‹ Philippe et Jean Baptiste de ChampaigneChapitre 11 sur 30 · INTERROGATOIRE DE SŒUR CATHERINE DE SAINTE -SUZANNE · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE DE SŒUR CATHERINE DE SAINTE -SUZANNE

D. Combien y a-t-il de temps que vous êtes professe ? R. Il y aura quatre ans au mois d'Octobre.

D'après une épreuve de la gravure de S. Bcnard.

b2 LÉS ARTISTES CÉLÈBRES

D. Quel âge avez-vous ?

R. Vingt-cinq ans, Monsieur.

D. Combien y a-t-il que vous êtes paralytique ? R. Près d'un an, Monsieur.

D. Comment cela vous est-il venu ?

« Je lui répondis qu'ayant été depuis longtemps sujette à quelques fluxions, que (sic) tout d'un coup le mal s'était arrêté sur ma jambe, et m'avait mise dans l'impossibilité de marcher.

« Il me dit ensuite : « Vous guérirez assurément; vous êtes trop « jeune. » Je lui répondis que les médecins me le faisaient bien espérer.

D. N'avez-vous point de plaintes à faire, n'avez-vous rien à me dire?

R. Monsieur, je n'ai de sujet de me plaindre que de moi-même.

D. Avez-vous bien des choses à dire de vous-même? Etes-vous bien méchante ?

R. Monsieur, je suis très imparfaite. (Je lui marquai ensuite quelques fautes....)

D. Quand vous avez dit quelques paroles à vos sœurs qui ne sont point assez dans la douceur, n'avez-vous point remarqué qu'elles s'en fâchent ? (C'était une des fautes que je lui avais dites.)

R. Non, Monsieur, cela ne m'a point "paru. Je ne laisse pas néanmoins, lorsque j'ai reconnu la faute que j'ai laite, de leur en faire des excuses.

D. N'avez-vous point lu de livres mauvais et de la doctrine dont on parle..., et dans la confession, ne vous en a-t-on point parlé ?

R. Jésus ! non, Monsieur; je vous puis bien assurer que je ne me serais jamais faite religieuse si j'avais entendu tenir ici de ces sortes de discours.

D. Que pensez-vous de la grâce ? Ne vous a-t-on point parlé de son efficacité ? Qu'est-ce qu'il en faut croire?

R. Jamais je n'ai été instruite là-dessus, et je n'y ai pas encore fait de réflexion. Je vous supplie, Monsieur, de me dire ce qu'il en faut croire.

« M. Bail prit la parole et dit: « Elle a peur de se couper. » J'avais grande envie de lui faire une bonne réponse là-dessus, mais je n'osai...»

Et l'interrogatoire continua ainsi quelque temps, pour se terminer de la manière suivante : « M. Bail lut son papier où il y avait : « La sœur « Catherine de Sainte-Suzanne, âgée de vingt-cinq ans, professe depuis

« quatre ans, et paralytique depuis un an, dit qu'elle n'a jamais entendu « parler de ce que je leur dis. Elle croit qu'il faut avoir la grâce pour a faire de bonnes œuvres; qu'on peut résister à la grâce ; que ceux qui « se perdent, c'est par leur faute, parce qu'ils résistent aux grâces de « Dieu; que Dieu donne sa grâce à tous ceux qui la lui demandent. Elle « n'a point de plaintes à faire de la maison, mais seulement d'elle- « même. Elle croit que Jésus-Christ est mort pour tout le monde. » M. le doyen, ajoute en finissant cette relation la sœur de Sainte-Suzanne, me demanda encore quelques particularités de mon mal, et puis m'assura fort que je guérirais. Ce furent ses dernières paroles »

Tel était, en juillet 1 66 1 , l'état de la fille de Philippe de Champaigne; on lui faisait espérer sa guérison, et néanmoins, depuis le 22 octobre 1660, elle était, comme dit une autre Relation, « sans pouvoir marcher en façon du monde, et contrainte de passer les jours et les nuits ou dans un lit ou dans une chaise. » Six mois plus tard, son état s'étaitencore aggravé. Saignées au nombre de trente en quatorze mois, purgations, fomentations, toutes les ressources de la médecine et de la chirurgie d'alors avaient été employées en vain, et les hommes de l'art finirent par abandonner une malade que la fièvre minait jour et nuit. « Mais enfin, sur la fin du mois de décembre, dit encore la Relation, la sœur qui avait soin de cette pauvre malade étant touchée de compassion pria la mère Agnès défaire une neuvaine pour elle, ce qu'elle eut assez de peine à obtenir, la mère croyant que Dieu la voulait en cet état de souffrance, puisqu'il ôtait aux remèdes humains le pouvoir de la guérir. Néanmoins elle le lui accorda à condition que ce serait plus pour lui obtenir la grâce de bien souffrir son mal que celle de sa guérison. Cette neuvaine commença le 29 décembre, et tant qu'elle dura, elle ne sentit aucun soulagement. Le jour des Rois, que la neuvaine devait finir, on l'avait portée à l'église sur les bras comme un enfant, ce qu'on faisait toujours, pour communier, et on la mena pendant vêpres dans une tribune qui est tout proche de la chambre où elle demeurait. A l'issue de vêpres, la mère Agnès s'approcha d'elle pour faire sa prière, pendant laquelle il lui vint un mouvement de confiance que cette pauvre fille serait guérie, quoiqu'elle ne l'eût point

1. Relations manuscrites des religieuses de Port-Royal. Ces Relations ont été imprimées au xvme siècle.

LES CHAMPAIGNE 55 espéré les jours précédents, et que même elle ne le demandât point à Dieu précisément.

« Après sa prière, la malade ne se sentit point soulagée, et elle eut même la nuit bien plus mauvaise qu'à l'ordinaire. Elle fut ainsi jusque vers les neuf heures, qu'on la leva dans une chaise ; mais à la préface de la messe, qu'elle entendait chanter de sa chambre, il lui vint en pensée d'essayer à marcher, s'appuyant d'abord aux meubles et aux murailles; mais voyant qu'elle marchait avec liberté, elle fut jusqu'au bout de la chambre sans oser en sortir, parce que l'étonnement où elle était d'un changement si merveilleux lui causa un si grand battement de cœur et un si grand froid par tout le corps, qu'elle ne savait ce qu'elle allait devenir. Elle se mit à genoux pour rendre grâces à Dieu et pour adorer le Saint-Sacrement à l'élévation de la messe sans aucune peine; elle se releva sans difficulté, et quelque temps après, la sœur qui avait soin d'elle étant revenue, elle se leva et fut de son pied trouver la mère Agnès à sa chambre pour l'assurer de cette merveille par sa propre vue devant qu'elle en fût avertie par le rapport des autres. Elle entendit ensuite une messe pendant laquelle elle fut presque toujours à genoux, et de là, elle descendit un degré de quarante marches pour aller devant le Saint- Sacrement et à la crèche, rendre grâces à Jésus-Christ. Toute la communauté s'y trouva parce que c'était l'action de grâces, et après avoir chanté une antienne pour remercier Dieu de cette insigne faveur, nous la vîmes avec étonnement marcher avec une entière liberté, et avec une facilité si grande, qu'elle aida même la mère Agnès à remonter ces 40 degrés, et depuis cette heure, elle continue à marcher fort librement, et sa santé se confirme de jour en jour. M. Champagne (sic), son père, par reconnaissance de cette guérison extraordinaire, et pour en conserver la mémoire, a donné à la maison le grand tableau qui est présentement au chapitre, où il a peint lui-même la mère Agnès et sa fille en la même posture où elles étaient l'une et l'autre en faisant la neuvaine ensuite de laquelle ce miracle arriva. »

Voilà, en quelques mots d'une extrême simplicité, l'histoire du chefd'œuvre de Philippe de Champaigne. La guérison de sa fille, miraculeuse ou non, fut radicale ; la sœur Catherine de Sainte-Suzanne vécut encore vingt-quatre ans1, et ne cessa jamais de jouir d'une santé parfaite.

1. Elle mourut après son père et après son cousin J. B. de Champaigne, le 16 mars 1686, âgée de quarante-neuf ans et six mois,

Bien qu'elle eût été paralysée du côté droit de manière à ne pouvoir pas porter sa main à sa bouche, sa signature, dont j'ai plusieurs spécimens sous les yeux, est une des plus belles et une des plus fermes qui se puissent voir. Son admirable écriture lui valut même de devenir secrétaire de l'abbesse et de la communauté tout entière; à ce titre elle transcrivit la plupart des actes officiels qui furent signées par toutes les sœurs entre les années 1664 et 1669. Quatre ans après sa guérison, le 1 1 mars 1666, elle écrivait à son père une lettre qui se termine par ces

SIGNATURE AUTOGRAPHE DE SŒUR CATHERINE DE SAINTE-SUZANNE, FILLE DE PHILIPPE DE CHAMPAIGNE.

mots : « J'ai bien de la peine à finir, mais il faut pourtant que je le fasse en vous disant pour conclure que la mère Agnès et ma sœur Angélique se portent bien, Dieu merci. Ce sont celles que vous connaissez plus particulièrement, et à qui vous savez que je suis plus redevable et plus obligée qu'à qui que ce soit. Leur santé ne peut être aussi grande que je le souhaite, et je voudrais leur avoir donné toute la mienne, qui est parfaite et entière '. »

On comprend que Philippe de Champaigne ait été au comble de la joie, et qu'il ait éprouvé le besoin de témoigner sa reconnaissance en chrétien sans doute, mais aussi en artiste. Il peignit donc le tableau qui

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