailles, elle ne lui a rien accordé. De cet abandon, naissent, en deux ans, deux fils, à qui l'on donne d'illustres parrains, le général Paoli et lord Bulkeley. Mais lord Neu>borough est extrê- , ment figé et s'en i>a mourir : il s'éteint le 1 1 octobre 1807, laissant par testament à Maria-Stella trente-cinq-mille francs de rente i>iagère.

C'est aux eaux de Cheltenham, où, après son deuil elle i>a rétablir sa santé, que lady Newborough est présentée à un gentilhomme russe le baron Ungern Sternberg, qui s'éprend d'elle et lui fait la cour. Des amis s'entremettent et Maria-Stella se décide à se remarier, encore qu'elle doi\)e du fait de cette nouvelle union, en \)ertu d'une clause testa-

mentaîre de son premier époux, perdre la direction de ses fils.

Au lendemain du mariage, céUbré le it septembre 18 to, le baron Sternberg et sa femme visitent la Suisse, puis passent en Russie. A part quelques séjours dans Tile de Dago ce où les Sternberg ont d'immenses biens, i> la t)ie de la baronne et de son mari est un perpétuel voyage. Ils vont en Angleterre, à Saint-Pétersbourg, reviennent à Londres et la naissance même d'un fils ne tempère point leur goût des déplacements.

Ils semblent par contre après dix ans, avoir perdu le goût de la vie commune. Or, il se trouve, ainsi le déclare Maria-Stella, que c'est à ce moment même que lui parviennent les plus pressants appels de son père Chiappini. La mort a fait autour du vieillard des vides, il est seul ou presque, car tour à tour, mère, femme, enfants, sont descendus dans la tombe ; il ne reste auprès de lui qu'un fils, qui est avocat. Chiappini qui sent venir son heure dernière souhaite embrasser sa fille

une dernière fois. Maria-Stella se rend à cet appel et part pour Tltalie. Pendant deux années elle y fait séjour, visitant souvent le vieux Chiappini qui se montre pour elle plus respectueux que tendre, humble aussi et presque craintif à Tendroit de n Milady u ainsi qu'il la nomme avec respect.

A la fin de 1820, une attaque terrasse un jour le vieillard ; la vue de sa fille qu'on a mandée aussitôt semble agiter le malade qui a repris conscience, sans qu'on puisse saisir les mots qui se pressent sur ses lèvres défaillantes. On persuade à Maria-Stella de s'éloigner et on ne la laisse approcher de son père que quand il a cessé de vivre. Par les soins de sa fille de belles funérailles sont faites au vieux geôlier. Dès qu'elle s'est assurée qu'il ne laisse point d'héritage, Maria-Stella part avec son fils pour Livourne et après quelques semaines s'installe à Sienne. C'est là qu'elle reçoit par la poste l'étrange lettre qui suit :

Milady,

Je suis finalement arrivé au terme de mes jours sans at)oir dévoilé à personne un secret qui regarde directement vous et moi. Ce secret est le suivant :

Le jour que vous naquîtes d'une personne que je ne puis nommer et qui est déjà passée dans l'autre vie, il me naquit aussi un garçon. Je fus requis à faire un échange» et attendu ma fortune de ce temps, je consentis à des propositions réitérées et avantageuses et ce fut alors que je vous adoptai pour ma fille, de la même manière que mon fils fut adopté par l'autre partie.

Je vois que le ciel a suppléé à mes fautes puisqu'il vous a placée dans un état de meilleure condition que votre père, quoiqu'il fut dans un rang presque semblable, et ce qui me fait terminer ma vie avec quelque repos.

Garde; ceci par devers vous, pour ne pas me rendre totalement coupable : oui, en vous demandant pardon de ma faute, je vous prie de la tenir^ s'il vous plait, cachée, pour ne

point faire parler te monde sur une affaire sans remède.

Cette lettre ne toous sera remise qu'après ma mort.

Lorenjo CHIAPPINI.

On peut imaginer quel trouble une telle

nouvelle mit dans Tesprit de Maria*^Stella.

Il lui fut aisé d'apprendre que la lettre at)ait

été confiée à la poste de Florence» A la suite d'une enquête rapide, elle apprit en outre

qu'il existait quelques personnes qui at)aient connu Chiappini au temps où il était geôlier à Modigliana. Elle ne parut point d'abord pressée de les interroger. Par contre» elle manda auprès d'elle l'abbé Ringre53i confesseur de Chiappini, qu'elle interrogea avidement L'abbé suppose qu'elle est la fille du grand duc Léopold et qu'ainsi s'explique le brusque changement de fortune de Chiappini. (i) Des

t . Dans ses mémoires Marta-Stelta déclare avoir, dès ce moment, su d'un sieur Fabroni, neveu du confeueur de feu la comtesse Borghî, qu'elle était la fille, non de Chiappini, mais d'un grand seigneur français, le comte de Joint^ille. Cela est évidemment hux car si cette déclaration avait eu

mois se succèclent et lentement che; cette femme orgueilleuse, riche, d'imagination fébrile, cette pensée se cristallise qu'elle ne peut qu'être la fille d'un grand seigneur. A Florence, les amis auxquels elle se confie ne Ten dissuadent point. On lui conseille sans doute de faire expertiser la lettre de Chiappini, ce à quoi elle se décide, et le 17 décembre 1822, les experts choisis affirment qu'elle est bien Tœut^re de l'ancien geôlier. Un mois après, durant un séjour à Rome, elle obtient du cardinal Consalt^i, qu'on fouille les archit)es du Vatican» qui de tous temps ont été tenus pour consen^er les actes secrets, les archit)es sont t^ides. C'est alors seulement que Maria«^tella se décide à gagner Faen^a.

Il y a dans cette taille deux anciennes ser*^ t)antes de la vieille comtesse Camilla et du comte Pompéo Borghi qu'on déclare informées et qu'elle souhaite interroger. Les

lieu, Marta-Stella eut certainement obtenu de Fabroni un témoignage écrit, ou au moins demandé à ce qu'il f\it entendu au procès.

sœurs Marie et Dominique Bondini, filles d'un ancien chef d'office de ta famille Borgh i et introduites à ce titre jeunes encore dans la maison, gardent le sout^enir d'at^oir, au printemps de 1773, accompagné le comte et la comtesse t^enus prendre à leur château de Modigliana leur quartier d'été. Dès leur arrivée» les Borghi trout>èrent installés dans le palais prétorial un jeune gentilhomme et sa femme. Ce couple d'allures aimables se lia at>ec le comte et la comtesse Borghi. Ils auraient» à quelque temps de là» témoigné de l'inquiétude où ils étaient que la jeune comtesse — car ce gentilhomme était comte — alors dans un état de grossesse fort at)ancée ne mit au monde une fille : or un héritage était lié à la naissance d'un fils. Pourquoi la comtesse Camilla et son fils ne s'entremettraient-ils pas I Le très pauvre ménage du geôlier Chiappini attend aussi un enfant : si la femme du comte accouchait d'une fille et la femme du geôlier d'un fils» pourquoi n'opérerait-on pas un échange. Le comte est prêt

à récompenser largement une telle complai<- •ance. Le comte Pômpéo et sa mère décident Chiappini et sa femme à accepter cette offre. Enfin, et comme les faits toérifient les appréhensions du comte, la substitution a lieu (i) : Sans doute, les sœurs Bondini ne doutent«elles point que le neoeu et héritier de la comtesse Camilla et du comte Pompéo, le nout)eau comte Borghi, ne possède dans ses papiers la preutoe d'un tel troc. Le comte Borghi déclare que ses archives ne contiennent rien. Par contre Tavocat auquel Maria- Stella a confié sa cause peut obtenir di\)ers témoignages. Les uns tendent à prout)er que le fait de la substitution a été connu du public, d'autres que de ce chef même, pour fuir le scandale et dains la peur d'être arrêté, le jeune comte a dû se réfugier à Brisighella dans le cout^ent de Saint-Bernard. C'est là, et malgré l'immunité ecclésiastique, qu'il

t. On n'a fait état ici que de la déposition des sœurs Bondint reçue par le tribunal, non de celle que rapporte Maria- Stella qui est de pure fantaisie.

fut arrêté sur Tordre du cardinal-légat, conduit aux prisons de Rat^enne, puis relâché.

Un autre témoignage, celui du secrétaire de la commune de Brisighella, Dominique de la Valle, donnait le nom du fugitif : c'était un grand seigneur français et qui portait le nom de comte Louis de Joint^ille.

D'après ces témoignages, Tat^ocat de Maria-Stella obtint que l'affaire fut appelée det)ant le tribunal ecclésiastique de Faen^a.

Maria-Stella se bornant en effet à demander la rectification de son acte de naissance et qu'on l'y déclara née du comte et de la comtesse de Joint^ille, il n'appartenait qu'à l'autorité ecclésiastique, seule chargée des registres de l'état ci\)il, d'en décider.

On assigna donc le frère de Maria-Stella, Thomas Chiappini et on nomma au comte et à la comtesse de Joinoille, déclarés absents, un curateur pour les représenter. C'est au mois de mai 1824 que l'affaire oint det^ant le tribunal.

Page 1