‹ Philippe et Jean Baptiste de ChampaigneChapitre 18 sur 30 · MADONE, PAR J E A N - B A P T 1S TE DE CHAMPAIGNE · texte numérisé non relu

MADONE, PAR J E A N - B A P T 1S TE DE CHAMPAIGNE

D'après une épreuve de la gravure de Nicolas Pitau. du Cabinet des Estampes, à la Bibliothèque Nationale.

et triomphant du vice*. Vers la même époque, il fut chargé de peindre, au Val-de-Grâce, la demi-coupole de la chapelle du Saint- Sacrement, et cela au moment même où l'illustre Mignard peignait cette Gloire du Dôme que Molière a célébrée en vers. On ne saurait établir une comparaison quelconque entre les deux œuvres, car la fresque de Jean- Baptiste de Champaigne est assez grise de ton; elle représente simplement un Christ vu à mi-corps et tenant une hostie dans la main droite; autour de lui sont des anges qui l'adorent. La tête du Christ est fort belle d'ailleurs, et elle fait bien pâlir le grand tableau du Sacré-Cœur, que l'on a eu le mauvais goût de placer sur l'autel, immédiatement au-dessous de la demi-coupole.

En 1667, la vie si calme de l'oncle et du neveu fut un moment troublée, mais d'une manière heureuse cette fois : Philippe de Champaigne maria Jean-Baptiste, alors âgé de trente-six ans, avec sa propre filleule, nièce de sa femme, et petite-fille du peintre Duchesne. Des pièces d'archives récemment découvertes permettent d'entrer à ce sujet dans quelques détails ; on y voit combien étaient grandes la modestie et la simplicité de ces hommes épris d'idéal, de ces artistes en renom. Dans la vie ordinaire, ils pensaient et agissaient comme de véritables bourgeois; ce sera le cas de Racine, dix ans plus tard; ce fut alors celui de Philippe de Champaigne et de son neveu.

La jeune épousée se nommait Geneviève Jehan 2 ; elle apportait une dot de 1 8,000 livres tournois, environ 5o,ooo francs de notre monnaie, et le futur recevait de son oncle un titre de rentes de 3y5 livres. Parmi les personnes qui signèrent au contrat, on remarque en première ligne Claude Jehan, juré vendeur et contrôleur de vins, père ou frère de la jeune fille; viennent ensuite un chirurgien, un conseiller du roi, un greffier en chef de la chambre des comptes, un bourgeois de Paris, un peintre du roi, Nicolas de Plate-Montaigne, et enfin, ce qui est tout à fait caractéristique, deux conseillers à la cour des aides, Jean Angran et Jean Hamelin, fort attachés l'un et l'autre à la doctrine de Port-Royal. L'oncle et le neveu partageaient donc les mêmes sentiments ; Jean

1. D'autres disent en 1 671 ; l'opinion de Guillet de Saint-Georges, historiographe de l'Académie, me paraît devoir faire autorité.

2. On peut voir, au British Muséum, un dessin représentant les profils accolés de Jean-Baptiste de Champaigne et de sa femme; il est daté de 1677, dix ans après le mariage. (Communication de M. Goovaerts à la Réunion des Sociétés des Beaux- Arts des Départements, de 1892.)

D après un: épreuve de la gravure de N. de Larmessin, appartenant à la Chalcographie nationale

du Musée du Louvre.

Baptiste était lui aussi ce que Sainte-Beuve appelle un « ami du dehors », un de ceux qui tâchaient de secourir les religieuses de Port-Royal, poursuivies alors par la haine des jésuites et privées de sacrements, même à la mort.

Le mariage de Jean-Baptiste de Champaigne est du 3 mai 1667; quelques jours plus tard, la riche corporation des orfèvres de Paris faisait placer dans le chœur de Notre-Dame une grande composition de lui, la Lapidation de saint Paul, aujourd'hui au Musée de Nantes. Quelques mois plus tard, il recevait une importante commande du roi; il était appelé à décorer, de concert avec son oncle, les appartements que Louis XIV faisait disposer aux Tuileries pour le Dauphin. Les architectes bouleversèrent alors une partie de ce palais, l'un des chefsd'œuvre de la Renaissance et à coup sûr ils sacrifièrent d'anciennes peintures pour laisser le champ libre aux doreurs et aux décorateurs. Etant donné le goût pour la mythologie qui régnait alors, on crut bien faire en couvrant les murs et les plafonds de cet appartement de peintures représentant quelques scènes de l'éducation d'Achille, et Philippe de Champaigne, chargé de diriger les travaux, dut se soumettre aux exigences de ce programme. Aussi passa-t-il bien volontiers la palette à son neveu; on ne cite guère de Philippe que le plafond de la chambre à coucher, représentant Achille confié au centaure Chiron ; les autres plafonds étaient l'œuvre exclusive de Jean -Baptiste ; il avait peint Achille plonge' dans l'eau du Styx, Achille déguisé en fille, Hercule sur le mont Œta. L'Aurore enfin avait orné l'alcôve du jeune prince. Les panneaux représentaient quelques épisodes, le Tir de l'arc, la Course des chars, etc., le tout peint, à coup sûr, avec une réserve qui dut charmer l'austère Montausier, gouverneur du Dauphin et Bossuet son précepteur. Les comptes des bâtiments du roi portent la mention de 35, 000 francs environ qui furent payés, « pour les ouvrages de peinture aux Tuileries », tantôt « au sieur Champaigne », tantôt « au sieur Jean-Baptiste de Champaigne », ce qui ne permet pas d'établir assez nettement s'il s'agit de l'oncle ou du neveu.

Les travaux de Versailles, séjour de prédilection du roi, interrompirent en 1670 ceux des Tuileries; mais Jean-Baptiste fut aussitôt appelé à décorer le nouveau palais; il peignit le salon de Mercure où l'on peut

1. C'est à ce moment que disparurent les gracieux campaniles de Philibert Delorme.

JEAN-BAPTISTE DE CHAMPAIGNE ET GENEVIEVE JEHAN, SA FEMME (1677). Dessin exécuté par J. B. de Champaigne en 1677 et appartenant au British Muséum,

Ces portraits, publiés pour la première fois dans le volume de la Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des Départements en 1892, nous ont été communiqués obligeamment par M. le Ministre de l'Instruction publique

et des Beaux-Arts.

voir encore deux compositions allégoriques représentant les siècles de Ptolémée Philadelphe et d'Auguste. Marie-Thérèse lui demanda aussi, en 1680, quelques tableaux pour sa chapelle domestique; on y remarquait un plafond représentant Sainte Thérèse, une des deux patronnes de la reine.

Ainsi Jean-Baptiste de Champaigne, que l'on s'accoutume trop volontiers à considérer comme un des collaborateurs de son oncle, était beaucoup plus personnel et plus indépendant qu'on ne l'a cru. Il avait son appartement et son atelier à une certaine distance de la rue des Écouffes ; il habitait dans l'île Saint-Louis, et les notables de sa paroisse l'élurent marguillier de Saint-Louis-en-l'Isle ; bien leur en prit, car le crédit du peintre à la cour valut à la fabrique un don de 1,000 écus, octroyé par le roi. Sage et religieux, il se consacrait exclusivement à la peinture sévère, et comme son oncle il faisait quelques portraits. C'est pour lui et pour sa jeune femme que Philippe peignit, en 1668, le beau portrait du Louvre qui était destiné, dans sa pensée, à leur rappeler les traits d'un oncle bien-aimé.

Quant à Philippe, depuis longtemps déjà il se consacrait d'une manière à peu près exclusive à la peinture religieuse. Paroissien de Saint-Gervais, il fit pour cette église, en i65i, dit-on, une suite de grands dessins, de cartons, d'après lesquels la fabrique fit exécuter des tapisseries relatant la vie et la légende des martyrs Gervais et Protais, les deux patrons de la paroisse. L'histoire de ces tapisseries est trop curieuse et trop instructive pour ne pas être rapportée avec quelque détail. Elles n'étaient pas exposées dans l'église d'une façon permanente; on les conservait roulées dans une sacristie ou dans un magasin, et les jours de grandes fêtes seulement elles apparaissaient aux yeux des fidèles. Survint la Révolution : les tapisseries furent alors hissées dans les greniers de l'église, et on les a retrouvées de nos jours, en 1874. Elles avaient attiré l'attention des maçons employés à restaurer l'église, ils les jugèrent très commodes, en raison de leur épaisseur, et elles servirent d'auges pour gâcher du plâtre. Achetées par un particulier, puis réclamées par l'administration préfectorale, qui les obtint à la suite d'un procès, les tapisseries de Saint-Gervais sont aujourd'hui en sûreté, à Auteuil, dans les beaux magasins de la Ville de Paris

1. On en trouvera la reproduction photographique dans Y Inventaire des œuvres d'aH de la Ville de Paris.

Philippe de Champaigne travailla en outre, tantôt seul, tantôt avec son neveu ou avec d'autres peintres, à orner un assez grand nombre d'églises. Une des chapelles latérales de Saint-Séverin, fort mal éclairée malheureusement, est de lui tout entière. Le tableau récapitulatif que l'administration préfectorale a fait dresser à la suite de son Inventaire des œuvres d'art de la Ville de Paris fournit au sujet de Philippe de Champaigne les indications suivantes. A Saint-Eustache, les vitraux exécutés par Soulignac ont été faits d'après des cartons du maître. A Saint-Leu, dans la rue Saint-Denis, se trouve un tableau de lui, représentant Saint François de Sales sur son lit de mort. On montre à Saint- Roch un Christ attribué à Champaigne; à lui encore sont attribués deux tableaux de l'église Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, Henriette d'Angleterre et Anne d'Autriche. Un Christ au tombeau peint sur bois et conservé à Saint-Médard, paroisse de Philippe de Champaigne durant quelques années, passe également pour être de lui. Saint-Gervais, dont il fut paroissien durant quarante ans, possède encore un Christ en croix qui est de lui; Saint-Paul-Saint- Louis, Saint-Etienne du Mont, et enfin l'église de Malakoff ont également des tableaux de Philippe de Champaigne, représentant Sainte Isabelle, la Manne dans le désert et la Fuite en Egypte.

C'est tout ce qui reste aujourd'hui dans les églises de Paris; un contemporain du peintre, Guillet de Saint-Georges, historiographe de l'Académie royale de peinture, mentionnait beaucoup d'autres toiles, dont trois à Saint-Germain-l'Auxerrois, une à Sainte-Croix de la Bretonnerie, une à Saint-Honoré, une à Sainte-Opportune, une à Saint- Merry, sans compter une multitude de compositions éparses dans les couvents, chez les Oratoriens, chez les Chartreux, chez les Jésuites, chez les Minimes de la place Royale, à l'hospice des Incurables, etc. Les cathédrales de Rouen et de Soissons, l'église de Gaillon, l'hôpital de Pontoise, l'abbaye de Saint-Cyran, des chapelles privées dans les châteaux ou dans les hôtels possédaient également des sujets religieux peints par Philippe de Champaigne; et les listes qu'on en pourrait dresser sont nécessairement très incomplètes. Comme ces peintures étaient rarement signées, comme toutes ne sont pas des chefs-d'œuvre, il est probable que plusieurs attributions sont fausses, que l'on assigne au peintre des compositions qui ne sont pas de lui, et que plusieurs des siennes demeurent anonymes ou sont attribuées à d'autres. L'incurie de

LES CHAMPAIGNE 79 nos aïeux était si grande qu'ils n'ont jamais songé à faire un inventaire sérieux de leurs richesses artistiques; on ne saura jamais sans doute à

SAINT JÉRÔME, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE, Quantum quisque t'.met, tantum fugit.

D'après une épreuve de la gravure d'Edelinck.

quels travaux purent être employées tant d'années de méditations silencieuses, de véritable recueillement. Qui travaille prie, dit un proverbe ; durant les trente dernières années de sa vie, Philippe de Champaigne

8o LES ARTISTES CÉLÈBRES

ne cessa pour ainsi dire pas de prier le pinceau à la main, et nous devrions avoir de lui des centaines de tableaux. Que sont-ils devenus ? où se cachent-ils, s'ils existent encore ? Ne finira-t-on pas par faire une enquête générale qui nous apprendra où sont, entre tant de belles œuvres, celles qui ont échappé aux incendies et aux révolutions ?

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