CHAPITRE VU
LE TRIBUNAL ECCLÉSIASTIQUE DE FAENZA. -^ LES TÉMOINS. — LE JUGEMENT. — CRITIQUE DE CE JUGEMENT : MARIA«^STELLA n'eST PAS LA FILLE DU DUC ET DE LA DUCHESSE DE CHARTRES.
Le tribunal ecclésiastique de Faen^a, de- \>ant lequel fut appelée l'affaire Chiappini, se composait en fait du t)icaire général Valério Boschi, assisté d'un greffier, Ange Morigi.
Il n'est pas inutile de sat^oir ce qu'étaient ce juge et ce greffier.
Le chanoine Valério Boschi, issu d'une fa-^ mille patricienne de Faen^a et net^eu du cardinal Boschi, était né le 3o jantjîer 1762. A >)ingt-cinq ans, après de brillantes études à rUniv)ersité de Macerata, il av)aît été pour\)u
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d^un canonicat à Faen^a. Il dut à des circons-tances particulières plus qu'à ses talents d*&tre nommé prot)icaire général de Tétoèque- Celui-<i) en effet» Etienne Bonsignore, lettré aimable, philosophe de mérite qui t)écut au milieu d'un cercle de savants distingués»
at>ait été en 18 u» après le concile de Paris» et en récompense de sa docilité aux volontés de Napoléon i*"", pourvu du patriarcat de Venise. Le retour de Pie VII avait marqué le commencement de sa disgrâce. Il fut contraint de retourner à Faen^a et encore n'y fut-il plus évèque que de nom. Rome lui imposa un vicaire général» Boschi alors prévôt du collège des chanoines de sa cathédrale. Mgr.
Bonsignore cessa en fait» à dater de ce jour» d'&tre év&que. Point d'homme plus honnête et plus pieux que le chanoine Boschi» peu d'homme dont la bonté fut plus générale.
Cette douceur même et cette candeur firent parfois de lui le jouet du greffier Ange Morigi. Ce fut un bruit public» au moment du procès de Maria-*Stella» que toute l'affaire
était adroitement menée par Morigi, qu'un des témoins essentiel dt>ait été suborné» que le jugement ne fut qu'une triste comédie dont ta première dupe fut le chanoine Boschi. S'il ne cornaient point, historiquement» de 8'appuyer absolument sur de tels bruits» il convient au moins de les mentionner.
Que fournit l'énoncé du jugement rendu le zg mai 1824I Cette certitude première que les dépositions taisent trois ordres de faits distincts : d'abord qu'une substitution a eu lieu ; puis cette affirmation que la substitu*tion a eu pour auteur un gentilhomme réfugié au couinent de Saint-Bernard et qui fut arrêté ; enfin que ce gentilhomme était français et at)ait nom le comte Louis de Joinville.
Le fait de la substitution est affirmé par le Dieux Chiappini» par les sœurs Bondini, par d'autres témoins qui rapportent un bruit accrédité dans le public» et il est impossible de ne pas l'admettre. Chiappini l'aDOue dans une lettre écrite en songeant à la mort» dans la peur du châtiment de Dieu et alors qu'il
n*a nul intérêt à mentir : sa lettre existe, elle à été l'objet d'expertises, et le juge la retient. C'est en outre une tradition locale que cette substitution a eu lieu, qu'elle a prot^oqué une sorte de scandale, dont l'écho n'est pas éteint. Enfin les sœurs Bondini en témoignent et leur témoignage, bien qu'émanant de vieilles sert^antes de plus de soixante*^dix ans et visant des faits qui remontent à un demi siècle, ne peut être négligé. Mais qu'on prenne garde que dans leur déposition telle qu'elle a été recueillie par le tribunal, il n'est point dit autre chose.
Elles déclarent qu'un comte X a troqué sa fille contre un fils de Chiappini. C'est une autre série de témoignages qui permet d'établir que ce cpmte s'est réfugié au couvent de Saint-Bernard et y a été arrêté, ceux d'un ancien barbier du couvent Joseph Quer^ani, d'un ancien caporal de la milice Jean-Marie Valle, enfin celui de Dominique de la Valle, secrétaire de la commune de Brisighella.
Et il n'est pas douteux en effet que le per-
sonnage qui opéra le troc est U m£mc qui fut arrêté h Brisighella.
Mais seuUe témoîgnagne de Dominique de la Valle contient une troisième déclaration : ce personnage se faisait appeler le comle Louis de Joinville. Par malheur, les lettres que de la Valle déclare aooir eues signées de ce nom dans les archioes du couoent ont disparu et son affirmation ne repose sur aucune preuve. Bien mieux, on a toujours considéré à Brisighella que son témoignage était plus que suspect. La seule déposition qui le confirmerait et qui est celle du comte Borghi, lui a été imposée, de l'aoeu de Maria-Stetla elle-même, par l'autorité ecclésiastique. Il dit d'abord que comme héritier des Borghi, il a en main une lettre datée de Turin et signée Louis comte de Joinville, dont une phrase l'a frappé, qu'il a lu souvent cette lettre, puis l'a détruite un jour. C'est donc de mémoire qu'il en reconstitue le texte et il faut que sa mémoire soit singulièrement défaillante pour qu'il .rétablisse sa phrase d'abord sous cette
forme : « Quand (au fils) que vous connaissez, il ne me reste que le chagrin de l'avoir perdu et je n'ai plus aucun scrupule à son égard, m Puis, sous cette autre très différente :
cf Venfant troqué est mort et il ne me reste plus de scrupule à son égard. )>
Là encore, il semble assuré que des rai* sons qui n'ont rien de commun at)ec le souci de la t)érité sont intert)enues et ont décidé le comte Borghi à donner une toersion nouvelle et singulièrement affirmatii^e. On t)oit asse; que si Ton doit tenir les deux premières in^ connues du problème, substitution et identité de Tauteur du troc et du prisonnier de Bri-»
sighella comme résolues, il n'en t)a pas de mime de la troisième, c'est à sat>oir, que le coupable était un gentilhomme français, qui at^ait ou prenait le nom de comte de Joint» Dille.
Mais, eût-on établi ce dernier fait, il ne s'en suivrait pas du tout que ce gentilhomme fut le duc de Chartres. Car, c'est une qua-* trième question, dont le tribunal de Faenja
n'a pas* eu à connaître, que celle de savoir
si le douteux comte Louis de Joint>ille qui,
en 1773, séjournait at>ec sa femme à Modi-
gltana, n'est autre que le duc de Chartres.
Maria-Stella Tafftrme, mais elle l'affirme
seule et il n'est pas douteux qu'elle ment et
qu'elle sait qu'elle ment. Il lui eût suffi d'une
enqu&te de quelques jours» à Paris, pour
s'assurer qu'il était matériellement impossible
que le duc de Chartres fut en at)ril 1773 en
Italie, puisqu'il était à Paris ; impossible que
la duchesse ait accouché en at^ril à Modiglia-*
no, puisqu'elle accoucha en réalité et sans
possibilité de simulation au Palais-Royal en
octobre de la m&me année.
Qu'en avril 1773, le duc de Chartres fut à Paris, c'est ce qu'il était aisé de découvrir. Il suffit en effet d'ouvrir la Gazette de Trance^ à l'article des nouvelles de la cour pour s'as-* surer que le 8 avril, jour du jeudi-saint, il était à la chapelle de Versailles avec la fa** mille royale, et qu'après la messe, il fut Tun des princes, qui par une pieuse et fort an-
cienne coutume, servaient ce jour là les paut)re5 àf table.
Maria-Stella eût trout)é, dans la même galette, que le i3 mai le duc de Chartres assistait aux côtés du roi à la revue des gardes suisses et qu'il ne s'absenta de Paris du 27 au 3o que pour une courte t^isite aux haras royaux. Cela eût dû suffire à Maria- Stella et lui eût suffi en effet, si sa réclamation eût été sincère. Il est possible au reste de compléter ces informations par des documents contemporains qui sont formels. Le duc de Chartres présida au Grand Orient tous les soirs du 7 au 14 at^ril et t)ers le 25, il eût à Paris at^ec la princesse de Monaco un asse; long entretien. Il parut à la princesse qu'il était gai et point trop affecté de la maladie de Madame de Genlis alors atteinte de la rougeole. Enfin, le 7 mai, le duc de Chartres fut reçu par le roi qui lui refusa l'autorisation d'aller servir sur la flotte à Toulon à cause de la grossesse de la duchesse. C'est en effet du 4 au i5 avril que la duchesse
de Chartres supposée enceinte fut saignée.
On tenait aidant de déclarer la grossesse à ce que ses médecins s'en assurassent. Le fait fut rendu public et Ton sut à la cour, au milieu d'at^ril, que la duchesse était enceinte d'en\)iron trois mois.
La preut^e est faite que le duc et la duchesse de Chartres étaient à Paris au jour même ou Maria-Stella naissait en un \)illage perdu des Apennins. Complétons là encore. Sans s'arrêter au ridicule qu'il y a à admettre que le premier prince et la première princesse du sang aient pu quitter Paris et voyager en Italie, sans que la cour ni personne en ait été informé, en\)isageons un instant la ridicule thèse de Maria-Stella. Il est aisé de \)oir qu'elle ne résiste pas au simple bon sens. Il a fallu si la duchesse a mis au monde un enfant le i6 a\)ril 1773 en Italie, qu'elle fut enceinte depuis le milieu de juillet 177 2^* Elle a donc dissimulé sa grossesse pendant huit mois et entre temps assisté à Versailles à toutes les fêtes de la cour, à toutes les
chasses et à tous les bals. Elle a \)écut huit mois a\)ec ce secret, entourée de ses filles de chambre et de ses dames dans ce palais de \)erre qu*est Tappartement d'une princesse. Puis, à son retour d*Italie elle aurait dû simuler une grossesse à son début et pendant six mois donner l'illusion que cette gros** sess approchait de son terme. L'accouchement a lieu : dans sa chambre assistent au tra\)ail, le duc de Penthi^ure, le duc de Chartres, le prince de Conti, le duc de Bour*« bon, sans compter les dames de la maison de la duchesse. Le médecin Millot qui l'assiste fait ce tour de prestidigation d'accoucher une femme qui n'est point enceinte et présente aux princes un enfant. Et quel enfant, un nouY)eau né qui, \)enu au monde à Modigliana en a\)ril, a tantôt six, mois. Et tout le monde aurait accepté d'être dupe et de fermer les yeux. Princes, médecins, sert^iteurs et le public même, admis à défiler de\)ant le berceau. Ce qui est pour surprendre c'est que des pamphlétaires se disant historiens aient essayé d'en imposer a\)ec de tels récits.
Que les jésuites ainsi qu'il apparut au procèsAffenanër(i845) s'en soient fait une arme contre la monarchie deiSSo, que de nos jours tels Naundorffistes en usent encore dans un puéril esprit de compétition, il est possible ; mais les honnites gens, ceux mimes qui sont le plus nettement hostiles à l'idée royaliste ne peuvent que le regretter. L'excuse des passions politiques en de telles matières n'en est pas une, et le mensonge est une infamie, de quelque prétexte qu'on le colore.