LE CHANCELIER MICHEL LE TELLIER
D'après le portrait par Philippe de Champaigne, qui fait partie de la Collection de M. Delcurrou, premier président de la Cour d'appel de Bordeaux.
CHANCELIER MICHEL LE TELLIER, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. D'après une épreuve de la gravure de R. Nanteuil, tirée de la Collection de M. Delcurrou, premier président de la Cour d'appel de Bordeaux.
tispices, tel qu'avait été, en 1643, celui de la Fréquente Communion d'Arnauld, tel que fut, en 1667, celui du Nouveau Testament de Mons. Certains de ses ouvrages sont bien d'un homme qui pense aux vérités éternelles; on s'en convaincra si l'on jette les yeux sur cette composition d'un réalisme si puissant dans laquelle le grand artiste a placé sur une même table une affreuse tête de mort, une montre ouverte et des fleurs qui vont se flétrir.
Mais il ne faut rien exagérer, car, en fin de compte, Philippe de Champaigne n'est pas un Fra Angelico ; il ne fut jamais au nombre des solitaires, des grands ascètes de Port-Royal, et l'on ne voit pas qu'il ait songé, pour respirer le même air que sœur Catherine de Sainte-Suzanne, pour prier au son de la même cloche, pour assister enfin aux mêmes offices chantés par elle et par ses compagnes, à renoncer au monde, à se confiner dans la ferme des Granges de Port-Royal. Loin de là, il continuait à mener, au milieu des siens, une existence paisible, et même il exerçait des fonctions publiques : il était peintre du roi et recteur de l'Académie royale de peinture. On a vu, dans un des chapitres précédents, qu'il avait été, en 1648, un des fondateurs de cette Académie; les procès-verbaux qui nous en restent, et qui ont été publiés naguère, attestent qu'il prenait très au sérieux son rôle de professeur et de recteur.
L'Académie de peinture, telle qu'elle avait été constituée en 1648 par Philippe de Champaigne et par ses amis, ne ressemblait pas à l'Académie française ou à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ou même à notre Académie des Beaux-Arts. C'était à la fois une société de peintres choisis parmi les plus distingués, une école où se formaient de jeunes artistes, et une salle de concours où l'on exposait des œuvres qui se disputaient des prix. Les membres de cette Académie faisaient même à tour de rôle des conférences sur les choses de leur art, et l'on a conservé dans les procès-verbaux le souvenir de celles qu'avaient faites Philippe et Jean- Baptiste de Champaigne. Philippe parla un jour sur le tableau du Titien qui a pour sujet : Jésus porté au tombeau, et quel que soit le génie du peintre vénitien, l'auteur de l'admirable Christ au tombeau, qui est au Louvre, avait qualité pour le juger en connaissance de cause. Une autre fois Champaigne prit pour thème de sa conférence des toiles de Nicolas Poussin, la Rébecca et le Moïse sauvé des eaux. Il parla de même sur l'Enfant Jésus du Titien et sur
PORTRAIT DE MICHEL LE THELLIER [SIC), PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. D'après une épreuve de la gravure de Morin, tirée de la Collection de M. Delcurrou, premier président de la Cour d'appel de Bordeaux.
l'Enlèvement de Déjanire du Guide, et ces conférences devaient avoir un intérêt très vif, car elles étaient, comme nous dirions aujourd'hui, contradictoires; la politesse exquise qui régnait en souveraine dans ces réunions n'empêchait pas les opinions les plus opposées de se faire jour, et les toiles dont on discutait ainsi les mérites étaient exposées dans la salle des conférences.
En 1682, Colbert assistant à l'une des séances de l'Académie de peinture, on lut devant lui une conférence faite en 1668 par Philippe de Champaigne,.et le ministre se plut à rendre hommage à ce maître, mort depuis huit ans. Au début de cette conférence, Champaigne faisait un grand éloge de Poussin et du beau tableau de Rébecca; puis il exposait cette théorie que la force du génie fait beaucoup plus pour l'avancement de la peinture que toutes les règles de l'art, et il développait quelquesuns des principes qui doivent présider à la composition d'un tableau bien fait. Après avoir loué l'œuvre de Poussin, il lui adressait pourtant quelques critiques; il lui reprochait notamment d'avoir trop travaillé d'après l'antique. A ces mots Le Brun se récria, et prit en main la cause de ceux qui s'inspirent de l'antiquité païenne, même quand ils traitent des sujets religieux. Champaigne descendait ensuite de ces hauteurs, et sa critique s'attachait à des détails qui aujourd'hui nous font sourire. C'est ainsi qu'il reprochait à Poussin d'avoir supprimé les chameaux dont parle cependant le texte de la Genèse. Nouvelle réplique de Le Brun pour dire qu'à ce compte il fallait peindre jusqu'à dix chameaux, car c'est le chiffre donné par la Bible. On invoqua au cours de cette discussion un exemple fort curieux, celui de Racine qui dans sa tragédie à? Alexandre ne parle même pas des éléphants de Porus. Invité à donner son avis, Colbert commença par s'excuser, et Coypel demanda la parole pour parler du bœuf et de l'âne de Bethléem à propos de la Nativité de Carrache. Ce fut pour Le Brun une occasion de traiter durement le peintre de Bologne, et Colbert termina la discussion en disant qu'il fallait avant tout consulter le bon sens, et être libre de supprimer quelques détails sans importance.
Professeur et recteur, Philippe de Champaigne devait avoir des élèves; mais en dehors de son neveu l'on n'en connaît guère que deux, Jean Morin, et ce Nicolas de Plate-Montaigne, peintre du roi, qui signa au contrat de Jean-Baptiste, en 1667, lors de son mariage avec Geneviève Jehan. Il est à présumer qu'un maître si désintéressé, si religieux
PAl
HA
TJ
vure