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et même si austère, ne devait pas attirer la foule, alors que des peintres comme Le Brun, dont le talent n'est pas exempt de charlatanisme, pouvaient les initier à la peinture mythologique et galante, si fort appréciée du monarque. On peut donc, faute d'indications précises, glisser sur le chapitre des élèves formés par Philippe de Champaigne; mais il faut dire un mot des artistes éminents qui ont compris la valeur de ses œuvres et qui ont entrepris de les populariser par la gravure.
Personne n'ignore que le xvne siècle, si riche en grands peintres, a produit aussi des graveurs de premier ordre, tels que Nanteuil, Édelinck, Drevet, les Audran et beaucoup d'autres qui ont été ou seront un jour l'objet d'études et de monographies particulières. Un certain nombre de leurs planches gravées ont la valeur de magnifiques tableaux, et Philippe de Champaigne, dont la couleur est en général si sobre, a eu le privilège de se voir souvent interprété par la gravure de la manière la plus admirable. La plupart de ses portraits ont été gravés dès leur apparition, et il en fut de même de ses principales compositions, depuis la Galerie des grands hommes au Palais-Cardinal jusqu'à la Cène de l'autel de Port-Royal. Voici d'ailleurs la liste à peu près complète de ses graveurs attitrés; ils se nommaient Jean Morin (1609-1666), François Poilly (1622-1693), Bazin, Robert Nanteuil (1630-1678), Gérard Edelinck (1641-1707), Nicolas de Larmessin (1610-?), Pierre Drevet (1664-1739), sans compter Nicolas de Plate-Montaigne, Michel Lasne, Gilles, Rousselet, Pitau, Van Schuppen, Houlanger, et ce Desrochers dont le burin facile et négligé a répandu par milliers les portraits des religieuses ou des amis de Port-Royal. Les connaisseurs considèrent comme des chefsd'œuvre le Moïse de Nanteuil et d'Edelinck, la plupart des portraits de Jean Morin, dont on peut voir ici des reproductions; enfin l'illustre Edelinck regardait comme « son triomphe » le portrait de Philippe de Champaigne, gravé par lui après la mort du peintre. Une chose à remarquer au sujet de ces belles planches, c'est que l'artiste ne s'astreignait pas à suivre docilement son modèle; parfois il le gravait après l'avoir dessiné dans une glace, et l'estampe était alors la reproduction exacte du tableau; parfois aussi, et cela est arrivé pour les portraits de Champaigne, de Lemaître de Saci, de la mère Agnès, il attaquait l'acier sans inverser l'image, et la reproduction est ainsi le contraire de l'original, sauf à faire écrire saint Augustin de la main gauche, ce qui est arrivé à l'un
go LES ARTISTES CÉLÈBRES
des graveurs de Jean-Baptiste de Champaigne. D'autres fois encore l'artiste encadrait son personnage, ou le plaçait au milieu d'un paysage; sur les gravures qui représentent la mère Angélique et la mère Agnès, au lieu d'un mur de cellule qui faisait le fond du tableau, nous trouvons la perspective plus ou moins authentique de Port-Royal des Champs. Dans le portrait de la mère Agnès, Houlanger a ajouté un prie-Dieu avec une écritoire et des livres; dans celui de Lemaître de Saci, la soutane noire qui fait si admirablement ressortir la figure et le rabat du prêtre a été remplacée par un surplis. Dans un des portraits de Champaigne, c'est le contraire qui est arrivé, le graveur a supprimé le paysage que le peintre avait donné comme fond à son tableau. Il en est souvent de même, parce que au xvne siècle le respect des chefs-d'œuvre était un sentiment fort peu connu. Les amis de Pascal retouchèrent sans hésiter ses Pensées quand il fut question de les publier; en vertu du même principe, les graveurs de Philippe de Champaigne modifièrent souvent son œuvre, et ne savons-nous pas que les Batailles d'Alexandre, gravées par Audran, présentent avec les grandes toiles de Le Brun des différences parfois considérables? Ajoutons enfin, pour bien faire comprendre les choses, que plusieurs de ces graveurs éminents étaient en même temps marchands d'estampes; ils tenaient boutique dans la rue Saint-Jacques ou dans la rue de la Harpe, et force leur était de compter avec les exigences de leurs clients. C'est pour ces raisons, et pour quelques autres encore, que les planches gravées d'après Philippe de Champaigne ne sont pas toutes également parfaites, et qu'elles ne reproduisent pas toujours très exactement les originaux; il faut donc, quand on les examine, se tenir en garde, et ne pas toujours juger le peintre d'après son graveur.
Somme toute, avec des interprètes comme ceux qu'il eut la bonne fortune de rencontrer, avec Nanteuil, Edelinck et Jean Morin, Philippe de Champaigne pouvait sans vanité se croire assuré de passera la postérité; les chances de destruction de ses œuvres étaient bien diminuées, et l'on conçoit qu'il ait continué à travailler pour son édification et pour celle des autres jusqu'à sa dernière heure. Son pinceau, de plus en plus sévère, interprétait surtout l'Écriture sainte et l'Évangile, et une correspondance inédite de Martin de Barcos, abbé de Saint-Cyran, nous apprend qu'il composait et exécutait de concert avec son neveu des peintures comme les Disciples d'Emmaùs, destinées à l'abbaye de Saint-
MOÏSE, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE D'après une épreuve de la gravure de R. Nameuil et G. Édelinck (1699).
Cyran ou à quelques autres monastères1. En outre il recopiait de sa main, pour les offrir à des amis, plusieurs de ses anciens tableaux, dont on peut avoir ainsi deux ou trois originaux de même valeur, comme les deux Cènes qui sont au Louvre.
On ne voit pas que dans ses dernières années il ait travaillé pour Port- Royal des Champs, et pourtant ce monastère avait été littéralement remis à neuf entre les années 1669 et 1672. La raison de cette conduite est fort simple : les cellules des religieuses ne comportaient évidemment aucune décoration artistique; leur chapitre était orné, grâce à Champaigne, d'une manière très convenable, leur réfectoire de même, et la partie de leur église qui était accessible au public se trouvait suffisamment décorée par la Cène du retable. Cependant la pensée de Philippe de Champaigne allait de plus en plus vers Port-Royal, et c'est dans les Journaux inédits de^cette maison que nous allons retrouver la trace de ses derniers jours. Au mois d'avril 1674, ce Journal relate de la manière suivante la mort de la vieille gouvernante qui tenait le ménage du peintre :
« Le lundi 9, après vespres, on dit vespres et les trois nocturnes des morts sans chanter pour la servante de M. Champagne [sic), qui nous a laissé en mourant la somme de 800 livres. Le mardi 10, après tierces, on chanta pour elle Laudes et la messe, puis le Libéra '2. »
Ainsi le peintre des Religieuses avait une gouvernante janséniste, tellement dévouée à la maison où vivait sœur Suzanne, qu'elle lui laissait par testament une somme relativement considérable, le fruit de vingt ou trente ans d'économie. C'est là un fait qui n'était pas connu, il mérite sans doute d'être mis en lumière.
Quelques semaines plus tard on célébrait à Port-Royal des Champs un service analogue, un peu plus solennel toutefois, pour Philippe de Champaigne lui-même, et voici ce qu'en rapporte le Journal inédit :
« Le vendredi 17e aoust, après vespres, on chanta vespres et les trois nocturnes des morts avec les répons pour M. Champagne [sic), qui était mort le dimanche précédent.
« Le samedi 1 8e, après tierces, Laudes et la messe et le Libéra ensuite. Ce fut M. de Sacy qui chanta la grande messe. »
1. La partie la plus importante de cette correspondance a été insérée dans l'Art, 1 7e année, t. II, p. 1 1 3 .