Lettre inédite
est au Louvre, et au lieu de représenter sa fille au moment de la guérison, il eut une idée de génie; il choisit, pour le fixer à tout jamais sur la toile, l'instant précis où la mère Agnès faisait cette dernière prière « pendant laquelle il lui vint, comme dit la Relation, un mouvement de confiance que cette pauvre fille serait guérie. » C'est ainsi que procèdent les grands artistes, et dès lors il est bien facile de s'expliquer et ce rayon de lumière qui pénètre dans l'humble cellule, et l'air inspiré de la mère Agnès et la sérénité qui brille sur le visage de la malade. Pour bien montrer qu'il s'agissait d'un ex-voto, et non d'une toile ordinaire, Champaigne a même peint sur la muraille une inscription latine dont voici la traduction : « La sœur Catherine Suzanne de Champaigne, atteinte d'une fièvre qui avait duré quatorze mois, qui lui avait paralysé la moitié du corps, et qui par la gravité de ses symptômes avait désespéré les médecins, s'étant mise en prière avec la mère Catherine-Agnès et ayant recouvré une santé parfaite, se donne de nouveau à Jésus-Christ, unique médecin des âmes et des corps. Philippe de Champaigne a peint ce tableau en témoignage d'un si grand miracle et de sa joie, l'an 1662. »
Toutefois l'artiste n'avait pas renoncé à tous ses droits, et j'en puis donner une preuve assez curieuse. Il n'est pas vrai que Champaigne ait représenté les deux religieuses « en la môme posture où elles étaient l'une et l'autre en faisant la neuvaine ». En vue du tableau qu'il se proposait de peindre, il commença par faire des études préliminaires, et c'est ainsi que l'on a l'admirable portrait de la mère Agnès à genoux devant un crucifix. Il fit de même un portrait de sa fille dont les mains étaient jointes absolument comme celles de la mère Agnès. Quand il en vint à l'exécution définitive, l'artiste fut choqué du parallélisme par trop géométrique de ces quatre mains jointes, et il modifia son tableau, comme on en peut juger en considérant la gravure ci-jointe. La seule concession qu'il ait cru devoir faire aux profanes qui pourraient un jour contempler son œuvre, ce fut de placer sur la chaise de paille un livre en maroquin noir à tranche rouge, et sous les pieds de sa fille un coussin bleu ;' tout le reste est gris, noir ou blanchâtre, à l'exception des croix pectorales qu'il fallait bien peindre en rouge.
Le tableau des Religieuses fut placé à Port-Royal des Champs, dans la salle du chapitre où se trouvaient également deux autres toiles représentant la Mater Dolorosa et le Roi David ; il avait pour vis-à-vis dans cette salle un moulage en cire que l'on conserve encore et qui n'a rien
LES CHAMPAIGNE 5g
d'artistique, celui de la mère Angélique telle que la mort l'avait faite. C'est du moins ce que l'on peut conjecturer en étudiant une ancienne estampe qui a pour titre : Cérémonie du jeudi saint dans le chapitre de Port-Royal des Champs 1 .
Philippe de Champaigne ne se crut pas quitte envers la mère Agnès et la communauté de Port-Royal : non content d'orner leur église, leur chapitre, leur réfectoire, où se trouvait entre autres tableaux un portrait de la mère Angélique, il rendit aux religieuses persécutées tous les services que ses brillantes relations le mettaient à même de leur rendre; il fut leur consolateur et leur soutien, et nous le verrons consigner jusque dans son testament un témoignage de son affection profonde pour le monastère des Champs.
i. Ce moulage est aujourd'hui en la possession des religieuses de la congre'gation de Sainte-Marthe, héritières des sœurs de Port-Royal et réunies à Magny-les- Hameaux, à une lieue des ruines de l'ancienne abbaye.